Comment aviez-vous pris connaissance de l'affaire du Rainbow Warrior ?
Edwy Plenel: J'étais en vacances quand a eu lieu
l'attentat Lorsque je suis revenu début août au journal, on m'a
collé sur cette affaire parce qu'il n' y avait personne d'autre. A
l'époque, j'étais chargé des affaires de police mais pas des
affaires de renseignement, d'espionnage ou de défense militaire.
Au départ, je me trompe, je suis des fausses pistes de l'extrême
droite néo-calédonienne… tous les tuyaux crevés que nous envoyait
le ministère de la défense. Puis les premières preuves arrivent.
Les Turenge, comme l'équipage de l'Ouvéa sont des agents français.
Il y a un rapport officiel, le rapport Tricot, qui dit : "Oui, nous
étions là-bas mais en mission de renseignements."
Alors pourquoi l'état continue-t-il de mentir ? Il se sent
protégé. Par quoi ? Là sera ma trouvaille : Grâce à des sources
internes au cœur de l'état, je découvre qu'ils continuent de mentir
parce qu'il manque une pièce du puzzle.
Le mensonge officiel est bâti comme un château de cartes. Il
fallait trouver la bonne carte pour que le mensonge tombe. J'ai
compris par toutes nos enquêtes et tous nos recoupements avec nos
envoyés spéciaux que les Turenge ne pouvaient pas avoir posé la
bombe et que l'Ouvéa était parti avant. Il y avait donc une
troisième équipe. Aujourd'hui on sait, qu'il y avait au total une
vingtaine d'agents sur place. Cette fameuse troisième équipe je
l'ai découverte toujours avec l'aide de « mes » sources et
notamment une qui ne supportaient pas cette stratégie du mensonge
et qui ne souhaitait qu'une chose : protéger Mitterrand. Cette
stratégie du mensonge était celle du ministère de la défense, de
l'ensemble de l'institution militaire et de l'Élysée. Elle emmenait
Mitterrand tout droit dans une impasse. Un jour ou l'autre, la
vérité sortirait et Mitterrand serait en plus grande difficulté. Le
paradoxe, c'est que ces révélations qui ont profondément entaché la
présidence de Mitterrand, proviennent de personnes qui voulaient
faire sauter deux fusibles : l'amiral Lacoste des services secrets
et Charles Hernu, ministre de la défense. Pourquoi des fusibles ?
Pour qu'on ne se pose plus, étant donné les traditions françaises,
d'autres questions. Parce que si on était une démocratie saine,
normale, il aurait dû y avoir une commission d'enquête
parlementaire. Elle aurait dû poser toutes les questions, elle
aurait dû revisiter toute cette histoire. Et là on aurait posé la
vrai question qui reste irrésolue aujourd'hui: " Qui a donné
l'ordre?" " Le président était-il au courant?". Je fais partie de
ceux qui sont convaincus que François Mitterrand était au courant,
pas du détail mais d'une opération pour bloquer Greenpeace. Il est
donc profondément impliqué et ment délibérément à son premier
ministre Laurent Fabius, qui ne sait rien. Le président s'entête
dans le mensonge, jusqu'à sa lettre au premier ministre
néo-zélandais, David Lange, à qui il dit "N'allez pas nous chercher des noises", deux jours
à peine avant la révélation dans nos colonnes de la troisième
équipe.
Pourquoi était-il si impliqué ? On ne l'a
découvert que dix ans après, quand Jacques Chirac a repris les
essais nucléaires. François Mitterrand, contre tous les
engagements qu'il avait pris en tant que chef de la gauche, aura
été le président de la République française, qui a fait exploser le
plus grand nombre de bombes atomiques. Plus que De Gaulle, plus que
Giscard, plus que Pompidou, plus que Chirac. Jamais la France
n'avait fait exploser autant de bombes atomiques.
La leçon de l'affaire Greenpeace n'est toujours pas terminée en
France. Elle n'est pas terminée dans les mentalités profondes de
ceux qui gouvernent ce pays. La France garde des institutions
totalement spécifiques, totalement archaïques à mes yeux, et
totalement anti-européennes. On ne peut pas construire l'Europe en
ayant des institutions qui sont plus monarchiques que toute les
monarchies européennes. Ce sont des institutions qui, au bout du
compte, ne dépendent que d'une seule personne. Nous sommes dans une
unicité du pouvoir qui ne renvoie pas à la tradition
révolutionnaire mais plutôt à Louis XIV. L'affaire Greenpeace, en
est une parfaite illustration puisqu' elle révèle qu'au cœur même
du gouvernement, au cœur du pouvoir du président, ses plus proches,
son premier ministre, n'ont pas été tenu au courant. C 'est donc un
vrai problème vieux comme la France. Je ne sais pas comment ça
terminera peut-être par une nouvelle révolution...
