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Page - 9 juin, 2016

«Dans le système économique actuel, le commerce équitable est la meilleure alternative»

Nyagoy Nyong’o, directrice exécutive de Fairtrade Africa. ©Greenpeace

Dans cette interview, Nyagoy Nyong’o, directrice exécutive de Fairtrade Africa, explique pourquoi le marché mondial actuel constitue une menace qui pourrait être fatale aux paysans africains. Et elle demande aux consommateurs d’acheter davantage de produits Fairtrade. Car, actuellement, seuls 23% sont vendus sous ce label.

Madame Nyong’o, Fairtrade Africa s’engage en faveur d’un revenu permettant aux petits paysans africains de subvenir à leurs besoins. Pourquoi, aujourd’hui, ne gagnent-ils pas suffisamment avec la vente de café, de cacao ou de thé?
En raison de la répartition inégale des pouvoirs dans la chaîne de création de valeur. Les intermédiaires et les fournisseurs, les commerces spécialisés dans la vente d’engrais ou de semences par exemple, ont tendance à exploiter leur pouvoir sur les marchés, au détriment des petits paysans. Les grands groupes agro-alimentaires encouragent une agriculture toujours plus mécanisée et intensive, et ne soutiennent pas les petits paysans. A cela viennent s’ajouter les barrières commerciales des pays occidentaux – et notamment les droits de douane extrêmement élevés qui frappent les produits d’exportation de nos paysans.

Quelles répercussions ont-elles pour les petits paysans en Afrique?
Les paysans occidentaux sont fortement subventionnés par leurs gouvernements. Cela fait baisser les prix sur le marché. Nos paysans ne peuvent pas tenir le coup. Un autre problème majeur, par exemple pour le café, c’est la volatilité des prix. Les prix pratiqués sur le marché mondial sont parfois tellement bas que le produit des ventes ne suffit même pas à couvrir les coûts de production.

Les paysans abandonnent les campagnes et vont tenter leur chance en ville...
Pas forcément. L’Afrique est un continent de petits cultivateurs et l’agriculture y est aussi un style de vie. Si ces gens cessent de cultiver la terre, qu’est-ce qu’ils vont faire? Dans les villes, il n’y a pas assez de travail. Or, on constate actuellement que de nombreux paysans remplacent les produits d’exportation comme le café ou le thé par des denrées alimentaires destinées à leur propre subsistance. Aussi parce que le coût des engrais pour les cultures de rapport est exorbitant.

©Novis/Greenpeace

La Suisse est également connue pour son agriculture subventionnée et ses droits de douane élevés sur les produits agro-alimentaires étrangers. Les paysans africains en souffrent-ils directement?
Oui, le sucre en est un bon exemple. La production de sucre de betterave est fortement subventionnée en Suisse. Les paysans d’Afrique du Sud et du Malawi, qui cultivent la canne à sucre et ont besoin d’exporter, ne peuvent pas soutenir la concurrence avec les prix bas pratiqués en Suisse.

Que devrait faire notre pays, à votre avis, pour améliorer les chances des paysans africains sur le marché?
Faire baisser les subventions et supprimer les droits de douane – même si je sais pertinemment que les paysans suisses ne veulent pas en entendre parler (elle rit). La solution ne dépend pas, naturellement, d’un seul pays. Nous devons trouver une solution globale aux problèmes commerciaux et nous considérer comme une famille à l’échelle de la planète. Il en va de deux milliards de petits paysans dans le monde! S’ils n’ont pas accès au marché mondial, nous n’atteindrons jamais les Objectifs de développement durable qui ont été définis comme objectifs de développement mondiaux l’an dernier par les Nations unies.

Vous êtes, certes, contre les droits de douane en Europe et aux Etats-Unis, mais vous préconisez en même temps davantage de protectionnisme en Afrique. Est-ce que ce n’est pas contradictoire?
Non, en principe, je ne réclame pas davantage de protectionnisme. Si l’Occident réduit ses subventions et les droits de douane, les prix sur le marché mondial vont augmenter, et les petits paysans africains seront plus compétitifs. Si l’Occident ne le fait pas, nous serons bien obligés de les introduire à notre tour en Afrique.

©Greenpeace/Caton

Dans quelle mesure les paysans en profiteraient-ils?
Je vais vous donner un exemple: en Afrique, de nombreux paysans cultivent le riz. Or, ils ne peuvent même pas le vendre sur place, parce que, dans les magasins, on trouve du riz subventionné bien meilleur marché, qui vient des Etats-Unis ou d’Asie. C’est le cas aussi pour le coton: les prix pratiqués sur le marché mondial sont en chute libre depuis que les Etats-Unis ont fortement accru leur production. Ils inondent le marché de coton subventionné. Des pays comme le Mali, le Bénin, le Sénégal et le Togo en souffrent. Et pourquoi les gouvernements africains ne soutiennent-ils pas leurs paysans? Ils n’ont tout simplement pas les moyens pour le faire!

Ce raisonnement n’est-il pas un peu simpliste? Des Etats comme le Nigéria peuvent puiser dans les ressources considérables qu’ils tirent de la vente de pétrole. Pourquoi les paysans n’en profitent-ils pas?
Naturellement, c’est aussi une question de priorités. De nombreux gouvernements africains injectent plus d’argent dans la défense que dans l’agriculture. De plus, en bien des endroits, les ressources disponibles sont très mal gérées.

