La série d’échecs spectaculaires vécus par Shell au large de l’Alaska n’est pas passée inaperçue dans les sièges sociaux des compagnies pétrolières. La société d’État norvégienne Statoil en a tiré des leçons, et prévoit ralentir ses activités dans les eaux de l’océan Arctique sous juridiction américaine. Il s’agit d’une excellente nouvelle pour l’environnement et pour Statoil elle-même, bien que son geste demeure insuffisant.

Pour ceux d’entre nous qui ont suivi de près les développements liés à l’exploitation de l’Arctique, les déboires de Shell font penser à un flocon de neige provoquant une avalanche. Les incidents que nous avons relevés sont trop nombreux pour être décrits ici, alors je vais me contenter d’en aborder brièvement quelques-uns.

En septembre 2012, la pétrolière française Total a causé toute une surprise en affirmant que forer les zones ultrasensibles de l’Arctique constitue un risque trop grand pour être ignoré. Il s’agissait pourtant de la seule déclaration raisonnable possible dans les circonstances.

Shell n’a pas tenu compte de cet avertissement, même si son programme de forages exploratoires a subi un contrecoup dur la semaine précédente, lorsqu’une pièce d’équipement essentielle à la sûreté de ses installations a été "écrasée comme une canette de bière". À la fin décembre, Shell a entrepris de remorquer sa plateforme Kulluk vers Seattle, mais elle en a perdu le contrôle. Résultat: celle-ci s’est échouée sur une île de l’Alaska juste à temps pour le Nouvel An.

Après ces incidents, nous pensions que Shell aurait appris sa leçon et prendrait plus au sérieux les avertissements de Total. Ce ne fut pas le cas. Le 31 janvier, à Londres, son président Peter Voser a eu le culot d’affirmer que "l’Arctique convient parfaitement à notre compagnie". Le Livre des proverbes de la Bible dit: "La fierté précède la chute", mais en ce qui concerne Shell, la fierté et l’arrogance ont perduré longtemps après. Fort heureusement, Shell a décidé de suspendre ses opérations de forage il y a environ deux semaines. Ce moratoire doit durer au moins jusqu’en 2014. L’enquête menée actuellement par le Département de l’Intérieur des États-Unis y est sûrement pour quelque chose.

Et maintenant, c’est au tour de la compagnie Statoil d’appuyer sur le bouton "pause". Vous pensez sans doute que sa décision résulte des préoccupations environnementales du gouvernement norvégien. Vous pensez aussi que ce moratoire s’étendra à la haute mer et ne se limitera pas aux eaux territoriales de l’Alaska, où les pétrolières sont tenues de respecter des mesures de sécurité coûteuses.

À cet effet, je dois malheureusement vous décevoir en vous annonçant que Statoil va continuer à effectuer des forages au large de la Norvège, et qu’elle s’implantera bientôt dans les eaux de l’océan Arctique bordant la Russie, où elle agira en partenariat avec Rosneft. Le hic est que Rosneft détient le record absolu des déversements de pétrole sur la terre ferme en région nordique. Cette société d’État russe possède un bilan catastrophique en matière d’environnement, et ses ravages gâchent la vie de milliers de personnes.

Selon moi, le gouvernement russe n’a aucune raison de permettre aux compagnies sous sa juridiction d’agir ainsi. Chaque année, plus de 10'000 déversements de pétrole ont lieu en Russie, et 500'000 tonnes de brut finissent dans les eaux de l’océan Arctique. Bien que Statoil vient d’interrompre ses activités au large de l’Alaska, il est difficile de croire que le gouvernement norvégien agit dans les meilleurs intérêts de l’Arctique lorsqu’il unit lui-même ses efforts à une compagnie russe connue pour sa négligence.

Truls Gulowsen est directeur de programme pour Greenpeace Norvège.