Tricot, on lui demande un rapport. Avec lui travaille l'ancien
directeur de cabinet d'Hernu. C'est donc une commission
indépendante mais faite par des gens qui ont le sens de l'état et
qui ont fait leur carrière comme cela. On n'est pas dans une
culture de libéralisme politique. On est dans ce qu'on appelle
l'illibéralisme français. C'est à dire toujours ce principe du
grand un. L'état, le roi, le président. Il y a d'autres grand un,
le parti, la classe, la nation. Et donc, en demandant ce rapport
Tricot, on le demande quand même à un homme qui est un honnête
homme. Il écoute les militaires. Tout ce qu'on le lui dit, il le
publie et ça fait scandale dans l'armée, notamment l'identité des
marins de l'Ouvéa. Il ne se censure pas mais va s'en tenir à ce
qu'on lui dit. Je me souviens, avant même qu'il ne passe à la
télévision, lui avoir dit que pour moi qui avait lu son rapport, il
y avait d'importantes incohérences. Je lui ai même parlé que
j'avais des pistes sur une éventuelle troisième équipe. Je lui
pose des questions et il me dit : "Si vous avez raison sur ce
point, alors là, tout mon rapport s'effondre. c'est à dire qu'il
avait déjà lui-même compris qu'il y avait une logique de château de
cartes. , puisque tout reposait sur "Nous étions en mission de
surveillance." En fait, c'était une mission d'action, puisqu'il y
avait une troisième équipe mais il fallait s'assurer qu'il
s'agissait bien d'agents français et de nageurs de combat. Notre
scoop a tenu en 5 lignes mais c'était ça qu'il fallait obtenir.
N'avez- vous pas l'impression, à
l'époque, que contrairement aux interrogations journalistiques,
l'opinion publique comme la plupart des politiciens pensaient que si
l'état avait coulé le Rainbow Warrior c'était sûrement pour de bonnes
raisons ?
Edwy Plenel:
Bien sûr et c'est la raison pour laquelle les parlementaires n'ont
pas donné suite à un vrai débat sur cette affaire. La droite, qui
menait pourtant des campagnes d'une violence inouïe contre la
gauche n'a rien dit et a tout accepté. Le seul parti qui a évoqué
une commission parlementaire et qui a laissé tomber, c'était le
Parti Communiste. Il ne s'est donc rien passé. Hernu est même
devenu un héros car il était vu comme une victime. C'est le
paradoxe de ce pays qui peut être à la fois frondeur et suiviste,
mouton et rebelle.
L'affaire Greenpeace c'est aussi l'entêtement d'un président à
maintenir coûte que coûte en terme de budget, de moyens militaires,
de défense, une stratégie qui 4 ans après, ne va plus rien vouloir
dire car 4 ans après, le mur de Berlin s'effondre. On rentre alors
progressivement dans cette nouvelle époque celle de la
globalisation. Je pense à un autre type de souveraineté impériale,
qui est celle des Etats-Unis. Au même moment d'ailleurs, la France
l'accompagnait dans le débat sur les euromissiles. Quelque part,
l'affaire Greenpeace montre que les politiques, non seulement,
n'ont pas remis en cause des institutions qui épuisent notre
démocratie mais qu'ils évoluaient dans le passé alors qu'une époque
nouvelle se dessinait. Le problème d'un monde commun, d'une
humanité commune, de l'environnement et de la protection de cet
environnement aurait du être posé à ce moment là. Nous aurions du
sortir d'une idéologie de croissance, de progrès et d'accumulation
de richesses à tout prix. La politique, menée à cette époque, était
imprévoyante et irresponsable.
"L'affaire Greenpeace est une leçon pour la presse, une leçon universelle."
Les bons médias sont ceux qui vous empêchent de dormir. Les bons
médias sont ceux qui vous inquiètent. Les bons médias sont ceux qui
vous racontent les histoires que vous n'avez pas envie d'entendre.
Les bons médias sont ceux qui vous bousculent. Les bons médias sont
ceux qui vous réveillent. Et si on veut des médias qui endorment,
des médias qui disent tous la même chose, des médias qui soient
conformistes, des médias qui soient respectables, des médias qui
soient sages, des médias qui soient dans la distraction. Alors, il
est évident que cela veut dire qu'on nous prépare un monde
Orwellien, un monde nouveau, un monde sans Staline et sans
Hitler... ce qu'Orwell appelait l'esprit de gramophone : cette
petite musique où l'on veut, au fond, ne plus être embêté, rester
chez soi. Et qu'est-ce que l'on veut nous dire ? Que c'est un enjeu
de notre modernité ? On nous répète : "Soyez des individus, soyez
des consommateurs, soyez performants, préoccupez-vous de vous-même,
allez faire du sport, occupez-vous de vos affaires et les affaires
publiques, c'est pas vos affaires. Ce sont nos affaires." Et là,
c'est à nous, les médias, de réagir et de continuer de révéler les
vérités.