Damien Ladiré
85 rue de la Tranchée
86 000 Poitiers
à Monsieur Georges Charpak
Objet : lettre ouverte à Monsieur Georges Charpak sur la question de l’énergie
Bonjour,
Depuis plusieurs jours, vous faites
l’objet d’un engouement médiatique. Ceci n’est en aucun cas une
critique. Le livre que vous venez de co-écrire, intitulé De Tchernobyl
en Tchernobyl, explique cette situation. Dans cet ouvrage, vous
exprimez vos opinions sur l’avenir du nucléaire, sur le niveau de
sécurité actuel et vous proposez de mondialiser le contrôle du
nucléaire civil.
Vous êtes convaincu que le monde ne peut se passer du nucléaire civil.
Dans l’immédiat, cette affirmation est incontestable. En revanche, elle
l’est moins à moyen terme. Certes, aujourd’hui, les énergies
renouvelables ne permettent pas de répondre à la demande. Cependant,
ces énergies sont sous-développées. Elles sont loin d’arriver à la
hauteur du développement technologique du nucléaire. L’effort devrait
pourtant être transposé sur leur essor, notamment pour répondre aux
directives européennes en matière de protection de l’environnement. La
France n’en prend pas le chemin.
Pour les prochaines décennies, le bilan de la quantité énergétique dont
nous aurons besoin est ahurissant. Ces estimations doivent être
relativisées car nous sommes loin de l’efficacité énergétique.
D’ailleurs, le débat énergétique français porte essentiellement sur la
production, alors que le principal problème est celui de la
consommation. La France est un des pays développés qui a fait le moins
d’efforts. Pourtant, des économies, tant en terme de kilowattheure
qu’en terme financier, pourraient être réalisées. Nous devons repenser
nos façons d’envisager individuellement ou collectivement nos
logements, nos modes de transports et de productions. C’est là que se
situent les marges de manœuvre principales d’une politique énergétique
intelligente. Il faut une maîtrise de la demande énergétique et une
diversification des sources d’énergie, en particulier, renouvelable.
Selon le scénario Négawatt, les énergies renouvelables pourraient
fournir dix fois plus d’énergies en 2050 qu’aujourd’hui. Elles
représenteraient alors 59 % de la production totale d’énergie. La
dépendance très forte de la France à l’égard du gaz et du pétrole
importés se réduirait d’autant.
Les 3 milliards d’êtres humains supplémentaires qui peupleront notre
globe terrestre d’ici quelques dizaines d’années posent d’autres
problèmes. Si nous continuons à poursuivre ce modèle de croissance, qui
a été mis en oeuvre avec succès dans les « sociétés développés »,
l'homme court à sa propre catastrophe. Si certains sont toujours
gagnants et d'autres toujours perdants, c'est peut-être que les règles
du jeu ne sont pas bonnes, ou que certains pays, certaines populations
ne veulent pas jouer à ce jeu. Soutenir un autre modèle de
développement et promouvoir d’autres formes d’énergie ne veut pas
dire revenir à la lampe à pétrole et à la bicyclette. Cette vision me
semble un peu simpliste.
Vous exprimer votre inquiétude à propos d’un certain laxisme dans
l’application et le suivi de la sécurité des installations nucléaires.
Vous parlez aussi d’une trop grande confiance. Je partage cette
analyse. Vous proposez de supprimer le secret et qu’une agence
internationale indépendante de tout pouvoir politique et économique
pourrait être en charge de la sécurité du nucléaire civil. Mais, le
rôle de l’Agence internationale de l’énergie nucléaire de Mohamed El
Baradei est déjà censée gérer tous les aspects du nucléaire, civil ou
militaire dans le monde. Non ? Son statut assigne à l'AIEA deux
objectifs fondamentaux :
- encourager et faciliter le développement et
l'utilisation de l'énergie nucléaire à des fins pacifiques, mission qui
se traduit par des actions de coopération, de diffusion de technologies
et de mise au point de standards de sûreté nucléaire
- garantir que les produits fissiles spéciaux ne
sont pas utilisés de manière à servir à des fins militaires.
Le rôle de l'AIEA dans la non-prolifération nucléaire a été conforté
par le traité de non-prolifération (TNP). Pourtant, si le TNP a eu le
mérite de permettre d’initier une démarche de limitation de la
prolifération nucléaire, il s’avère maintenant incapable de remplir son
objectif. Il suffit pour s’en convaincre de lire l’article 4 du traité.
Il expose un “droit inaliénable de toutes les Parties au Traité de
développer la recherche, la production et l’utilisation de l’énergie
nucléaire à des fins pacifiques”. Mais surtout, les pays
développés sur le plan nucléaire s’engagent à aider au développement de
l’énergie nucléaire : “Les Parties au Traité en mesure de le faire
devront aussi coopérer en contribuant, à titre individuel ou
conjointement avec d’autres États ou des organisations internationales,
au développement plus poussé des applications de l’énergie nucléaire à
des fins pacifiques, en particulier sur les territoires des États non
dotés d’armes nucléaires qui sont Parties au Traité…”. Or on sait
maintenant de façon indubitable qu’un pays peut arriver par la maîtrise
des technologies civiles à la capacité militaire nucléaire. Un pays
peut ensuite sortir du TNP dès qu’il dispose de l’arme nucléaire. Le
cas de l’Iran est exemplaire en ce sens. Si le nucléaire civil se
développait à grande échelle dans le monde le problème de la
prolifération s’amplifierait. De plus, n’oublions pas que l'activité de
l'AIEA ne porte que sur les matières nucléaires déclarées dans les
installations nucléaires déclarées. Elle n’est pas toujours en mesure
de détecter d'éventuelles activités clandestines ou matières nucléaires
non déclarées.
De fait, le nucléaire est risqué. Risques liés à la gestion des
déchets, à la prolifération et aux accidents. Il ne faut pas oublier
l’incertitude sur les coûts liés au démantèlement des centrales. Ces
points justifient le développement des énergies renouvelables. Il
s’agit d’une vision humaniste. Voilà… Pourquoi lors de vos
interventions ne pas insister sur le fait que nous devons développer
les énergies renouvelables et repenser à notre modèle de développement
? Vous n’êtes en aucun cas obligé pour cela de revoir vos opinions sur
la question du nucléaire. Vous êtes physicien. Certes, mais vous êtes
aussi une personne publique et une autorité morale. Je pense que vous
avez une place et un rôle important à jouer auprès de la population et
des élus. Le nucléaire est aujourd’hui incontournable mais ne doit pas
le rester. Je ne suis pas partisan d’une sortie immédiate du nucléaire
mais progressive. Malheureusement, le budget du Ministère de l’Ecologie
et du Développement Durable est un de ceux qui a été le plus sévèrement
amputé cette année. Pourtant, la maison continue de brûler, les
abeilles continuent de mourir, les pétroliers continuent de dégazer…
Dans l’attente de vous lire, veuillez agréer, Monsieur Charpak, l'expression de mes sentiments distingués.
Damien Ladiré