Paris, France —
Alors que le livre de Bjorn Lomborg "L'écologiste sceptique" sort en version française, Greenpeace tient à faire les commentaires suivants.
"Membre de Greenpeace de longue date, politiquement à gauche, je m'occupe de questions d'environnement depuis longtemps" (avant-propos). "ce scientifique danois, statisticien et ancien membre de Greenpeace..." (4ème de couverture). Le "plan media" du livre, qui repose essentiellement sur deux axes, "l'écologiste repenti" et "le scientifique éclairé", ne tient pas. Greenpeace n'a jamais trouvé trace d'une adhésion de Lomborg. Celui-ci n'a en tout cas jamais exercé d'activité militante ni assuré aucune responsabilité au sein de l'organisation écologiste. Et si, comme il le prétend, il a fait quelques dons à Greenpeace au milieu des années quatre-vingts, c'est plus de dix ans avant la révélation (1997) qui l'a conduit à rédiger son livre.
Bjorn Lomborg est diplômé de statistiques et, il le reconnaît lui-même, n'a conduit aucun travail de recherche sur les sciences de l'environnement qu'il aborde dans son ouvrage.
Enfin, la philosophie qu'il développe se rapproche très nettement des thèses ultra-libérales : libre-échange et croissance économique résoudront "naturellement" tous nos maux.
Bjorn Lomborg affirme avec raison que les décisions publiques doivent être fondées sur des informations et des analyses fiables. Mais que ses chiffres concernent la déforestation, les changements climatiques, l'état des océans ou l'impact sanitaire des pollutions toxiques, Lomborg fait lui-même la démonstration de la manipulation possible des statistiques. Les exemples sont légions et ont été largement dénoncés par de très nombreux scientifiques. Sur les forêts par exemple, la conclusion de Lomborg est qu'il n'y a pas déforestation au niveau global. Ce faisant, il additionne des hectares de pins des Landes et des hectares de forêt amazonienne, deux réalités totalement différentes en matière de biodiversité. Il affirme par ailleurs que le taux de déforestation tropicale diminue. C'est faux : entre 1990 et 2000, 158 millions d'hectares de forêts tropicales ont disparu, contre 154 millions d'hectares la décennie précédente, et ces dernières années ont vu l'accroissement du rythme de déforestation tropicale.
L'amélioration de la planète (évaluée par le seul bien-être individuel, ce qui ne dit rien sur l'empreinte écologique de notre mode de développement !) repose selon Lomborg sur la seule croissance économique. C'est seulement en s'enrichissant qu'on peut, à terme, intégrer la contrainte environnementale et gérer les dégâts occasionnés. C'est oublier que si certaines dégradations de l'environnement ont pu être freinées ou stoppées, c'est le résultat d'un processus d'alerte, de mobilisation et de modification des décisions publiques ou privées, notamment mené par les mouvements écologistes. Ce n'est en rien le résultat naturel de la seule logique économique. Considérer en outre que les pays en développement peuvent passer par un processus de développement équivalent à celui des pays industrialisés est une aberration : plusieurs planètes n'y suffiraient pas !
Cette approche "économiciste" commune à la plupart des sceptiques de l'écologie, qui ramène toutes les décisions publiques et privées à un arbitrage sur le seul court terme, va évidemment à l'encontre d'une démarche de prise en compte de l'environnement. Les enjeux écologiques sont de plus en plus complexes à appréhender, parce qu'ils sont de plus en plus globaux, irréversibles qu'ils se projettent sur le long terme, créant de fait un certain degré d'incertitude. C'est notamment le cas pour les changements climatiques, les effets sanitaires des pollutions toxiques ou la dissémination d'organismes génétiquement modifiés. D'où évidemment l'importance du principe de précaution. L'urgence écologique, c'est reconnaître la nécessité d'agir à court terme pour prévenir des conséquences dramatiques, même si celles-ci sont à long terme. L'exemple le plus frappant est celui des changements climatiques.
Sans nier la réalité de ces changements, Lomborg conteste la nécessité d'agir pour en limiter l'ampleur. Interprétant à son propre compte les résultats de la communauté scientifique internationale, il considère que les coûts de cette lutte seraient disproportionnés au regard des bénéfices attendus. C'est là nier les bénéfices d'une telle lutte qui réduirait les impacts actuels et à venir, humainement et économiques considérables, des changements climatiques : multiplication des phénomènes météorologiques extrêmes (qui ont déjà touché près de deux milliards de personnes dans le monde sur la dernière décennie), montée des eaux, développement des maladies à vecteur, modification substantielle des régimes pluviométriques dans de nombreuses régions déjà très vulnérables, etc. Favoriser l'inaction publique sur les changements climatiques, à l'instar de multinationales comme Esso, sur la base que les impacts à terme ne sont pas totalement connus, est totalement irresponsable.
Enfin, Lomborg propose une rationalisation économique des priorités internationales "pour le bien". "On a peu de moyens financiers, donc favorisons la lutte contre le sida plutôt que la lutte contre les changements climatiques." Opposer ces deux luttes est aberrant. D'abord, parce que les conséquences des changements climatiques, si rien n'est fait, toucheront tous les aspects de la vie quotidienne des personnes, au Nord et encore plus gravement au Sud (santé, eau, énergie, alimentation…). Ensuite, parce que le bien produit par l'humanité ne peut être réduit à une enveloppe financière de 50 milliards de dollars. La lutte contre le sida passe aussi par le développement des médicaments génériques auquel s'opposent les firmes pharmaceutiques mais sur lesquels Lomborg ne porte aucune critique. Enfin, parce que si l'on réduit l'analyse aux seules subventions publiques, il faudrait par exemple prendre en compte les dépenses militaires (900 milliards de dollars par an, Bush ayant en 2004 augmenté de 50 milliards le budget militaire US pour le porter à 500 milliards), les subventions aux énergies fossiles et nucléaires (près de 230 milliards de dollars par an) ou les subventions à l'agriculture intensive (plus de 300 milliards de dollars par an). Le procès intenté ici aux écologistes de prendre l'argent aux malades du sida est particulièrement ignoble et pose véritablement la question de l'agenda politique de Bjorn Lomborg.
C'est en fait une véritable entreprise de déconstruction de l'agenda international du développement durable qu'entreprend Lomborg en refusant que la contrainte environnementale pèse sur l'objectif de croissance économique. Bush père avait déclaré à Rio en 1992 que le mode de vie américain n'était pas négociable. Lomborg veut démontrer qu'il n'a pas à être négocié : les problèmes environnementaux n'existent pas ou seront résolus par la seule croissance économique et des innovations technologiques. On comprend mieux alors le soutien que ce livre reçoit de quelques scientifiques comme Claude Allègre qui trouvent tout simplement grossier que les citoyens émettent le moindre jugement sur la recherche ou en questionnent les dérives, de certaines firmes multinationales qui ne veulent en rien assumer l'impact de leurs activités sur l'ensemble de la communauté ou encore de certains décideurs politiques qui y trouvent une justification à leur inaction.
Alors, le mouvement écologiste est-il fondamentalement alarmiste et pessimiste, comme le prétend Lomborg ? Avec des preuves avérées de la déforestation, des changements climatiques, de la dégradation des océans ou de la disparition inquiétante d'une partie croissante de la biodiversité, c'est la thèse de Lomborg selon laquelle on peut continuer à brûler toujours plus des énergies fossiles et à utiliser sans limites les produits chimiques toxiques qui est pessimiste. Rechercher le changement pour un monde meilleur, donner l'espoir dans le futur, c'est cela être optimiste.