Alors que la fonte des glaces de l’Arctique s’apprête encore une fois à battre des records, des compagnies comme Shell ou Gazprom mettent un peu plus ce paradis en péril en voulant à tout prix en exploiter les ressources pétrolières. Pendant ce temps deux navires de Greenpeace, l’Esperanza et l’Arctic Sunrise sont sur place afin d’observer les activités de ces entreprises et témoigner de leurs exactions.

A bord de l’Arctic Sunrise se trouve Asti Roesle, une collaboratrice de Greenpeace Suisse. Elle nous a envoyé une lettre qui détaille en partie son périple dans la mer de Barents.



Chères amies et chers amis,

Je me trouve en ce moment sur un bateau de Greenpeace, l’Arctic Sunrise, dans la mer de Barents, la partie la plus occidentale de l’Arctique Russe. L’Arctic Sunrise effectue cet été une expédition qui a débuté sur l’île norvégienne de Spitzberg dans le cadre de la campagne de Greenpeace: Protégeons l'Arctique.
 
Notre périple a débuté à Mourmansk, une ville portuaire russe, située au-delà du cercle polaire. Il s’agit d’une base militaire de la flotte russe naviguant dans la mer du Nord et aussi de la flotte de brise-glaces; qui comprend entre autres des navires à propulsion nucléaire. A priori,  Mourmansk est tout sauf un terreau facile pour récolter des signatures pour notre pétition: Protégeons l'Arctique. De nombreux habitants du nord de la Russie gagnent leur vie en travaillant pour l’industrie gazière et pétrolière. Pourtant, les activistes russes infatigables, en compagnie d’un ours polaire apatride, ont réussi à y récolter des centaines de signatures. Le potentiel, pour investir dans les énergies renouvelables et l’efficacité énergétique, et ainsi créer d’innombrables nouveaux emplois, est immense en Russie.

Pour le capitaine de l’Arctic Sunrise l’étape de Mourmansk a probablement été la plus pénible de toute sa carrière. L’administration a fait de son mieux pour nous mettre des bâtons dans les roues. Elle a d’abord essayé d’interdire l’accostage,  puis elle a empêché la population locale d’accéder au navire, en nous accordant une place de mouillage dans le périmètre le plus reculé de la zone portuaire, accessible uniquement avec un transfert en bateau de plus d’une demi-heure. Le portail des passagers dans le port a soudainement été fermé suite à une réfection et nos visiteurs ont dû transiter par le portail du port à charbon. L’équipage était donc fort soulagé quand nous avons enfin pu quitter Mourmansk et  larguer les amarres pour nous rendre dans la mer de Barents.

L’Arctic Sunrise est un bateau compact avec un charme particulier. Ce brise-glace a déjà vogué sur tous les océans de notre planète et affronté de nombreuses tempêtes. Ne disposant pas de quille stabilisatrice, il a la réputation bien établie de donner le mal de mer. Je m’attendais donc au pire – et effectivement, j’ai passé les deux premiers jours à essayer de discipliner mon estomac. La fantastique équipe internationale du bateau a la responsabilité d’apprendre à des hôtes comme moi à respecter la discipline nécessaire sur un bateau et de leur expliquer toutes les règles ayant cours à bord. Entre autres, nettoyage du pont tous les matins à 8 heures. 

Nous nous sommes fixés comme objectif la première plateforme pétrolière active en mer de Barents. Portant le nom de Prirazlomnaya, elle appartient au géant industriel Gazprom. Il était prévu qu’elle soit mise en service ce printemps, mais suite à de nombreuses anomalies cela a été repoussé au début 2013, au plus tôt. Cette installation illustre parfaitement pourquoi il faut impérativement interdire les forages de pétrole et de gaz dans l’Arctique, car elle n’est manifestement pas faite pour résister aux conditions extrêmes régnant dans la région. Ici la mer n’est libre de glace durant 110 jours par an seulement et les températures atteignent jusqu’à moins 50 degrés. La pression exercée par les masses de glace en mouvement aurait déjà légèrement déplacé la plateforme et provoqué des dégâts durant le premier hiver. Si les tuyaux avaient déjà été installés, cela aurait occasionné des fuites.

Dans sa gestion des risques, Gazprom semble vouloir uniquement réduire les coûts et faire fi de toute prudence.  La plateforme se trouve à 60 kilomètres de la côte et est entourée de plusieurs réserves naturelles, abritant des animaux tels que morses et ours polaires. Un accident aurait des conséquences dramatiques pour cet écosystème fragile. Nous nous sommes approchés de la plateforme jusqu’à 3 milles nautiques, avons pris contact par radio et demandé l’autorisation de visiter l’installation avec des journalistes russes. Comme nous nous y attendions, le capitaine a refusé sèchement – tout comme la direction de Gazprom à Moscou auparavant.
 
En route vers la plateforme nous avons croisé des navires menant une campagne de prospection sismique, afin de localiser de nouvelles réserves de gaz et de pétrole pour les groupes Rosneft (État russe) et Eni (Italie). Le bruit de ces tests dérange la faune marine, perturbe l’ouïe sensible des baleines et les chasse de leur territoire. Le capitaine de la flotte de navires de mesures nous informa par radio que nous devions de suite nous éloigner de leur aire de mesures.