Page - 25 mai, 2012
Selon un vieil adage, "pour séduire le coeur d'un homme, il faut satisfaire son estomac". Cela peut s'appliquer plus largement aux sociétés. On sait que des populations bien nourries ont tendance à être davantage satisfaites de leur vie. Cependant, les grandes compagnies de l'agrobusiness renversent cet adage. En effet, elles se sont lancées dans des campagnes de relations publiques tentant de persuader que leurs produits permettront de nourrir le monde entier, ou plutôt ceux qui auront les moyens de payer. Pour ces géants du secteur, l'adage serait donc plutôt le suivant: "Pour espérer remplir les estomacs, il faut d'abord conquérir le coeur et l'esprit des décideurs publics et des consommateurs du monde entier".
L'agrobusiness a détruit des moyens de subsistance : aujourd'hui 800 millions de petits producteurs et d'ouvriers agricoles n'ont pas suffisamment à manger. ©Greenpeace/Stok
Cette opération musclée de relations publiques n'est nulle part plus évidente qu'en Afrique. En effet, depuis la crise alimentaire de 2007-2008, les multinationales de l'agrobusiness ont mis les bouchées doubles pour convaincre le public que leurs méthodes de production et leurs produits allaient résoudre le problème de la faim sur le continent. Leur stratégie est la suivante : pour augmenter la productivité, il faut des politiques et des programmes d'investissements nouveaux visant particulièrement les petits producteurs agricoles sous l'appellation trompeuse "d'intensification durable". Pour ces compagnies, promouvoir l'intensification durable des cultures dans toute l'Afrique équivaut en fait à vanter les 'mérites' de leurs produits tels que les variétés de semences brevetées (incluant les OGM) et les produits chimiques.
Voici un bref extrait d'un rapport de la Fondation Syngenta sur l'agriculture à petite échelle et la durabilité en Afrique: "On peut attribuer la stagnation et le faible niveau de la productivité agricole africaine à l'usage restreint de l'irrigation, des engrais et des variétés culturales améliorées, autrement dit à l'absence d'une 'révolution verte'."Et voici une autre citation de l'entreprise semencière Pioneer: "Environ les deux tiers des cultivateurs de la planète, soit 450 millions de personnes, se voient offrir la possibilité de profiter d'une nouvelle révolution verte axée sur la satisfaction des besoins de pays les moins développés. Dans certaines régions, les rendements n'atteignent que 20% de ceux des cultivateurs des pays développés, parce que l'on n'y dispose que d'outils agricoles manuels, et qu'il y a peu ou pas de fertilisants ou d'intrants modernes."
En quoi le contenu de ces deux citations pose-t-il problème? Il est indéniable que les petits producteurs agricoles d'Afrique souffrent d'une faible productivité et d'un accès limité aux technologies et aux méthodes de production améliorées. Cependant, le modèle d'agriculture intensive proposé par les grandes compagnies met l'accent sur la haute technologie, le recours massif aux intrants et à des investissements coûteux. Le problème avec ce modèle est qu'il est complètement inadapté aux besoins de la vaste majorité des agriculteurs du continent africain, et plus largement des petits producteurs agricoles du monde entier. Après des décennies d'intensification agricole, le nombre de personnes souffrant de la faim n'a cessé d'augmenter. Comme le souligne GRAIN, un organisme international à but non lucratif: "Vingt ans d'intensification de la mainmise de l'agrobusiness sur le système alimentaire ont accru le problème de la faim dans le monde: 200 millions de personnes sont venues s'ajouter à celles qui souffraient déjà de la faim. L'agrobusiness a détruit des moyens de subsistance : aujourd'hui 800 millions de petits producteurs et d'ouvriers agricoles n'ont pas suffisamment à manger".
Julian Oram, Ph.D, conseiller en chef Agriculture durable de Greenpeace International est persuadé que l'usage intensif des engrais et pesticides chimiques, combiné aux semences dites "améliorées " et brevetées, n'est pas durable du point de vue environnemental. C'est trop cher et cela accroît les inégalités sociales. Il est inquiétant de voir que les messages de relations publiques du secteur de l'agrobusiness atteignent leurs cibles. L'intensification durable fait désormais fureur parmi les organismes internationaux de recherche agronomique, les principaux organismes donateurs, les banques multilatérales de développement, et les grandes fondations philanthropiques. L'expression figure même dans l'ébauche d'entente (section 64) du prochain Sommet de la Terre Rio+20 prévu en juin.
L'état de l'agriculture africaine va empirer d'ici à quelques décennies en raison des impacts des changements climatiques. Les petits producteurs d'aliments devront sans aucun doute faire des efforts pour s'adapter, mais ils ne pourront certainement pas compter sur les "solutions " proposées par le secteur de l'agrobusiness, car loin d'être des solutions miracles, elles conduisent à des échecs. La résolution du problème agricole réside dans l'emploi de méthodes culturales adaptées aux conditions locales, dans la formation et l'amélioration des techniques de l'agriculture écologique. L'intensification durable constitue bel et bien une impasse.
La conférence sur l'agriculture africaine qui s'est déroulée du 2 au 4 mai 2012 en Zambie a été l'occasion de souligner les nombreux exemples de réussites rendus possibles grâce à l'agriculture biologique et écologique: conservation par les agriculteurs de leurs moyens d'existence, maintien de la sécurité alimentaire et de la durabilité. Autant de défis que des collectivités réparties d'un bout à l'autre du continent africain ont su relever. Greenpeace croit que les exemples mis en valeur lors de cette conférence, et lors d'autres événements semblables, tracent la voie à suivre et qu'ils méritent de recevoir des investissements accrus de la part des ministères de l'Agriculture des différents pays, des agences internationales, des donateurs, des fondations et du secteur privé.
Le discours de l'agrobusiness sur l'intensification durable est essentiellement une tentative de présenter les mêmes cocktails chimiques sous un emballage différent, d'apparence écologique.