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L'équipage du Rainbow Warrior en 1985

L'équipage du Rainbow Warrior en 1985

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Les temps ont radicalement changé depuis l'attentat perpétré il y a vingt ans, le 10 juillet 1985, contre le Rainbow Warrior, le bateau amiral de Greenpeace, par des agents des services secrets français. Les essais d'armes nucléaires ont cessé, la logique de Destruction mutuelle assurée (DMA) et la peur de l'hiver nucléaire qui prévalaient au temps de la Guerre froide ont fait place à la guerre contre le terrorisme, à la menace des "États voyous" et aux craintes liées au réchauffement planétaire.

Greenpeace a également évolué avec le temps, s'attaquant à de nouveaux problèmes, faisant siennes de nouvelles tactiques et engageant de nouveaux militants. Pourtant, de façon extraordinaire, une chose n'a pas changé pour la plupart des membres de l'ancien équipage : ceux-ci font toujours partie du mouvement et ont poursuivi leur engagement pour un monde plus sûr et plus viable.

Quai Marsden, Auckland, 10 juillet 1985, 11H48. Le Rainbow Warrior est en train de couler. Le capitaine Peter Willcox, qui dormait dans sa couchette, s'est réveillé en se disant : "Nous avons été heurtés en mer par un autre bateau". Ayant jeté un coup d'œil à travers le hublot de sa cabine, il a aperçu "les lumières du Quai Marsden" où le bateau était amarré et en a conclu qu'"il n'y était pour rien". Mais tout ne lui a pas paru normal pour autant. "Les sons n'étaient pas les mêmes que d'habitude. J'ai alors voulu attraper mes lunettes à l'endroit où elles étaient suspendues, près de ma couchette. Elles n'y étaient pas. En quatre ans passés en mer elles ne s'étaient jamais décrochées de l'endroit où elles étaient suspendues. Je me suis levé et tout dans la cabine était sens dessus dessous", se souvient l'Américain âgé de 51 ans.

Pete Willcox, 2005

Pete Willcox, 2005

"Je me suis mis une serviette autour de la taille et me suis dirigé vers la salle des machines où j'ai trouvé l'ingénieur en chef, Davey Edwards qui, secouant la tête, m'a dit : “C'est terminé, il est fini."" Le capitaine Willcox a crié aux membres de l'équipage de se réveiller afin de décider de ce qu'il convenait de faire. "Martini Gotje, le second-capitaine, se trouvait au bas de l'escalier qui menait au logement inférieur. Je lui ai demandé si tout le monde était en haut et il m'a répondu que oui. C'est alors que la deuxième bombe a explosé, juste en dessous de nos pieds ! J'ai alors ordonné d'abandonner le navire." Seules deux ou trois minutes se sont écoulées entre les deux explosions.

"Je suis retourné à ma cabine parce que j'avais perdu ma serviette. Je voulais prendre quelque-chose que je puisse me mettre avant de regagner le quai. J'ai alors senti que le bateau sombrait dans le sens du quai. Je suis reparti dans la direction opposée en criant d'abandonner le navire."

"J'étais planté là à regarder le bateau et toutes les bulles qui en sortaient. C'est alors que Davey m'a dit que Fernando était resté en bas. Je me souviens lui avoir rétorqué que non, que Fernando était allé en ville, que c'est ce qu'il faisait toujours. Non, m'a-t-il répondu. Fernando est dans le bateau."

Steve Sawyer, 2005

Steve Sawyer, 2005

Steve Sawyer, un autre militant de Greenpeace alors âgé de 29 ans, se trouvait à l'autre bout de la ville au Piha Surf Club, où Greenpeace tenait une réunion régionale. Alors qu'il célébrait son anniversaire et qu'il jouait au billard, Steve avait reçu un appel téléphonique : "C'était Elaine Shaw, responsable de la campagne antinucléaire en Nouvelle-Zélande. Elle lui a dit qu'il y avait eu un incendie et une explosion à bord du navire et que nous devions nous y rendre immédiatement. Ce que nous avons fait. La police avait sécurisé le périmètre du quai ; elle nous a dit que les membres de l'équipage étaient en ville ou au commissariat de police. Chris Robinson, le capitaine du Vega, m'a dit qu'ils avaient fait exploser le navire et qu'ils avaient tué Fernando."

