Remonter :
Pendant des semaines, entreprises, experts, associations de bonne volonté ont montré et démontré - y compris dans l'enceinte du débat officiel - que l'urgence énergétique était de s'occuper enfin des deux secteurs les plus consommateurs : le bâtiment et les transports. Ils ont démontré aussi à quel point la maîtrise de nos consommations d'énergie était non seulement nécessaire et atteignable, mais qu'elle offrait surtout la plus grande marge de manoeuvre. Ils ont rappelé, enfin, que la question de la construction d'une nouvelle unité de production d'électricité de grande capacité - qu'elle soit nucléaire ou pas d'ailleurs - ne se poserait pas avant au moins deux décennies.
Hélas, s'il est de bon ton et politiquement correct de dire que la seule vraie question est celle de la demande en énergie, que l'électricité n'est qu'une partie du problème, qu'il faut informer les gens sur leurs consommations etc... Quand on en vient aux propositions concrètes, que se passe t'il ? On affirme mollement qu'il faut relancer l'effort de maîtrise de l'énergie, on se félicite d'avoir fait émerger des idées de mesures à prendre - en omettant de préciser que la plupart d'entre elles existent mais ne sont pas appliquées -, et on conclue benoîtement qu'il faut construire un nouveau réacteur nucléaire avec comme seul argument qu'il est nécessaire au maintien des compétences de notre industrie nationale et que si nous décidions, dans 25 ans, de relancer un programme nucléaire nous n'aurions du coup pas à faire appel à l'industrie américaine...
Un observateur non-averti pourrait y perdre son latin. C'est un peu comme si lors d'un débat national sur la sécurité routière, après avoir expliqué pendant des semaines que les deux principaux enjeux étaient la vitesse excessive et l'alcool au volant et avoir discuté du bien fondé de tout un tas de mesures pertinentes, on concluait sur l'impérieuse nécessité de repeindre toutes les voitures en rose. Le seul argument pour cela étant le besoin de notre producteur national de peinture rose de maintenir son savoir faire et que si on ne le faisait pas, et si dans 25 ans on décidait que tous les véhicules devaient être de cette couleur pour améliorer la sécurité routière, on se verrait dans l'obligation d'importer de la peinture ! Qu'importent les 3 milliards d'euros nécessaires, il faut sauver la peinture rose française...
L'industrie nucléaire a évidemment intérêt à ce que l'on lance la construction d'un réacteur nucléaire, ou même à ce que l'on annonce simplement que la décision est prise. Ceci ne serait-ce que pour bénéficier d'un signal politique favorable nécessaire à son développement particulièrement ralenti ces dernières années.
Il est absolument naturel qu'une industrie, quelle qu'elle soit, lutte pour sa survie. Il est commun que des gouvernements soutiennent un lobby industriel. Ce n'est pas pour autant légitime.
L'aveuglement français en matière de nucléaire ne fait aucun doute. Il ne fait aucun doute non plus que la situation très particulière de consanguinité extrême entre l'industrie, la recherche publique et les autorités administratives ou politiques favorise cet entêtement. Mais si, enfin, l'on peut concevoir que de nombreux militants de la cause nucléaire mènent ce combat en toute sincérité, intimement convaincus qu'ils sont des bienfaits de cette technologie. Une décision française de construction d'un démonstrateur EPR dans les mois qui viennent serait avant tout à considérer comme une décision de politique industrielle, et non pas énergétique, prise dans le seul intérêt d'une multinationale.
Ceux qui ont considéré, et ils furent nombreux, que la politique étrangère d'un certain gouvernement américain était sous l'influence de quelques lobbies et que cette situation était désastreuse et inacceptable doivent aujourd'hui retourner la question à la France. Pendant des mois, lors du refus par les Etats-Unis de ratifier le Protocole de Kyoto ou plus récemment lors de la vaste campagne de légitimation de la guerre en Irak, la presse s'est évertuée à démontrer le poids du lobby pétrolier et de celui de l'armement. On a exhumé les liens entre le pouvoir politique et les industriels, et l'on s'est indigné, en toute bonne conscience. Que l'on applique la même grille d'analyse à la situation du nucléaire français aujourd'hui.
Sur la base de mensonges ou de demi-vérités, suite à une campagne très bien orchestrée, avec juste ce qu'il faut de poudre aux yeux des citoyens avec le débat national sur les énergies, à grand renfort de publi-reportage et en ajoutant une pincée de légitimité par quelques rapports tombant à pic, Areva se fait offrir un contrat.
Et pourtant, beaucoup de choses importantes ont été dites au cours des quelques mois de ce fameux débat. La France n'a pas de pétrole, pas d'uranium non plus, se trouvera bientôt à court d'idées si nos dirigeants continuent à s'entêter dans l'impasse nucléocrate en refusant de mettre en oeuvre les propositions émises par ce qu'il est convenu d'appeler la "société civile". Experts, professionnels et militants associatifs en répondant à la question initiale "Assurer l'approvisionnement en énergie de notre pays, en respectant l'environnement, en réduisant de 75% nos émissions de gaz à effet de serre, à un coût raisonnable, et dans un souci d'indépendance nationale", ont donné au gouvernement les clés d'une politique énergétique responsable et soutenable. Il ne semble pas vouloir les utiliser.