En 1985, Edwy Plenel est journaliste au Monde. C'est grâce à ses investigations que l'état français a été obligé d'avouer sa responsabilité dans l'attentat du Rainbow Warrior.
Extraits d'une interview audio réalisée par Greenpeace International.
Comment aviez-vous pris connaissance de l'affaire du Rainbow Warrior ?
Edwy Plenel: J'étais en
vacances quand a eu lieu l'attentat Lorsque je suis revenu début
août au journal, on m'a collé sur cette affaire parce qu'il n' y avait
personne d'autre. A l'époque, j'étais chargé des affaires de police
mais pas des affaires de renseignement, d'espionnage ou de
défense militaire. Au départ, je me trompe, je suis
des fausses pistes de l'extrême droite néo-calédonienne…
tous les tuyaux crevés que nous envoyait le ministère de la défense.
Puis les premières preuves arrivent. Les Turenge, comme l'équipage de
l'Ouvéa sont des agents français. Il y a un rapport officiel, le
rapport Tricot, qui dit : "Oui, nous étions là-bas mais en mission de
renseignements."
Alors pourquoi l'état continue-t-il de mentir ? Il se sent protégé. Par quoi ? Là sera ma
trouvaille : Grâce à des sources internes au cœur de l'état,
je découvre qu'ils continuent de mentir parce qu'il manque une pièce du
puzzle.
Le mensonge officiel est bâti comme un château de cartes. Il fallait
trouver la bonne carte pour que le mensonge tombe. J'ai compris par
toutes nos enquêtes et tous nos recoupements avec nos envoyés spéciaux
que les Turenge ne pouvaient pas avoir posé la bombe et que l'Ouvéa
était parti avant. Il y avait donc une troisième équipe.
Aujourd'hui on sait, qu'il y avait au total une vingtaine d'agents sur
place. Cette fameuse troisième équipe je l'ai découverte toujours avec
l'aide de « mes » sources et notamment une qui ne
supportaient pas cette stratégie du mensonge et qui ne souhaitait
qu'une chose : protéger Mitterrand. Cette stratégie du
mensonge était celle du ministère de la défense, de l'ensemble de
l'institution militaire et de l'Élysée. Elle emmenait Mitterrand tout
droit dans une impasse. Un jour ou l'autre, la vérité sortirait et
Mitterrand serait en plus grande difficulté. Le paradoxe, c'est que ces
révélations qui ont profondément entaché la présidence de
Mitterrand, proviennent de personnes qui voulaient faire sauter
deux fusibles : l'amiral Lacoste des services secrets et Charles
Hernu, ministre de la défense. Pourquoi des fusibles ? Pour qu'on
ne se pose plus, étant donné les traditions françaises, d'autres
questions. Parce que si on était une démocratie saine, normale, il
aurait dû y avoir une commission d'enquête parlementaire. Elle aurait
dû poser toutes les questions, elle aurait dû revisiter toute cette
histoire. Et là on aurait posé la vrai question qui reste irrésolue
aujourd'hui: " Qui a donné l'ordre?" " Le président était-il au
courant?". Je fais partie de ceux qui sont convaincus que François
Mitterrand était au courant, pas du détail mais d'une opération pour
bloquer Greenpeace. Il est donc profondément impliqué et ment
délibérément à son premier ministre Laurent Fabius,
qui ne sait rien. Le président s'entête dans le mensonge,
jusqu'à sa lettre au premier ministre néo-zélandais, David Lange, à qui
il dit "N'allez pas nous chercher des noises", deux jours à
peine avant la révélation dans nos colonnes de la troisième équipe.
Pourquoi était-il si impliqué ?
On ne l'a découvert que dix ans après, quand Jacques Chirac a repris
les essais nucléaires. François Mitterrand, contre tous les
engagements qu'il avait pris en tant que chef de la gauche, aura été le
président de la République française, qui a fait exploser le plus grand
nombre de bombes atomiques. Plus que De Gaulle, plus que Giscard, plus
que Pompidou, plus que Chirac. Jamais la France n'avait fait exploser
autant de bombes atomiques.
La leçon de l'affaire Greenpeace n'est toujours pas terminée en France.
Elle n'est pas terminée dans les mentalités profondes de ceux qui
gouvernent ce pays. La France garde des institutions totalement
spécifiques, totalement archaïques à mes yeux, et totalement
anti-européennes. On ne peut pas construire l'Europe en ayant des
institutions qui sont plus monarchiques que toute les monarchies
européennes. Ce sont des institutions qui, au bout du compte, ne
dépendent que d'une seule personne. Nous sommes dans une unicité du
pouvoir qui ne renvoie pas à la tradition révolutionnaire mais plutôt à
Louis XIV. L'affaire Greenpeace, en est une parfaite illustration
puisqu' elle révèle qu'au cœur même du gouvernement, au cœur du pouvoir
du président, ses plus proches, son premier ministre, n'ont pas été
tenu au courant. C 'est donc un vrai problème vieux comme la France. Je
ne sais pas comment ça terminera peut-être par une nouvelle
révolution...
