Leader du Lolelaplap Trust, Tony de Brum vivait aux îles Marshall pendant les 12 années où l'US Army y a mené ses essais nucléaires (1946 à 1958). Défenseur inlassable des intérêts de son peuple, il témoigne ici de son dégoût face au comportement des États-Unis dans les îles Marshall lors d'un discours prononcé le 11 mai 2005 lors de la conférence pour la révision du Traité de Non Prolifération.
"J'ai vécu dans l'île de Likiep au nord des îles Marshall pendant les
12 années où eurent lieu les essais nucléaires américains. J'ai pu
entendre l'ensemble des détonations et j'avais 9 ans lors de la plus
terrible de ces explosions, le tristement célèbre tir BRAVO qui a
terrorisé et traumatisé nos communautés.
Ce tir, le plus terrible des 67 qui ont secoué les îles Marshall, nous
hante encore. Pendant toute cette période, si nous additionnons
l'ensemble des tirs, c'est une bombe représentant 1,6 fois la puissance
d'Hiroshima qui a explosé chaque jour pendant douze ans. Mais la
"rencontre" avec la bombe ne s'est pas arrêtée avec la fin des essais.
Au milieu des années 90, des documents déclassifiés par
l'administration américaine ont montré toute l'horreur de cette
période.
Ces documents officiels soulignent en effet que des scientifiques ont
sciemment mené des expériences sur les citoyens des îles Marshall pour
mesurer leurs réactions face aux radiations. Expériences conduites
également sur la nature et l'environnement. Plus grave, les conclusions
de leurs études montrent que selon eux il n'y a pas de lien entre ces
tirs et les maladies dont nous sommes victimes [le taux de cancers aux
îles Marshall est actuellement deux fois supérieur à la moyenne
mondiale, NDLR].
Outre cet aspect sanitaire, il ne faut pas oublier non plus que 48 ans
après la fin des essais, les habitants de l'atoll de Rongelap (l'atoll
le plus proche de la zone de tir lors de l'opération Bravo) n'ont
toujours pas pu revenir sur leurs terres ancestrales. Ces populations
sont donc non seulement malades mais également en exil et déracinées.
Déjà, lors du tir Bravo, elles n'avaient pas été prévenues suffisamment
tôt par l'armée de la violence du test et elles n'ont été évacuées
qu'après le tir alors qu'elles n'avaient reçu aucune formation ni
information sur la manière de se protéger des radiations. Tout au long
de ces années, nous avons donc été bernés par les mensonges de
l'administration et de l'armée américaine qui se sont servis de
certaines données et statistiques de leurs études pour légitimer leurs
actions et minimiser l'impact des tirs sur la population.
Pendant des dizaines d'années, le gouvernement américain a eu recours à
d'habiles représentations mathématiques et statistiques pour exclure
tout lien entre une exposition aux radiations et l'existence
d'anomalies curieuses, incluant des malformations fœtales ou
l'apparition de maladies anormales pour ces régions soi-disant "non
exposées". On nous a répété, à de multiples occasions, que les
anomalies de grossesse résultaient d'incestes ou d'un pool génétique
trop petit - de n'importe quoi d'autre, mais pas des
radiations. Ces explications sont insultantes pour notre
communauté et fausses car avant que nous ne devenions le centre de tir
de l'armée américaine, le nombre d'anomalies génétiques était bien
moindre dans nos populations. Le nombre d'incendies "accidentels" ayant
entraîné la destruction d'études et d'analyses menées sur la santé des
populations les plus soumises aux radiations a également contribué à
renforcer nos doutes sur la véracité des propos tenus par les autorités
américaines. Cerise sur le gâteau, nous nous sommes vus répondre qu'il
était impossible de faire un lien réel entre les radiations et les
maladies des populations car nous représentons un "échantillon peu
représentatif"...
Finalement, j'aurai mesuré les impacts terribles des essais nucléaires
tout au long de ma vie. En effet, j'étais l'interprète des officiels
américains qui décidèrent que l'atoll de Bikini pouvait à nouveau
accueillir sans danger ses habitants qui ont été déportés pendant des
décennies sur l'atoll aride de Kili. J'ai également accompagné le haut
commissaire américain du Trust Territory qui, quelques années après,
décida finalement de faire à nouveau migrer ces populations car les
taux de pollution sur Bikini, bien trop élevés, auraient pu gêner
lourdement le gouvernement américain si l'opinion avait su que des
populations vivaient dans ces conditions.
