D'aucuns diraient qu'aucune affirmation ne peut être considérée comme véridique tant qu'elle n'a pas été officiellement démentie. L'attentat terroriste du gouvernement français contre le Rainbow Warrior, le bateau de Greenpeace, est une affaire classique. Les agents des services secrets français ont tué le photographe Fernando Pereira dans l'attentat, une opération tellement bâclée qu'elle aurait fait passer le désopilant inspecteur Clouseau pour un as. En dépit de l'accumulation, dans les quelques jours qui ont suivi l'attentat, d'éléments prouvant le contraire, la France a continué de nier toute responsabilité pendant plus de deux mois. Nous retraçons ici les évènements qui ont abouti à la reconnaissance finale par la France, avec réticence, de sa culpabilité, et à la disparition des responsables.
10 juillet 1985 -
Abasourdis, les membres de l'équipage du
Rainbow Warrior fixaient du
regard l'eau sombre entourant le Quai Marsden, le plus petit des trois
embarcadères commerciaux qui s'avançaient dans le port Waitemata, à
Auckland.
Devant eux, le Rainbow
Warrior - l'endroit où ils vivaient et un symbole international de paix
- se tenait de travers et à moitié submergé.
L'équipage du Rainbow Warrior en 1985
Plusieurs
heures plus tôt - qui leur avaient semblé une éternité - une explosion
avait eu lieu. Certains avaient été dérangés dans leur sommeil par un
léger bruit sourd, comme si quelque-chose de lourd était tombé sur le
pont au-dessus d'eux. Ceux qui étaient encore éveillés et se trouvaient
rassemblés autour d'une petite table à l'intérieur du mess avaient été
plongés dans l'obscurité.
Tout était arrivé d'un coup. Le
bourdonnement jusqu'alors constant du générateur, un fond sonore qui
avait accompagné la vie à bord du bateau, avait été brutalement
interrompu. L'obscurité avait été partiellement remplacée par la lueur
lugubre des éclairages d'urgence. L'instant de silence avait presque
immédiatement fait place à
un violent fracas de verre qui se brise et au grondement soudain et féroce de l'eau. La pensée immédiate des membres de l'équipage avait été que quelque-chose, éventuellement un remorqueur, les avait heurtés.
Deux minutes plus tard, la deuxième explosion :
un éclair de lumière bleue avait déchiré la surface de l'eau trouble autour du bateau.
Les membres de l'équipage qui se trouvaient déjà sur le pont avaient
grimpé précipitamment à l'échelle ou bondi sur le quai. En l'espace de
quelques minutes, ils s'étaient retrouvés devant ces mats jumeaux en
acier inclinés dans leur direction. Leurs compagnons d'équipage Hanne
Sorensen et Fernando Perreira étaient tous deux portés manquants.
Membres d'équipage du Rainbow Warrior quelques jours avant l'attentat. De gauche à droite : Fernando Pereira - photographe, Hans Guyt - responsable de campagne et Martini Gotje - homme de pont.
Trois heures auparavant, aux environs de 20H, une ambiance de fête et
une certaine effervescence régnaient à bord du
Rainbow Warrior. Des
collègues de Greenpeace des pays de la rive du Pacifique étaient venus
à Auckland pour discuter du "
Voyage de paix du Pacifique". Parmi eux,
l'Américain Steve Sawyer et les directeurs de Greenpeace
Nouvelle-Zélande Elaine Shaw et Carol Stewart. Durant le bref séjour de
trois jours que le
Rainbow Warrior avait passé à Auckland, l'équipage
ainsi que des volontaires néo-zélandais avaient entrepris de
raccommoder les dégâts et l'usure dont le navire avait souffert au
cours de son périple des derniers mois dans les îles du Pacifique. Ils
avaient mis en œuvre une opération de relogement des habitants de
Rongelap sur une autre île, l'île de Majeto.
Leur petite île de
Rongelap avait été gravement contaminée par les radiations des essais
nucléaires américains conduits sur l'atoll de Bikini situé à proximité
et, malgré des demandes répétées d'évacuation, personne, jusqu'à
l'intervention de Greenpeace, n'avait offert son assistance. Le
10 juillet était l'anniversaire de Steve Sawyer, qui avait assuré
la coordination de l'opération de relogement des habitants de Rongelap,
et pour l'occasion, Margaret Mills avait confectionné un gâteau
surmonté d'un arc-en-ciel en gelée de haricot.
Mais l'on n'en
oubliait par pour autant le travail à accomplir. Les membres de
Greenpeace et les capitaines des autres yachts se préparaient à
s'embarquer ensemble pour Moruroa dans le cadre de la "
Flottille pour
la Paix", dont l'objectif était de s'opposer aux projets de la France
de conduite d'une série d'essais nucléaires sous-terrains. Le groupe
s'était entendu sur le programme. Ses représentants avaient également
affirmé s'attendre à une rude opposition, sinon une interférence
directe des navires de patrouille de la marine française. Aucun d'eux
pourtant n'aurait imaginé
le niveau de l'"interférence" qui avait été
décidé à Paris et quel plan d'action était déjà en cours d'exécution
cette même nuit à Auckland.
Hanne Sorenson, équipière sur le Rainbow Warrior, 1985.
La réunion avait été close peu après 23 heures. Accompagnés de certains
des membres de l'équipage, les visiteurs du
Rainbow Warrior avaient
pris congés. Parmi les membres restés à bord, certains - dont le
capitaine Pete Willcox, l'opérateur radio Lloyd Anderson, Margaret
Mills et l'ingénieur Hanne Sorenson - étaient descendus dans leur
cabine.
Prise d'une envie qui lui a peut-être sauvé la vie, Hanne est
remontée pour une petite promenade dans la nuit. Sept autres personnes
- parmi lesquelles le photographe Fernando Pereira - sont restées à
bavarder autour de la table du mess, partageant les deux dernières
bouteilles de bière. S'étant demandés si les bars étaient encore
ouverts, ils s'étaient rendus compte qu'il était déjà minuit moins dix.
Avant que la lumière ne s'éteigne...
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