La "French Connection" ou le rôle des services secrets français
Le lien avec les services secrets français est apparu de plus en plus nettement dans l'enquête menée par l'inspecteur principal Allan Galbraith. Les informations provenaient de nombreuses sources parmi lesquelles les officiers des douanes néo-zélandaises qui avaient effectué les vérifications de routine à bord de l'Ouvéa à l'arrivée du yacht en Nouvelle-Zélande.
26 juillet
- L'enquête s'orientait alors vers le rôle joué par l'Ouvéa pour transporter les explosifs ainsi que les autres agents français jusqu'en Nouvelle-Zélande. Trois membres de l'équipage avaient finalement été identifiés comme étant des agents de la DGSE (Roland Verge, Gerald Andries et Jean-Michel Barcelo). Le quatrième était un réserviste de la marine et un médecin libéral spécialisé dans le traitement des blessures subies en plongée (Xavier Christian, Jean Maniguet). Bien qu'ils aient été arrêtés peu après l'attentat, la police ne disposait alors pas des preuves suffisantes pour les maintenir en détention. Ces agents ainsi que l'Ouvéa ont rapidement disparu. La police est d'avis que le yacht repose désormais dans les profondeurs de l'océan et que l'équipage a été évacué par un sous-marin français.
La véritable identité de Frédérique Bonlieu, la française qui, peu avant l'attentat, avait fait partie de l'équipe de volontaires de Greenpeace du Rainbow Warrior, et qui avait envoyé une carte postale faisant part de ses condoléances, a par la suite été révélée : il s'agissait de Christine Cabon, capitaine dans l'armée française.
Des informations sur le déroulement d'une réunion entre le commandant Mafart et le capitaine Prieur ainsi que les agents de la DGSE de l'Ouvéa ont également fait surface. L'expertise médicolégale a permis de relever la présence des empreintes du commandant Mafart et du capitaine Prieur sur les documents trouvés à bord de l'Ouvéa.
Telle était l'ampleur des indices laissés derrière eux par les agents de la DGSE, les médias ayant immédiatement fait valoir qu'il ne manquait plus qu'"un béret, une bouteille de Beaujolais et une baguette".
Outre l'équipage de l'Ouvéa, la police néo-zélandaise dispose encore de mandats pour l'interrogatoire de deux agents supplémentaires, Alain Tonel et Jacques Camurier, dont on considère qu'ils formaient l'équipe de soutien, et pour le colonel Louis Pierre Dillais, à propos duquel il a été révélé dans le livre écrit par le commandant Mafart à son retour en France qu'il s'agissait du chef de l'"Opération Satanique". Il a été démontré par la suite que le colonel Dillias avait séjourné dans la chambre d'un hôtel surplombant le Quai Marsden.
"En aucun cas la France n'est impliquée"
Malgré une performance des agents français digne d'un Clouseau, le gouvernement français a poursuivi son démenti du 11 juillet selon lequel "en aucun cas la France [n'était] impliquée".
8 Août. Alors qu'en France les spéculations des médias concernant l'implication du gouvernement français se multipliaient, la pression sur le gouvernement de François Mitterrand devenait intenable. Une enquête fut ordonnée.
20 Août. L'enquête menée par l'ancien secrétaire général du Palais de l'Élysée, Bernard Tricot, a rapidement abouti à la conclusion improbable que le gouvernement n'avait pas commandité le sabotage du Rainbow Warrior et qu'il n'existait aucune preuve suggérant que la DGSE avait mandaté des agents pour la conduite de l'Opération Satanique. Dans une tentative peu convaincante d'explication de leur présence en Nouvelle-Zélande, M. Tricot a fait valoir que 6 agents de la DSDE avaient effectivement été dépêchés afin de recueillir des informations sur Greenpeace.
5 septembre. Le rapport Tricot connut une durée de vie très brève. À la suite de nouvelles révélations dans le très influent journal Le Monde, une nouvelle enquête a été ordonnée par le Premier ministre français, Laurent Fabius, enquête dont la conduite a alors été confiée au ministre de la Défense Charles Hernu.
19 septembre. D'autres révélations du Monde citant les agents de la DGSE selon lesquels le président François Mitterrand lui-même avait été préalablement informé de l'Opération Satanique ont accentué la pression sur les services de Charles Hernu en charge de l'enquête. L'amiral en chef Lacoste a finalement été sommé par Charles Hernu de rendre des comptes. L'officier a refusé de répondre à un certain nombre de questions, prétextant que cela mettrait en danger la vie d'agents de la DGSE. Ce dernier a été démis de ses fonctions et M. Hernu contraint à la démission.
Neutralisation
21 septembre. Il est finalement devenu impossible de continuer de dissimuler la vérité. Laurent Fabius a admis à la télévision française que les agents de la DGSE, qui avaient été mandatés pour le "neutraliser", avaient effectivement fait exploser le Rainbow Warrior.
La France ayant admis son implication, les Nations unies ont été sollicitées pour conduire la médiation entre elle et la Nouvelle-Zélande. Le gouvernement a finalement été contraint à émettre des excuses peu convaincantes et à s'acquitter auprès du gouvernement néo-zélandais de la somme de 13 millions de dollars néo-zélandais. Greenpeace a reçu plus tard la somme de huit millions de dollars américains de la part du gouvernement français.
4 novembre. L'attention du monde entier s'est de nouveau focalisée sur Auckland à l'occasion du premier jour du procès du capitaine Prieur et du commandant Mafart. Mais les médias en charge de la couverture de l'affaire allaient être déçus par la décision des "faux époux" Turenge de plaider coupable, ce qui empêcherait la tenue d'un long procès et la possibilité de révélations supplémentaires qui auraient pu déstabiliser l'establishment français. Les deux agents ont été condamnés à dix ans d'emprisonnement pour homicide involontaire et à sept ans pour incendie criminel, à effectuer simultanément.
Au cours des mois qui ont suivi, la France a exercé de sérieuses pressions économiques sur la Nouvelle-Zélande en matière d'exportations de produits laitiers et un accord a été conclu autorisant les deux détenus à purger leur peine dans une prison militaire française. Ils ont été libérés après en avoir accompli à peine plus de deux ans. Ils sont retournés à Paris, où ils ont été décorés de médailles militaires, et ont repris leur carrière.
Aujourd'hui, nombre des faits autour de l'Affaire Greenpeace, de l'attentat du Rainbow Warrior et de l'Opération Satanique n'ont toujours pas été élucidés. Aucune enquête publique adéquate n'a à ce jour été conduite en France concernant le plasticage du bateau de Greenpeace et le meurtre de Fernando Pereira. La police néo-zélandaise s'est vue refuser l'opportunité d'interroger la plupart des agents de la DGSE impliqués. Les coupables n'ont pas été punis et la justice n'a pas été rendue.
Marelle Pereira, l'un des enfants de Fernando Pereira, avait à peine huit ans quand son père a été assassiné. Celle-ci a noté à propos de la promesse de François Mitterrand selon laquelle la justice serait rendue au plus haut niveau que l'on ne peut parler de justice en France si l'on se contente de ce qui a été accompli en la matière. Elle a toutefois ajouté, alors qu'elle s'apprêtait à commémorer le vingtième anniversaire de la mort de son père et de l'attentat du Rainbow Warrior, qu'il n'était jamais trop tard pour que la France accomplisse son devoir de vérité et de justice.
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Fernando Pereira et sa fille, Marelle, âgée de huit ans.
Avec l'aimable autorisation de Marelle
Pereira.