Campagne du Rainbow Warrior - Papeete 1990
Comment jugez-vous l'engagement des populations locales pour contribuer à arrêter les essais nucléaires français ?
Vous ne pouvez pas évoquer les essais nucléaires français dans
ce pays sans penser à Marie-Thérèse et Bengt Danielsson. Ils ont
été les premiers à informer l'opinion des dangers des retombées des
essais nucléaires et ont ainsi directement contribué à sensibiliser
la population Maohi. Leur engagement n'a pas plu à l'administration
française tout comme celui du dirigeant indépendantiste tahitien
Pouvanaa A Oopa emprisonné lorsque les essais ont débuté. La raison
est simple : l'administration française ne voulait pas de lui
ici.
Outre ces personnalités, il faut également souligner le rôle de
toutes celles et de tous ceux qui se sont soulevés en leur temps
pour dire non aux essais nucléaires, ici comme dans le reste de la
Région Pacifique. En 1975, la France a ainsi été contrainte par une
grève gigantesque et un embargo des travailleurs en Australie et en
Nouvelle-Zélande de stopper les essais dans l'atmosphère pour les
transférer sous terre.
Quand avez-vous débuté votre engagement ?
J'ai commencé à m'opposer aux essais nucléaires en 1976 lorsque
je me suis rendu compte de ce qui se passait dans les atolls de
Moruroa et de Fangataufa. La première fois que j'ai vu des
banderoles à Moruroa affirmant que "ce lagon est gravement pollué",
j'ai pensé qu'il fallait que je me manifeste à mon tour pour
expliquer aux populations ce qui se passait ici.
Dirigeant syndicaliste au sein de l'administration douanière à
l'époque, j'ai refusé que nous retournions travailler à Moruroa.
J'ai envoyé une lettre au responsable de notre administration pour
lui expliquer notre position. 24 heures plus tard j'obtenais une
réponse : nous ne retournerions pas à Moruroa.
Cet engagement syndical était-il
suffisant ou avez-vous décidé de vous impliquer plus directement dans
cette mobilisation citoyenne contre les essais ?
Naturellement, j'ai commencé à sensibiliser les gens à propos
sur la pollution à Moruroa et Fangataufa avant d'entamer en 1978
une tournée à travers le Pacifique avec la conférence océanienne
des églises protestantes. Ensuite, j'ai rencontré des représentants
de Greenpeace avec qui, plus tard, je me suis rendu à bord du
Rainbow Warrior II jusqu'à Moruroa. En 1992, je suis allé avec
l'association protester contre les essais nucléaires au Kazakhstan
puis en France où le "bouton nucléaire" peut être actionné en cas
de guerre nucléaire.
Entre-temps, nous avions décidé lors de la conférence océanienne
des églises protestantes de 1978 de protester dans les rues chaque
année au cours de la première semaine du mois de mars, partout dans
le Pacifique, pour témoigner de notre solidarité avec les
populations des îles Marshall où les américains ont multiplié les
essais entre 1946 et 1958. Nous voulions ainsi montrer et déclarer
au monde entier que le même problème se pose ici en Polynésie. En
1995 ont eu lieu des émeutes à l'aéroport lorsque le président
Chirac a décidé la reprise des essais nucléaires à Moruroa et
Fangataufa. La majorité des Français et des peuples à travers le
Pacifique était opposée aux essais.
Aujourd'hui les essais sont terminés. Est-ce la fin du combat ?
Non, pas du tout. Les anciens travailleurs des sites des essais
nucléaires sont victimes de problèmes de santé et nous devons nous
battre pour défendre leur droit. Je leur apporte tout mon soutien
et je suis membre de leur association. Il existe également un très
fort soutien de la part des familles de militaires français dont
les fils et maris ont travaillé ici. Ils sont maintenant engagés
aux côtés de l'association des travailleurs des sites d'essais
nucléaires. Leur travail représente quelque-chose de réellement
considérable. Les Français qui travaillaient auparavant à Moruroa,
réclament également des réparations du gouvernement français en
raison des problèmes de santé auxquels ils sont confrontés du fait
des essais nucléaires.
Envisagez-vous de faire appel au gouvernement français pour qu'il procède au nettoyage des sites de Moruroa et de Fangataufa ?
Bien entendu. Les sites de Moruroa comme de Fangataufa sont des
zones aujourd'hui interdites et placées sous le contrôle de l'armée
française et la France a donc l'obligation de réparer les dégâts
occasionnés. Pour le gouvernement français, les 17 milliards de
francs pacifiques accordés chaque année au gouvernement de
Polynésie française correspondent à cela. Je ne suis pas d'accord :
cette somme est destinée au développement économique de ce pays,
pas au retraitement des sites des essais. Et cette situation ne
doit pas occulter les problèmes qui se posent pour les anciens
travailleurs des sites : il s'agit là d'une très grave question de
santé publique.
Vous souvenez-vous de l'endroit où
vous vous trouviez en 1985 lorsque vous avez appris que le Rainbow
Warrior avait été coulé dans la rade d'Auckland ?
Oui, j'étais dans mon bureau de maire de Fa'aa et j'ai
immédiatement déclaré : "C'est le gouvernement français qui l'a
organisé". J'en étais convaincu car j'avais reçu une lettre de
Greenpeace la même année dans laquelle l'organisation déclarait
qu'elle envisageait d'organiser un voyage à Moruroa pour protester
et que le Rainbow Warrior était censé se rendre dans les îles Cook
avec un certain nombre d'autres bateaux. J'ai pensé que cette
lettre avait peut-être été lue par les services secrets
français.
Je n'ai malheureusement pas été surpris car je connaissais la
mentalité et l'arrogance du gouvernement français. Il rêvait avant
tout de devenir une superpuissance et était donc prêt à faire tout
ce qui lui semblait souhaitable pour arriver à ses fins. Moruroa et
Fangataufa ont été choisis pour les essais nucléaires de manière
totalement unilatérale par le gouvernement français.
Quel a été selon vous l'effet du tollé
provoqué dans le monde entier par le sabotage du Rainbow Warrior,
pensez-vous que cette action ait contribué à mettre fin plus tôt aux
essais nucléaires français ?
Oui, c'est certain. Je me suis également rendu plusieurs fois
auprès des Nations Unies et du Parlement européen. Les personnes
que j'ai rencontrées voulaient toutes me parler des essais
nucléaires. Les représentants européens ont fait preuve d'un grand
intérêt pour ce qui se passait ici. Ils ont également envoyé des
lettres de soutien et écrit au gouvernement français à ce sujet.
Les dirigeants du Forum du Pacifique Sud ont également joué un rôle
important en appelant le gouvernement français à stopper les
essais, c'est certain.