Edwy Plenel

Page - juillet 7, 2005
En 1985, Edwy Plenel est journaliste au Monde. C'est grâce à ses investigations que l'état français a été obligé d'avouer sa responsabilité dans l'attentat du Rainbow Warrior. Extraits d'une interview audio réalisée par Greenpeace International.

Edwy Plenel

Comment aviez-vous pris connaissance de l'affaire du Rainbow Warrior ?

Edwy Plenel: J'étais en vacances quand a eu lieu l'attentat  Lorsque je suis revenu début août au journal, on m'a collé sur cette affaire parce qu'il n' y avait personne d'autre. A l'époque, j'étais chargé des affaires de police mais pas des affaires de renseignement, d'espionnage ou  de défense militaire.  Au départ,  je me trompe, je suis des  fausses pistes de l'extrême droite néo-calédonienne…  tous les tuyaux crevés que nous envoyait le ministère de la défense. Puis les premières preuves arrivent. Les Turenge, comme l'équipage de l'Ouvéa sont des agents français. Il y a un rapport officiel, le rapport Tricot, qui dit : "Oui, nous étions là-bas mais en mission de renseignements."

Alors pourquoi l'état continue-t-il de mentir  ? Il se sent protégé. Par quoi ?  Là sera ma trouvaille :  Grâce à des sources internes au cœur de l'état, je découvre qu'ils continuent de mentir parce qu'il manque une pièce du puzzle.

Le mensonge officiel est bâti comme un château de cartes. Il fallait trouver la bonne carte pour que le mensonge tombe. J'ai compris par toutes nos enquêtes et tous nos recoupements avec nos envoyés spéciaux que les Turenge ne pouvaient pas avoir posé la bombe et que l'Ouvéa était parti avant. Il y avait donc une troisième équipe.  Aujourd'hui on sait, qu'il y avait au total une vingtaine d'agents sur place. Cette fameuse troisième équipe je l'ai découverte toujours avec l'aide de « mes » sources et notamment une qui ne supportaient pas cette stratégie du mensonge et qui ne souhaitait qu'une chose :  protéger Mitterrand. Cette stratégie du mensonge était celle du ministère de la défense, de l'ensemble de l'institution militaire et de l'Élysée. Elle emmenait Mitterrand tout droit dans une impasse. Un jour ou l'autre, la vérité sortirait et Mitterrand serait en plus grande difficulté. Le paradoxe, c'est que ces révélations qui ont profondément entaché la présidence de Mitterrand,  proviennent de personnes qui voulaient faire sauter deux fusibles : l'amiral Lacoste des services secrets et Charles Hernu, ministre de la défense. Pourquoi des fusibles ? Pour qu'on ne se pose plus, étant donné les traditions françaises, d'autres questions. Parce que si on était une démocratie saine, normale, il aurait dû y avoir une commission d'enquête parlementaire. Elle aurait dû poser toutes les questions, elle aurait dû revisiter toute cette histoire. Et là on aurait posé la vrai question qui reste irrésolue aujourd'hui: " Qui a donné l'ordre?" " Le président était-il au courant?". Je fais partie de ceux qui sont convaincus que François Mitterrand était au courant, pas du détail mais d'une opération pour bloquer Greenpeace. Il est donc  profondément impliqué et ment délibérément   à son premier ministre Laurent  Fabius, qui ne sait rien.  Le président s'entête dans le mensonge, jusqu'à sa lettre au premier ministre néo-zélandais, David Lange, à qui il dit "N'allez pas nous chercher des noises",  deux jours à peine avant la révélation dans nos colonnes de la troisième équipe.

Pourquoi était-il si impliqué ? On ne l'a découvert que dix ans après, quand Jacques Chirac a repris les essais nucléaires.  François Mitterrand, contre tous les engagements qu'il avait pris en tant que chef de la gauche, aura été le président de la République française, qui a fait exploser le plus grand nombre de bombes atomiques. Plus que De Gaulle, plus que Giscard, plus que Pompidou, plus que Chirac. Jamais la France n'avait fait exploser autant de bombes atomiques.

La leçon de l'affaire Greenpeace n'est toujours pas terminée en France. Elle n'est pas terminée dans les mentalités profondes de ceux qui gouvernent ce pays. La France garde des institutions totalement spécifiques, totalement archaïques à mes yeux, et totalement anti-européennes. On ne peut pas construire l'Europe en ayant des institutions qui sont plus monarchiques que toute les monarchies européennes. Ce sont des institutions qui, au bout du compte, ne dépendent que d'une seule personne. Nous sommes dans une unicité du pouvoir qui ne renvoie pas à la tradition révolutionnaire mais plutôt à Louis XIV. L'affaire Greenpeace,  en est une parfaite illustration puisqu' elle révèle qu'au cœur même du gouvernement, au cœur du pouvoir du président, ses plus proches, son premier ministre, n'ont pas été tenu au courant. C 'est donc un vrai problème vieux comme la France. Je ne sais pas comment ça terminera peut-être par une nouvelle révolution...

