"J'ai vécu dans l'île de Likiep au nord des îles Marshall
pendant les 12 années où eurent lieu les essais nucléaires
américains. J'ai pu entendre l'ensemble des détonations et j'avais
9 ans lors de la plus terrible de ces explosions, le tristement
célèbre tir BRAVO qui a terrorisé et traumatisé nos
communautés.
Ce tir, le plus terrible des 67 qui ont secoué les îles
Marshall, nous hante encore. Pendant toute cette période, si nous
additionnons l'ensemble des tirs, c'est une bombe représentant 1,6
fois la puissance d'Hiroshima qui a explosé chaque jour pendant
douze ans. Mais la "rencontre" avec la bombe ne s'est pas arrêtée
avec la fin des essais. Au milieu des années 90, des documents
déclassifiés par l'administration américaine ont montré toute
l'horreur de cette période.
Ces documents officiels soulignent en effet que des
scientifiques ont sciemment mené des expériences sur les citoyens
des îles Marshall pour mesurer leurs réactions face aux radiations.
Expériences conduites également sur la nature et l'environnement.
Plus grave, les conclusions de leurs études montrent que selon eux
il n'y a pas de lien entre ces tirs et les maladies dont nous
sommes victimes [le taux de cancers aux îles Marshall est
actuellement deux fois supérieur à la moyenne mondiale, NDLR].
Outre cet aspect sanitaire, il ne faut pas oublier non plus que
48 ans après la fin des essais, les habitants de l'atoll de
Rongelap (l'atoll le plus proche de la zone de tir lors de
l'opération Bravo) n'ont toujours pas pu revenir sur leurs terres
ancestrales. Ces populations sont donc non seulement malades mais
également en exil et déracinées. Déjà, lors du tir Bravo, elles
n'avaient pas été prévenues suffisamment tôt par l'armée de la
violence du test et elles n'ont été évacuées qu'après le tir alors
qu'elles n'avaient reçu aucune formation ni information sur la
manière de se protéger des radiations. Tout au long de ces années,
nous avons donc été bernés par les mensonges de l'administration et
de l'armée américaine qui se sont servis de certaines données et
statistiques de leurs études pour légitimer leurs actions et
minimiser l'impact des tirs sur la population.
Pendant des dizaines d'années, le gouvernement américain a eu
recours à d'habiles représentations mathématiques et statistiques
pour exclure tout lien entre une exposition aux radiations et
l'existence d'anomalies curieuses, incluant des malformations
fœtales ou l'apparition de maladies anormales pour ces régions
soi-disant "non exposées". On nous a répété, à de multiples
occasions, que les anomalies de grossesse résultaient d'incestes ou
d'un pool génétique trop petit - de n'importe quoi d'autre, mais
pas des radiations. Ces explications sont insultantes pour notre
communauté et fausses car avant que nous ne devenions le centre de
tir de l'armée américaine, le nombre d'anomalies génétiques était
bien moindre dans nos populations. Le nombre d'incendies
"accidentels" ayant entraîné la destruction d'études et d'analyses
menées sur la santé des populations les plus soumises aux
radiations a également contribué à renforcer nos doutes sur la
véracité des propos tenus par les autorités américaines. Cerise sur
le gâteau, nous nous sommes vus répondre qu'il était impossible de
faire un lien réel entre les radiations et les maladies des
populations car nous représentons un "échantillon peu
représentatif"...
Finalement, j'aurai mesuré les impacts terribles des essais
nucléaires tout au long de ma vie. En effet, j'étais l'interprète
des officiels américains qui décidèrent que l'atoll de Bikini
pouvait à nouveau accueillir sans danger ses habitants qui ont été
déportés pendant des décennies sur l'atoll aride de Kili. J'ai
également accompagné le haut commissaire américain du Trust
Territory qui, quelques années après, décida finalement de faire à
nouveau migrer ces populations car les taux de pollution sur
Bikini, bien trop élevés, auraient pu gêner lourdement le
gouvernement américain si l'opinion avait su que des populations
vivaient dans ces conditions.
