Entretien avec Katia Kanas, ancienne présidente du Comité d'Administration de Greenpeace France

Page - 22 juin, 2009

Greenpeace France a un comité d'administration (jusqu'à 7 personnes élues) et une assemblée statutaire composée de 30 membres. Katia Kanas fut présidente du Comité d'administration de Greenpeace France.

Co-fondatrice de Greenpeace France en 1977, elle mène des campagnes sur les pollutions marines, les baleines, le nucléaire et les déchets. En 1985, elle participe à la création d'autres associations telles que Robin des Bois en 1985 et Réseau-Cétacés en 1989 puis travaille pour d'autres ONG françaises ou étrangères (Nature et Progrès,  Environmental Investigation Agency....), organise des salons comme Marjolaine et fait un peu de journalisme. Aujourd'hui, elle est consultante. Maman de trois enfants, elle vit dans le Périgord où elle rénove une ferme et vit le plus écologiquement possible.

Actuellement présidente du CA de Greenpeace, quel est votre rôle exact et, plus généralement, celui du Comité d'Administration ?

Greenpeace France est une association loi 1901 sans but lucratif et comme dans toute association, son ou sa présidente en est le responsable moral et juridique.

Je suis la "patronne" de Pascal Husting, le Directeur exécutif de Greenpeace France, qui lui est le patron de toute l'équipe salariée. En relation régulière avec Pascal, je veille, de loin,  au bon fonctionnement de l'association et de toutes ses composantes (salariés, bénévoles, adhérents, Assemblée statutaire) sans toutefois me mêler de la gestion du quotidien.

La Présidente et l'ensemble du  Conseil d'Administration de Greenpeace France ont plus un rôle d'accompagnement stratégique, politique et moral qu'une fonction de contrôle. 

D'autre part, le CA défend les points de vue et les intérêts de Greenpeace France dans le cadre international, notamment à l'occasion de l'Assemblée Générale Internationale qui réunit chaque année un représentant de chaque entité nationale, et qui élit le Board international.

A quoi sert l'Assemblée statutaire ?

Bonne question... parce que c'est une question que se pose régulièrement la dite Assemblée Statutaire (AS). Et je suppose que chacun des 30 membres de l'AS de Greenpeace France aurait une réponse différente!

Greenpeace n'a jamais été une institution démocratique, dont les décisions seraient prises par la base ou les adhérents. Greenpeace est une organisation internationale dont les décisions sont prises au niveau international pour être relayées à l'échelon national. Les choix stratégiques sont faits en fonction de problématiques globales, telles les changements climatiques, la déforestation ou la désertification des océans... et ne sont donc pas l'addition de problématiques nationales.

En 1998, Greenpeace France s'est dotée d'un organe qu'elle a appelé Assemblée Statutaire (AS) constituée d'une quinzaine de membres élus parmi ses adhérents et d'une quinzaine de membres nommés ès-qualité par l'AS sortante.

Son rôle est de débattre des grandes orientations de Greenpeace France et de Greenpeace global, d'élire le CA, et de voter le budget.

Vous êtes une des pionnières de Greenpeace en France. Quels sont, d'après vous, les changements majeurs entre Greenpeace en 1977 et Greenpeace aujourd'hui ?

Comment comparer la poignée de jeunes idéalistes que nous étions alors - nous n'avions pas vingt ans - totalement bénévoles, sans filets mais sans rien à perdre - dont la seule légitimité était notre sensibilité et notre jeunesse, avec les milliers de salariés qui constituent aujourd'hui la plus grande ONG écologiste du monde ?

Il y a 30 ans, Greenpeace était un mouvement, uniquement constitué de militants bénévoles, idéalistes et amateurs. Ce qui rendait Greenpeace efficace à l'époque, c'était sa petite taille, qui lui permettait de prendre des décisions très rapidement, et sa capacité à prendre des risques.

Ce qui rend Greenpeace efficace aujourd'hui, c'est exactement le contraire ! Greenpeace est devenue la plus grosse ONG écologiste du monde, constituée de milliers de salariés, pragmatiques et professionnels. Sa puissance repose sur le sérieux et l'indépendance de ses analyses, et sur les millions de donateurs qu'elle représente dans le monde.

Si je crois encore en Greenpeace 30 ans plus tard, c'est parce qu'au-delà de l'institutionnalisation, des lourdeurs inhérentes à la structure de la machine que Greenpeace est devenue avec ses salariés et sa bureaucratie, Greenpeace reste encore et toujours un mouvement radical et indépendant, nourri par la flamme et la vigueur de nombreux militants. Et c'est à ma connaissance la seule organisation vraiment globale, vraiment indépendante des pouvoirs politiques et économiques, la seule aussi qui intègre écologie et justice sociale à cette échelle internationale.

Selon vous, quels sont les principaux grands moments de Greenpeace ?

Quand je vous parlais de la spécificité de Greenpeace à l'instant, je pensais au Clemenceau. Seule Greenpeace, avec son expertise politique et technique sur les trafics de substances dangereuses, ses bases internationales, en Inde autant qu'en France, à Anvers et en Egypte, ses bateaux et surtout son audace, sa réactivité et son indépendance, pouvait faire faire ainsi volte-face à l'état français pour faire triompher la justice écologique et sociale.

Mais, il y a vraiment beaucoup d'autres grands moments. Des situations complètement uniques, inédites et inconcevables. Il y vraiment de quoi être fiers. Un moratoire sur l'exploitation des ressources minérales de l'Antarctique, un moratoire sur la chasse baleinière commerciale, l'interdiction des immersions de déchets nucléaires dans les océans mondiaux, sont les résultats les plus indiscutables. Mais des souvenirs et des victoires moins grandioses, j'en ai des étagères pleines!

Que pensez-vous de la prise de conscience écologiste actuelle ?

En 1972, lors de la première conférence sur l'environnement qui a eu lieu à Stockholm, (20 ans avant Rio) Sir Peter Scott disait "si on ne peut pas sauver les baleines, on ne pourra rien sauver". Depuis 35 ans, des millions et des millions de personnes se sont véritablement mobilisées pour sauver les baleines, mais ce n'est pas encore gagné. Je me réjouis que de tout bord on s'approprie la question de l'écologie. J'essaie de vivre mon quotidien en cohérence avec ma conception de la relation que l'être humain doit entretenir avec le vivant, et je continue à m'engager dans des mouvements tels que Greenpeace. On a beaucoup parlé de la nécessaire rupture ces derniers temps. Or, la rupture entre nous et la Terre qui nous porte est la cause de notre crise écologique. Ce n'est pas d'une rupture dont nous avons besoin, mais d'une réconciliation. Et nous sommes encore trop peu nombreux à véritablement, humblement, tendre la main à notre mère la Terre.