Tricot, on lui demande un rapport. Avec lui travaille l'ancien
directeur de cabinet d'Hernu. C'est donc une commission
indépendante mais faite par des gens qui ont le sens de l'état et qui
ont fait leur carrière comme cela. On n'est pas dans une culture de
libéralisme politique. On est dans ce qu'on appelle l'illibéralisme
français. C'est à dire toujours ce principe du grand un. L'état, le
roi, le président. Il y a d'autres grand un, le parti, la classe, la
nation. Et donc, en demandant ce rapport Tricot, on le demande quand
même à un homme qui est un honnête homme. Il écoute les militaires.
Tout ce qu'on le lui dit, il le publie et ça fait scandale
dans l'armée, notamment l'identité des marins de l'Ouvéa. Il ne se
censure pas mais va s'en tenir à ce qu'on lui dit. Je me
souviens, avant même qu'il ne passe à la télévision, lui avoir dit que
pour moi qui avait lu son rapport, il y avait d'importantes
incohérences. Je lui ai même parlé que j'avais des pistes sur une
éventuelle troisième équipe. Je lui pose des questions et il me
dit : "Si vous avez raison sur ce point, alors là, tout mon rapport
s'effondre. c'est à dire qu'il avait déjà lui-même compris qu'il y
avait une logique de château de cartes. , puisque tout reposait
sur "Nous étions en mission de surveillance." En fait,
c'était une mission d'action, puisqu'il y avait une troisième
équipe mais il fallait s'assurer qu'il s'agissait bien d'agents
français et de nageurs de combat. Notre scoop a tenu en 5 lignes mais
c'était ça qu'il fallait obtenir.
N'avez- vous pas l'impression, à
l'époque, que contrairement aux interrogations journalistiques,
l'opinion publique comme la plupart des politiciens pensaient que si
l'état avait coulé le Rainbow Warrior c'était sûrement pour de bonnes
raisons ?
Edwy Plenel: Bien sûr et c'est
la raison pour laquelle les parlementaires n'ont pas donné suite à un
vrai débat sur cette affaire. La droite, qui menait pourtant des
campagnes d'une violence inouïe contre la gauche n'a rien dit et a tout
accepté. Le seul parti qui a évoqué une commission parlementaire et qui
a laissé tomber, c'était le Parti Communiste. Il ne s'est donc
rien passé. Hernu est même devenu un héros car il était vu comme une
victime. C'est le paradoxe de ce pays qui peut être à la fois
frondeur et suiviste, mouton et rebelle.
L'affaire Greenpeace c'est aussi l'entêtement d'un président
à maintenir coûte que coûte en terme de budget, de moyens
militaires, de défense, une stratégie qui 4 ans après, ne va plus rien
vouloir dire car 4 ans après, le mur de Berlin s'effondre. On rentre
alors progressivement dans cette nouvelle époque celle de la
globalisation. Je pense à un autre type de souveraineté impériale, qui
est celle des Etats-Unis. Au même moment d'ailleurs, la France
l'accompagnait dans le débat sur les euromissiles. Quelque part,
l'affaire Greenpeace montre que les politiques, non seulement,
n'ont pas remis en cause des institutions qui épuisent notre démocratie
mais qu'ils évoluaient dans le passé alors qu'une époque nouvelle se
dessinait. Le problème d'un monde commun, d'une humanité commune,
de l'environnement et de la protection de cet environnement aurait du
être posé à ce moment là. Nous aurions du sortir d'une idéologie
de croissance, de progrès et d'accumulation de richesses à tout prix.
La politique, menée à cette époque, était imprévoyante et
irresponsable.
"L'affaire Greenpeace est une leçon pour la presse, une leçon universelle."
Les bons médias sont ceux qui vous empêchent de dormir. Les bons médias
sont ceux qui vous inquiètent. Les bons médias sont ceux qui vous
racontent les histoires que vous n'avez pas envie d'entendre. Les bons
médias sont ceux qui vous bousculent. Les bons médias sont ceux qui
vous réveillent. Et si on veut des médias qui endorment, des médias qui
disent tous la même chose, des médias qui soient conformistes, des
médias qui soient respectables, des médias qui soient sages, des médias
qui soient dans la distraction. Alors, il est évident que cela
veut dire qu'on nous prépare un monde Orwellien, un monde nouveau, un
monde sans Staline et sans Hitler... ce qu'Orwell appelait l'esprit de
gramophone : cette petite musique où l'on veut, au fond, ne plus
être embêté, rester chez soi. Et qu'est-ce que l'on veut nous dire ?
Que c'est un enjeu de notre modernité ? On nous répète :
"Soyez des individus, soyez des consommateurs, soyez performants,
préoccupez-vous de vous-même, allez faire du sport, occupez-vous de vos
affaires et les affaires publiques, c'est pas vos affaires. Ce
sont nos affaires." Et là, c'est à nous, les médias, de
réagir et de continuer de révéler les vérités.