J'étais également le traducteur de l'Enewetak Environmental
Impact Statement qui déclara de manière officielle que la situation
sanitaire sur Enewetak était également suffisamment saine pour y
permettre le retour des populations locales. J'ai fait part de mes
doutes la-dessus dans une interview à la télévision où j'expliquais
également les efforts de relations publiques menées par
l'administration US pour faire passer l'idée que le territoire de
Enewetak était désormais sain et propre. Plus tard, alors que nous
renégociions les termes du Trust Territory, nous avons découvert
que certaines informations scientifiques nous avaient été cachées
car, comme l'explique un mémo officiel du gouvernement US, ces
informations auraient pu pousser "les négociateurs des îles
Marshall à accroître leurs demandes » auprès des autorités
américaines si nous en avions eu connaissance plus tôt.
Lorsque nous avons signé un accord officialisant notre mise sous
tutelle de l'ONU avec une administration américaine des
territoires, nous nous sommes à nouveau aperçus que nous avions été
à nouveau floués car les bases de la négociations se sont faites
exclusivement sur les études scientifiques et médicales
américaine... Aujourd'hui encore et malgré nos demandes répétées,
l'administration américaine refuse toujours de reconnaître ses
responsabilités dans ce dossier. Mais le pire dans tout ça c'est
que ce n'est pas fini, au contraire : après avoir passé des années
à se battre contre les essais nucléaires et leurs conséquences, les
îles Marshall ont été choisies pour abriter les bases de tirs des
missiles intercontinentaux. Le pas de tir Ronal Reagan sur l'atoll
de Kwajalein étant quand à lui inclus dans le dispositif développé
pour tester le bouclier anti-missiles.
Ces nouveaux tests ont un impact direct sur nos vies : des
habitants à nouveau déplacés aux tortues en passant par les
baleines ou les oiseaux troublés dans leurs espaces naturels alors
qu'ils avaient vécu en harmonie avec l'homme dans ces régions
depuis des siècles. Et comme l'histoire se répète les habitants de
Kwajalein ont été déplacés sur l'atoll de Ebeye. Seul problème,
l'île est trop petite et la densité intenable : imaginez le tableau
si vous supprimiez tous les buildings de Manhattan et obligiez tous
les gens à vivre ensemble au niveau 0 ... Et si l'armée américaine
a besoin des habitants de l'île pour travailler sur sa base, elle
leur refuse l'accès à son hôpital ultra-moderne, ne leur permet pas
de remplir leurs bouteilles d'eau en période de sécheresse ou
d'acheter des produits de consommation courante lorsque les bateaux
de ravitaillement sont en retard.
En outre, il ne faut pas sortir d'une école d'ingénieur pour
savoir que le lagon et les terres de l'atoll ont été largement
pollués par différentes substances (uranium, etc.) lors des tirs.
Malheureusement, tous nos efforts pour récupérer des informations
scientifiques précises sur ces programmes de tirs de missiles
-données qu'il nous est d'ailleurs indispensable de récupérer pour
pouvoir chiffrer nos demandes en termes de réparations- ont été
vains car l'administration américaine se refuse à nous les
livrer.
Nous demandons donc son aide à la communauté internationale pour
nous aider à sortir de cet âge nucléaire et à limiter les tests et
les tirs ayant des conséquences directs pour les populations et
l'environnement. Pour nous, peuples indigènes, nos terres et nos
océans sont sacrés car ils font partie intégrante de notre culture,
de nos traditions et contribuent directement à la construction de
nos structures sociales. Nos terres sont irremplaçables.
Lorsque nous parlons de l'importance de la non-prolifération des
armes au niveau mondial, nous devons également inclure les aspects
sanitaires et médicaux ainsi que les destructions sociales et
culturelles (notamment les évacuations forcées) dont sont victimes
les communautés indigènes qui paient un prix démesuré pour le
développement, les tirs et le stockage des ces armes. Voilà
pourquoi un nombre relativement réduit de décideurs mondiaux n'a
pas le droit de détruire les modes de vies et habitats de
communautés entières, quelle que soit leur taille, en prétextant
qu'ils contribuent à la "sécurité globale. Les communautés
indigènes ont le droit de vivre de manière saine et sereine et je
refuse qu'une personne décide de mettre en jeu ma sécurité pour
assurer la sienne."