Tôt le lendemain matin, Steve Sawyer se souvient: "Le capitaine Willcox et moi avons été sommés de nous rendre auprès du commandant de port, qui nous a à peu près adressé la question suivante : "Quand et comment comptez-vous retirer votre bateau des eaux de mon port ?" En plein milieu de notre conversation la police a téléphoné depuis le quai. Il commençait à y avoir suffisamment de lumière. Les plongeurs étaient descendus sous l'eau et avaient confirmé que le revêtement de la coque avait été enfoncé vers l'intérieur et que l'explosion avait manifestement eu lieu depuis l'extérieur. La police a entièrement changé d'attitude à partir de ce moment-là."

Bientôt, partout dans le monde, les médias annonçaient le sabotage du Rainbow Warrior et le meurtre de Fernando Pereira.

On montrait déjà du doigt, au bout de quelques jours, ce qui paraît tout de suite évident avec vingt années de recul, à savoir la responsabilité de la France et son désir d'empêcher le départ imminent de la Flottille du Pacifique pour la Paix qui, sous la direction de Greenpeace et du Rainbow Warrior, devait faire route pour Moruroa en vue de protester contre les essais d'armes nucléaires françaises.

Bunny McDiarmid, 2005

Bunny McDiarmid, 2005

Steve Sawyer, demeuré au sein du mouvement de Greenpeace et qui assume désormais la fonction de Directeur exécutif et la mise en œuvre de la politique relative au changement climatique, se souvient : "J'ai été interviewé à la télévision australienne, où j'ai déclaré que ce ne pouvaient être les Français, qu'ils ne pouvaient avoir été aussi stupides… Mais tout s'est éclairci en l'espace de quelques jours. Comme certains chroniqueurs l'ont déclaré, il ne manquait plus comme indice qu'"un béret, une baguette et une bouteille de Beaujolais.""

Le seul membre Néo-zélandais de l'équipage était une jeune matelote de 28 ans du nom de Bunny McDiarmid, qui avait passé les sept années précédentes à voyager autour du monde. Elle avait également quitté la fête et se trouvait chez ses parents avec son compagnon Henk Haazen, le troisième ingénieur du Rainbow Warrior.

Martini Gotje avait appelé vers deux ou trois heures du matin, se souvient Bunny, "et il nous a dit que le bateau avait été coulé et que Fernando avait été tué. Nous ne pouvions tout simplement pas y croire, nous étions complètement sous le choc, essayant d'intégrer le fait que Fernando était mort. C'était incroyable de penser que le bateau et Fernando avaient pu disparaître comme ça."

Henk Haazen, ingénieur sur le Rainbow Warrior, 1985

Henk Haazen, ingénieur sur le Rainbow Warrior, 1985

"Je crois que [les Français] n'avaient absolument rien compris à la raison du succès de Greenpeace", ajoute Bunny, qui dirige maintenant une partie de la campagne internationale de l'organisation pour la protection des océans. "Je pense que le fait qu'ils puissent s'imaginer que ce genre d'opération était susceptible de stopper notre action montre qu'ils n'avaient aucune idée de ce qui attirait alors les gens chez Greenpeace ou de ce qui lui conférait un tel succès."

"Je pense que le Rainbow Warrior n'appartient pas qu'à Greenpeace. Le Rainbow Warrior est désormais inscrit dans l'histoire de la Nouvelle-Zélande. Il n'est plus la seule propriété de Greenpeace, il appartient  désormais aussi aux Néo-zélandais. Dans un grand nombre de combats menés dans le Pacifique dans le domaine du nucléaire, le Rainbow Warrior a été perçu comme un symbole et continuera de l'être ; chaque fois que l'on parle de lui dans cette partie du monde, les gens s'en souviennent pour sa participation aux campagnes de lutte contre le nucléaire."

