Quelques semaines à peine après l’accident nucléaire de Tchernobyl, en Pologne, en Yougoslavie, en Allemagne, en Autriche, en Italie… des milliers de personnes manifestent contre le nucléaire.
L’industrie de l’atome se voit alors dans l’obligation de rassurer les populations, car les enjeux économiques sont colossaux.
Leur "recette" est simple et perdure encore aujourd’hui :a. justifier cet accident comme une suite d’erreurs humaines et non de problèmes techniques ;
b. mettre en œuvre un changement sémantique : Tchernobyl n’est pas un accident nucléaire mais un accident soviétique ;
c. employer plein de mots techniques totalement incompréhensibles par le grand public pour démontrer que nos centrales n’ont rien à voir techniquement avec les centrales russes ;
d. insister sur le fait que les Soviétiques sont quand même beaucoup moins soucieux que les Occidentaux des questions de sécurité, voire très en retard sur toutes les nouvelles technologies.
Et ça marche… la plupart des Français se laissant bercer par les propos rassurants de la propagande de l’industrie nucléaire.
Pourtant : a. Sommes nous à l’abri d’erreurs humaines en France ?
Les trois quarts des incidents nucléaires en France sont dus à des négligences et à des oublis. Par exemple, le dernier, qui remonte au 3 mars 2006 : un opérateur a posé un livret sur le clavier de commande du système mécanique qui permet de réguler la puissance du réacteur de la centrale de Civeaux dans la Vienne. Pendant une minute et vingt secondes, la puissance thermique maximale autorisée a été dépassée, le réacteur atteignant 101,5 % de celle-ci. L'opérateur, s'étant aperçu de son erreur, a aussitôt fait descendre les grappes, indique-t-on à l'Autorité de sécurité nucléaire (ASN). Dans un courrier adressé au directeur de la centrale, l’ASN évoque un « manque de rigueur » et relève que le clavier de commande n'avait pas été verrouillé. Déjà, le 26 février, dans la même centrale, il avait fallu deux alarmes pour que les opérateurs mettent fin à un dépassement de la puissance.
b. L’accident nucléaire est-il seulement un accident soviétique ?
7 ans avant Tchernobyl, en mars 1979, la centrale américaine de Three Mile Island en mars 1979, a frôlé la catastrophe. Une succession d’erreurs humaines et des défauts de conception ont entraîné la perte de refroidissement du cœur du réacteur qui est alors entré en fusion. Heureusement, l’explosion a été évitée, mais plusieurs dizaines de milliers de personnes ont été évacuées.
c. N’importe quelle enceinte de confinement occidentale aurait instantanément volé en éclats. Selon Brian Sheron, ex-directeur de la Nuclear Reactor Regulatory Research : "L’énergie de l’explosion dégagée à Tchernobyl a été de l’ordre de 320.000 mégawatts par seconde, soit l’équivalent de 75 tonnes de TNT, c’est-à-dire 50 fois plus que le maximum qu’une enceinte de réacteur à eau pressurisé, (PWR) (38 réacteurs de ce type en France) serait capable de contenir."
d. Selon Georges Charpak, prix Nobel de physique en 1992 : "Nous avons découvert avec stupéfaction que dans les cinq dernières années s’étaient développés des comportements qui conduisent inéluctablement à des accidents comparables à celui qui a ravagé Tchernobyl, tenus secrets et ne faisant donc pas l’objet de débats raisonnables visant à améliorer la sécurité d’un outil incontournable. Il nous semble utile de soumettre à la réflexion nos conclusions sur la stratégie à suivre pour sortir du bourbier dans lequel nous risquons d’être entraînés si le problème de la sécurité n’est pas pris à bras-le-corps par une organisation indépendante sous l’égide des Nations unies. Une organisation qui devra être dotée de moyens de coercition. Méfions-nous par ailleurs des privatisations irresponsables : la sécurité nucléaire est incompatible avec l’obsession de produire le kilowattheure le moins cher possible."
Le Nouvel Observateur du 29/09/05
* Fizitcheskaïa mysl Rossiï. 2003. Extrait de Tchernobyl, retour sur un désastre de Galia Ackerman.