"Je suis parce que vous êtes"

Interview avec le directeur de Greenpeace International

Page - 1 juillet, 2010
Kumi Naidoo, le nouveau directeur de Greenpeace International, s’exprime sur sa fonction dirigeante, sur le changement et sur Greenpeace en l’an 1 de l’ère post-Copenhague.

Kumi Naidoo, directeur de Greenpeace International. ©Greenpeace/Okhuizen

 

Quatre semaines après son entrée en fonction, Kumi Naidoo assiste déjà à un événement historique: le sommet climatique de Copenhague de décembre dernier. "L’issue de la conférence est un vrai désastre", dit-il. Mais le nouveau chef de Greenpeace discerne également quelques aspects positifs. "Pour la première fois, personne n’a mis en doute les conclusions scientifiques. Et le piètre résultat n’a pas été présenté comme un succès écologique."

L’histoire nous apprend que le changement ne peut arriver si les hommes et les femmes de bonne volonté ne sont pas préparés à mettre leur vie dans la balance pour faire progresser la justice, l’équité et la paix.

Kumi Naidoo

Copenhague est aussi un moment phare pour Kumi Naidoo: jamais le mouvement écologiste, avec sa masse de militants et de sympathisants, n’a été aussi visible. Lorsque les espoirs ont été déçus, Kumi Naidoo est resté ferme comme un roc, dégageant une force de persuasion charismatique. Le mouvement écologiste salue son nouveau leader. Kumi Naidoo a 45 ans, il vient d’Afrique du Sud. C’est un homme de taille haute, au physique sportif. Son front est apte à la confrontation avec les adversaires les plus coriaces. Comme son regard, sa voix semble à la fois douce et déterminée. Justement, il n’aime pas que l’on parle de dirigeant charismatique. Il cite un proverbe africain: "Je suis parce que vous êtes." Dans le débat, il détourne volontiers l’attention de sa personne pour l’amener sur la dimension collective.

Il se dit disponible pour le travail en première ligne, sous les feux des projecteurs. Mais son objectif est de construire une direction Greenpeace globale, composée de nombreux visages suscitant l’enthousiasme. Il veut faire apparaître la diversité du monde – un concept clé pour lui. Ou puise-t-il les sources de l’engagement poursuivi tout au long de sa vie? «Nous devrions tous nous le demander. Beaucoup de gens sont conscients des problèmes. Mais à partir de quel moment la conscience devient-elle action? Si l’on parvenait à saisir et à réunir toutes les réponses à cette question, toutes les trajectoires de vie, nous pourrions enfin raconter comment se produit le changement.»

7 questions à Kumi Naidoo


Le changement, qu’est-ce que c’est pour toi?
Le changement, même positif, est douloureux. Quelle que soit la situation des gens, la peur que les choses empirent encore davantage reste très forte. J’ai eu le privilège de participer à l’un des bouleversements les plus significatifs du XXe siècle: la fin de l’apartheid en Afrique du Sud. Ce changement a produit en moi une sorte d’extase, mais m’a aussi déstabilisé. Le changement n’est pas un long fleuve tranquille. Et il ne s’arrête pas. Il développe sa propre dynamique. Nous vivons dans un monde où tant de choses doivent changer. Il faut développer notre intelligence et comprendre comment fonctionne le changement. Comment, en réalité? C’est la grande question de notre époque.

Et quels changements connaîtra Greenpeace, après Copenhague?
Malgré la défaite, Copenhague a montré qu’il est possible de changer la politique, avec la pression exercée par un grand nombre de personnes. Cette pression sur l’industrie et les gouvernements doit continuer. C’est pourquoi je crois que Greenpeace doit encore davantage accroître sa capacité d’intégration. Nous devons élargir nos effectifs, notre base, à travers le monde, notamment dans les pays en développement. Greenpeace a déjà travaillé dans le cadre de coalitions. Il s’agit de renforcer la diversité et de s’allier à d’autres mouvements citoyens. A ceux qui luttent contre la pauvreté ou pour les droits humains, aux syndicats.

Agir avec ou pour les personnes, quel est le choix de Greenpeace? Est-ce un mouvement ou une agence?
Greenpeace réunit les deux orientations. Mais l’organisation est devenue très complexe. Les différentes parties de Greenpeace effectuent un bon travail. Mais nous devons davantage mobiliser les citoyens, sinon nous n’obtiendrons pas ce que nous voulons. Ce n’est d’ailleurs pas un constat personnel, c’est un but que Greenpeace vise depuis un certain temps.

C’est donc une revalorisation de la valeur clé de Greenpeace: le pouvoir d'agir ensemble?
Absolument. Le grand nombre n’est pas une sécurité en soi, mais il dessine la solidarité et la force incarnée par la mobilisation de tant de personnes, comme nous l’avons vu autour du sommet de Copenhague.

S’agit-il pour Greenpeace de recourir à des méthodes plus percutantes, par exemple à la grève de la faim?
Je sais que dans certaines cultures, le jeûne politique paraît incroyablement radical. Mais en Inde, il y a à tout instant une grève de la faim en cours quelque part. Je n’exclurais aucune forme d’action, du moment qu’elle est non-violente. Et nous devons renforcer l’usage des méthodes pacifiques de désobéissance civile. Il faut bien voir qu’il s’agit d’une lutte pour la survie de la Terre.

As-tu été tenté, à un moment ou à un autre, de faire appel à la violence?
Quand j’étais adolescent, nous enterrions des amis et des compagnons de lutte chaque weekend. La brutalité du régime était inconcevable. Les massacres de vingt, trente personnes à la fois étaient fréquents. Je faisais partie d’un mouvement qui comptait également un bras armé. Mais je n’ai pas cédé à la tentation, et je peux dire aujourd’hui que la manière de lutter pose les bases de la civilisation future.

Gandhi a fait ses premières expériences politiques en Afrique du Sud.
Oui, j’ai été fortement influencé par lui, alors que je ressentais un conflit intérieur. Sa philosophie de la résistance passive s’appelait "satyagraha": la puissance de l’âme, de la vérité et de la force.

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