"L'attentat contre le Rainbow Warrior n'a fait que démontrer que ce que je faisais pouvait avoir une quelconque utilité." Ainsi s'exprime le capitaine Peter Willcox, qui endossera de nouveau sa fonction de capitaine le 10 juillet de cette année lorsqu'un hommage sera rendu à bord du Rainbow Warrior II à l'ancien bateau détruit à l'endroit où repose son épave, en Nouvelle-Zélande, dans la baie de Matauri. Dans les mois qui ont suivi l'attentat, le capitaine Willcox et sa camarade d'équipage Grace O'Sullivan sont retournés à Moruroa, à bord du Vega, protester contre les essais nucléaires français. Ils ont été arrêtés et expulsés.
Nathalie Thomas Mestre, cuisinière du Rainbow Warrior, 1985

Nathalie Thomas Mestre, cuisinière du Rainbow Warrior, 1985


Steve Sawyer fait l'analyse suivante des retombées de l'attentat pour les Français : "Comme me le rappellent de temps en temps mes collègues français, en tant qu'exercice de politique intérieure, au-delà du scandale suscité mais aussi en ce qui concerne ce dernier, l'attentat du Rainbow Warrior a été une opération assez réussie pour le gouvernement français."

"Greenpeace a été éradiquée en France ; nous avons dû fermer les bureaux dans l'espace d'à peu près un an après l'attentat et les deux espions sont retournés en France en héros. Certes il y a eu un prix à payer sur le plan international pour la France. Pour le reste du monde, l'affaire s'est avérée très positive pour ce qui est de faire figurer la question des essais nucléaires en meilleure place sur l'agenda politique et c'était l'essentiel de ce que nous voulions obtenir, mais nous ne nous sommes pas fait d'amis et n'avons gagné d'influence sur personne en France."

Greenpeace n'a cessé de se renforcer au niveau mondial. Le mouvement bénéficie actuellement du soutien d'environ trois millions de personnes à travers le monde et possède des bureaux dans 27 pays. Il est également présent dans 12 autres pays. Le mouvement Greenpeace France est opérationnel et se porte bien, avec 90 000 sympathisants.

"La destruction du Rainbow Warrior nous a propulsés au premier plan dans l'imagination et l'attention du public, qui ont été déterminantes dans le fait que nous ayons fini par devenir le type de force que Greenpeace était destinée à devenir", affirme Peter Willcox.

"Greenpeace a certainement changé", reconnaît Steve Sawyer. "Bien qu'il me faille admettre que déjà, en 1978, lors de ma première campagne pour Greenpeace, certains, à Vancouver, évoquaient le bon vieux temps où les bateaux était faits de bois et les hommes d'acier et où Greenpeace était un mouvement vraiment actif. Cela fait maintenant 25 ans que j'entends cette rengaine stupide sur le bon vieux temps. Pour moi l'aspect intéressant et dynamique de l'organisation concerne désormais les bureaux de Delhi, de Pékin, d'Istanbul, de Sao Polo et de Manaus en Amazonie. C'est là qu'ont lieu les choses les plus intéressantes et que réside la dimension la plus passionnante de l'organisation."

Bene Hoffman, membre d'équipage sur le Rainbow Warrior, 1985

Bene Hoffman, membre d'équipage sur le Rainbow Warrior, 1985

L'héritage le plus durable de Greenpeace a sans doute été de donner corps à l'idée que la mise en cause de l'action des autorités en matière d'environnement est désormais essentielle pour nos sociétés. Mais le monde dans lequel Greenpeace évolue aujourd'hui est infiniment plus complexe. L'organisation est constamment à la recherche des moyens de conduire les coups d'éclat dont elle s'est montrée capable au cours des années 70, 80 et 90. De nouveaux moyens de promouvoir l'importance, aux yeux du public et des politiques, des questions relatives aux menaces environnementales grandissantes, de nouveaux moyens de promouvoir le changement.