Tricot, on lui demande un rapport. Avec lui travaille l'ancien directeur de cabinet d'Hernu.  C'est donc une commission indépendante mais faite par des gens qui ont le sens de l'état et qui ont fait leur carrière comme cela. On n'est pas dans une culture de libéralisme politique. On est dans ce qu'on appelle l'illibéralisme français. C'est à dire toujours ce principe du grand un. L'état, le roi, le président. Il y a d'autres grand un, le parti, la classe, la nation. Et donc, en demandant ce rapport Tricot, on le demande quand même à un homme qui est un honnête homme. Il écoute les militaires. Tout ce qu'on le lui dit, il le publie et  ça  fait scandale dans l'armée, notamment l'identité des marins de l'Ouvéa. Il ne se censure pas mais  va s'en tenir à ce qu'on lui dit. Je me souviens, avant même qu'il ne passe à la télévision, lui avoir dit que pour moi qui avait lu son rapport, il y avait d'importantes incohérences.  Je lui ai même parlé que j'avais des pistes sur une éventuelle  troisième équipe. Je lui pose des questions et il me dit : "Si vous avez raison sur ce point, alors là, tout mon rapport s'effondre. c'est à dire qu'il avait déjà lui-même compris qu'il y avait une logique de château de cartes. , puisque tout reposait sur  "Nous étions en mission de surveillance."  En fait, c'était une mission d'action, puisqu'il y avait une  troisième équipe mais il fallait s'assurer qu'il s'agissait bien d'agents français et de nageurs de combat. Notre scoop a tenu en 5 lignes mais c'était ça qu'il fallait obtenir.

N'avez- vous pas l'impression, à l'époque, que contrairement aux interrogations journalistiques, l'opinion publique comme la plupart des politiciens pensaient que si l'état avait coulé le Rainbow Warrior c'était sûrement pour de bonnes raisons ?

Edwy Plenel: Bien sûr et c'est la raison pour laquelle les parlementaires n'ont pas donné suite à un vrai débat sur cette affaire. La droite, qui menait pourtant  des campagnes d'une violence inouïe contre la gauche n'a rien dit et a tout accepté. Le seul parti qui a évoqué une commission parlementaire et qui a laissé tomber, c'était le Parti Communiste. Il ne s'est donc  rien passé. Hernu est même devenu un héros car il était vu comme une victime.  C'est le paradoxe de ce pays qui peut être à la fois frondeur et suiviste, mouton et rebelle.

L'affaire Greenpeace c'est aussi  l'entêtement d'un président à  maintenir coûte que coûte en terme de budget, de moyens militaires, de défense, une stratégie qui 4 ans après, ne va plus rien vouloir dire car 4 ans après, le mur de Berlin s'effondre. On rentre alors progressivement dans cette nouvelle époque celle de la globalisation. Je pense à un autre type de souveraineté impériale, qui est celle des Etats-Unis. Au même moment d'ailleurs, la France l'accompagnait dans le débat sur les euromissiles. Quelque part, l'affaire Greenpeace montre que les  politiques, non seulement, n'ont pas remis en cause des institutions qui épuisent notre démocratie mais qu'ils évoluaient dans le passé alors qu'une époque nouvelle se dessinait.  Le problème d'un monde commun, d'une humanité commune, de l'environnement et de la protection de cet environnement aurait du être posé à ce moment là. Nous aurions du  sortir d'une idéologie de croissance, de progrès et d'accumulation de richesses à tout prix. La politique, menée à cette époque, était imprévoyante et  irresponsable.

"L'affaire Greenpeace est une leçon pour la presse,  une leçon universelle." Les bons médias sont ceux qui vous empêchent de dormir. Les bons médias sont ceux qui vous inquiètent. Les bons médias sont ceux qui vous racontent les histoires que vous n'avez pas envie d'entendre. Les bons médias sont ceux qui vous bousculent. Les bons médias sont ceux qui vous réveillent. Et si on veut des médias qui endorment, des médias qui disent tous la même chose, des médias qui soient conformistes, des médias qui soient respectables, des médias qui soient sages, des médias qui soient dans la distraction. Alors, il est évident  que cela veut dire qu'on nous prépare un monde Orwellien, un monde nouveau, un monde sans Staline et sans Hitler... ce qu'Orwell appelait l'esprit de gramophone : cette petite musique où l'on veut, au fond, ne plus être embêté, rester chez soi. Et qu'est-ce que l'on veut nous dire ? Que c'est un enjeu de notre modernité ?  On nous répète : "Soyez des individus, soyez des consommateurs, soyez performants, préoccupez-vous de vous-même, allez faire du sport, occupez-vous de vos affaires et les affaires publiques, c'est pas vos affaires. Ce sont  nos affaires."  Et là, c'est à nous, les médias, de réagir et de continuer de révéler les vérités.