D’accord, les gouvernements n’ont pas d’argent ou bien ne veulent pas le dépenser pour subventionner leur agriculture. Mais ils pourraient au moins relever les droits de douane sur les produits étrangers, pour protéger leurs paysans. Pourquoi ne le font-ils pas?
D’abord parce que l’Organisation mondiale du commerce se prononce clairement contre l’introduction de droits de douane; et ensuite, parce qu’une telle décision ne serait pas respectée par l’Occident. C’est pourtant une mesure qui, à mes yeux, aurait dû être prise depuis longtemps déjà.
Fairtrade Africa plaide-t-elle activement pour des droits de douane en Afrique?
Jusqu’ici, nous nous sommes surtout occupés des petits paysans. Mais nous avons réalisé que nous devions travailler plus étroitement avec les autorités et que la politique alimentaire devait être l’une de nos priorités.

©Greenpeace/Owen

Qu’en est-il du marché intérieur africain? Pourrait-il offrir une issue à long terme pour sortir de l’isolement international?
En Afrique, la classe moyenne est en plein essor. Or, elle témoigne d’une plus grande conscience à l’égard de la production de denrées alimentaires issues du commerce équitable. Elle est aujourd’hui prête à payer un peu plus pour les produits africains. Dans plusieurs pays d’Afrique, on trouve déjà du vin, du café, du thé ou du chocolat qui respectent ces impératifs. A commencer naturellement par l’Afrique du Sud et le Kenya, où nous avons aussi deux bureaux. Mais, comparées à l’Europe, ces ventes ne sont encore que très marginales. La prise de conscience à l’égard de nos produits a déjà progressé. Mais nous ne vendons que 23% de denrées produites selon les directives du commerce équitable, notamment le label Fairtrade, en Europe.

Parce que la demande de tels produits n’y est pas suffisante?
Effectivement. Il n’y a pas assez de gens chez vous qui les achètent (elle rit). C’est la raison pour laquelle le marketing des produits Fairtrade dans les pays occidentaux est tellement important pour nous. Lorsqu’une exploitation agricole se voit décerner ce label, toutes les denrées qu’elle produit respectent les lois du commerce équitable. Si elles étaient vendues comme des marchandises normales, les paysans perdraient de l’argent.

Tous les paysans ne sont pas favorables au concept de commerce équitable. Certains émettent des critiques: ils assumeraient ainsi certaines tâches qui incombent aux gouvernements et la pression quant à la nécessité de réformes se relâcherait.
Quelle alternative avons-nous? Devons-nous attendre les décisions de nos gouvernements, tandis que des milliers de femmes meurent parce qu’elles ne reçoivent pas les soins médicaux nécessaires lorsqu’elles accouchent? Ou bien devons-nous renforcer de l’intérieur les communautés et leur donner une possibilité de prendre en main leur propre avenir? C’est exactement ce que nous faisons avec notre prime de commerce équitable, que nous allouons à des projets sociaux dans les communes, par exemple, pour la construction de cliniques, le financement des écoles, ou la formation continue pour les femmes.

©Greenpeace/Owen

Dans son livre Le scandale commerce équitable, Ndongo Samba Sylla critique le fait que Fairtrade ne propose pas de solutions aux véritables problèmes du marché mondial. Au contraire, il attribuerait au système inéquitable actuel des vertus morales qu’il n’a pas.
Bien sûr, un changement radical du système économique serait nécessaire. Il n’est certainement pas faux de prétendre que le capitalisme est l’une des sources de nos problèmes. Mais dans le système actuel, le commerce équitable est la meilleure alternative. Nous avons aujourd’hui un million de paysans certifiés en Afrique et au Moyen-Orient. Plus de trois millions de personnes profitent de meilleures conditions commerciales. Nos succès ou nos échecs doivent être jugés à la lumière de leurs résultats pour la vie quotidienne des habitants.

Une autre critique concerne la collaboration de Fairtrade avec de grands groupes comme Mars ou Cadbury. Quelle est votre position à cet égard?
Nous sommes toujours intéressés par de nouveaux partenariats et marchés, tant qu’ils remplissent les conditions du commerce équitable.

Mais de telles multinationales ne font-elles pas baisser les prix pour les paysans et ne s’engagent-elles pas pour la déréglementation des marchés africains?
Nous sélectionnons avec beaucoup d’attention nos partenaires et ne coopérons qu’avec ceux qui partagent et respectent nos principes. Mars et Cadbury ont commencé à intégrer les principes du commerce équitable dans leurs chaînes de livraison. Nous espérons pouvoir ainsi accéder à de nouveaux marchés plus importants.

Une dernière question: les lecteurs du magazine Greenpeace s’intéressent certainement aussi aux rapports entre le commerce équitable et la durabilité écologique. La nature profite-t-elle du commerce équitable?
Certainement. Notre certification comporte des aspects sociaux et économiques, mais aussi écologiques. Ces derniers consistent, par exemple, en une gestion des déchets à la pointe du progrès, des pratiques agricoles durables, la promotion de la biodiversité et une réduction de l’utilisation des pesticides. Nous attachons beaucoup d’importance à l’environnement. Vos lecteurs peuvent être sûrs d’une chose: tous les produits Fairtrade sont écologiquement durables.


Nyagoy Nyong’o est directrice de Fairtrade Africa depuis décembre 2013. Cette mère de trois enfants vit avec sa famille à Nairobi, au Kenya. Auparavant, elle a travaillé pendant huit ans pour Max Havelaar et FLO-CERT en Suisse, où elle était responsable de la certification des organisations de petits paysans et d’exploitations agricoles en Afrique.

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