J'étais également le traducteur de l'Enewetak Environmental Impact
Statement qui déclara de manière officielle que la situation sanitaire
sur Enewetak était également suffisamment saine pour y permettre le
retour des populations locales. J'ai fait part de mes doutes la-dessus
dans une interview à la télévision où j'expliquais également les
efforts de relations publiques menées par l'administration US pour
faire passer l'idée que le territoire de Enewetak était désormais sain
et propre. Plus tard, alors que nous renégociions les termes du Trust
Territory, nous avons découvert que certaines informations
scientifiques nous avaient été cachées car, comme l'explique un mémo
officiel du gouvernement US, ces informations auraient pu pousser "les
négociateurs des îles Marshall à accroître leurs demandes » auprès
des autorités américaines si nous en avions eu connaissance plus tôt.
Lorsque nous avons signé un accord officialisant notre mise sous
tutelle de l'ONU avec une administration américaine des territoires,
nous nous sommes à nouveau aperçus que nous avions été à nouveau floués
car les bases de la négociations se sont faites exclusivement sur les
études scientifiques et médicales américaine... Aujourd'hui encore et
malgré nos demandes répétées, l'administration américaine refuse
toujours de reconnaître ses responsabilités dans ce dossier. Mais le
pire dans tout ça c'est que ce n'est pas fini, au contraire :
après avoir passé des années à se battre contre les essais nucléaires
et leurs conséquences, les îles Marshall ont été choisies pour abriter
les bases de tirs des missiles intercontinentaux. Le pas de tir Ronal
Reagan sur l'atoll de Kwajalein étant quand à lui inclus dans le
dispositif développé pour tester le bouclier anti-missiles.
Ces nouveaux tests ont un impact direct sur nos vies : des habitants à
nouveau déplacés aux tortues en passant par les baleines ou les oiseaux
troublés dans leurs espaces naturels alors qu'ils avaient vécu en
harmonie avec l'homme dans ces régions depuis des siècles. Et comme
l'histoire se répète les habitants de Kwajalein ont été déplacés sur
l'atoll de Ebeye. Seul problème, l'île est trop petite et la densité
intenable : imaginez le tableau si vous supprimiez tous les
buildings de Manhattan et obligiez tous les gens à vivre ensemble au
niveau 0 ... Et si l'armée américaine a besoin des habitants de l'île
pour travailler sur sa base, elle leur refuse l'accès à son hôpital
ultra-moderne, ne leur permet pas de remplir leurs bouteilles d'eau en
période de sécheresse ou d'acheter des produits de consommation
courante lorsque les bateaux de ravitaillement sont en retard.
En outre, il ne faut pas sortir d'une école d'ingénieur pour savoir que
le lagon et les terres de l'atoll ont été largement pollués par
différentes substances (uranium, etc.) lors des tirs. Malheureusement,
tous nos efforts pour récupérer des informations scientifiques précises
sur ces programmes de tirs de missiles -données qu'il nous est
d'ailleurs indispensable de récupérer pour pouvoir chiffrer nos
demandes en termes de réparations- ont été vains car l'administration
américaine se refuse à nous les livrer.
Nous demandons donc son aide à la communauté internationale pour nous
aider à sortir de cet âge nucléaire et à limiter les tests et les tirs
ayant des conséquences directs pour les populations et l'environnement.
Pour nous, peuples indigènes, nos terres et nos océans sont sacrés car
ils font partie intégrante de notre culture, de nos traditions et
contribuent directement à la construction de nos structures sociales.
Nos terres sont irremplaçables.
Lorsque nous parlons de l'importance de la non-prolifération des armes
au niveau mondial, nous devons également inclure les aspects sanitaires
et médicaux ainsi que les destructions sociales et culturelles
(notamment les évacuations forcées) dont sont victimes les communautés
indigènes qui paient un prix démesuré pour le développement, les tirs
et le stockage des ces armes. Voilà pourquoi un nombre relativement
réduit de décideurs mondiaux n'a pas le droit de détruire les modes de
vies et habitats de communautés entières, quelle que soit leur taille,
en prétextant qu'ils contribuent à la "sécurité globale. Les
communautés indigènes ont le droit de vivre de manière saine et sereine
et je refuse qu'une personne décide de mettre en jeu ma sécurité pour
assurer la sienne."