"Nous devons être capables de nous adapter, d'évoluer, de grandir et nous montrer courageux", affirme Bunny. "Nous n'avons pas de manuel pour nous orienter ; il n'existe pas beaucoup de modèles que nous puissions copier. La question de savoir ce que peut être la contribution de Greenpeace pour cette planète revient en fait à nous demander comment nous allons nous y prendre. Cela revient à nous demander quel moyen nous concevons de travailler les uns avec les autres au-delà des clivages politiques, culturels et religieux. Et à nous y appliquer. Je ne pense pas, vingt ans plus tard, que je sois devenue cynique. Plus réaliste, peut-être, mais pas cynique. Je vois parfois Greenpeace faire deux pas en avant sur un sujet avant qu'un pas en arrière ne soit de nouveau fait sur le même sujet. Mais il est également extraordinairement encourageant de voir les progrès qu'un petit groupe de gens dévoués est capable de susciter."

"J'aimerais pouvoir affirmer que les essais nucléaires sont terminés et me dire que nous n'aurons pas à recommencer. J'aimerais pouvoir affirmer également que je suis surpris des efforts du gouvernement américain en vue de relancer le programme des essais, mais je ne peux pas", affirme Steve Sawyer. "Et si Greenpeace faisait preuve d'une quelconque hésitation à agir, je remuerais ciel et terre pour faire en sorte que ce ne soit pas le cas."

"Des évènements comme le vingtième anniversaire [de l'attentat du Rainbow Warrior] nous donnent l'opportunité de dire pourquoi cela ne doit jamais se reproduire", ajoute Bunny. "Pourquoi les Français devront rendre des comptes concernant Moruroa et Tahiti, pourquoi un dédommagement adéquat devra être consenti aux Marshalliens par les Américains et pourquoi ces derniers ne pourront jamais échapper à leurs responsabilités par rapport à ces îles. Enfin, pourquoi les Américains ne doivent pas aujourd'hui mettre au point de nouvelles armes nucléaires."

Grace O'Sullivan, homme de pont sur le Rainbow Warrior, 1985.

Grace O'Sullivan, homme de pont sur le Rainbow Warrior, 1985.

Après 23 années, Peter Willcox continue à officier en tant que capitaine à bord des bateaux de Greenpeace, à la tête de nouveaux équipages ; de nouveaux "Guerriers" (Warriors) de l'"Arc en ciel" (Rainbow). "Mon but n'est pas d'inspirer les gens. Il n'y a rien que je puisse faire si vous ne pensez pas à tous ces problèmes lorsque vous vous réveillez le matin, à sauver les baleines, à tenter d'empêcher le trafic de matières toxiques de s'abattre sur l'Inde ou sur les Philippines ou la course aux armements nucléaires de reprendre. Si ces problèmes ne vous concernent pas ce n'est pas moi qui y changerai quoi que ce soit. Mon travail est de transmettre le savoir fondamental concernant la manière de travailler sur un bateau, sur un canot pneumatique, en toute sécurité. Si la campagne ne vous inspire pas, votre place n'est pas ici."

Pour finir, Peter Willcox a ces mots un peu tristes: "Après l'attentat, lors de la cérémonie funéraire organisée à Auckland en mémoire de Fernando, l'ambiance était assez légère et détendue, et nous essayions les uns et les autres de trouver une anecdote amusante à son sujet. Mais je n'oublie pas le poids qui s'est abattu sur mes épaules lorsque nous avons dû nous saisir du cercueil et l'emmener hors de l'église. C'est quelque-chose que je n'oublierai jamais. Quelque-chose, je crois, que nous ne devrons jamais oublier."
  
Fernando and daughter
Fernando Pereira et sa fille, Marelle

Avec l'aimable autorisation de Marelle Pereira