L'Arctique

La ruée vers les derniers gisements à découvrir

Document - 8 décembre, 2010
Pétrole, gaz naturel, diamants, or et pierres précieuses: les pays riverains de l’Arctique se disputent les gisements du fond des eaux internationales du pôle Nord.

La première plateforme pétrolière de l’océan Arctique, "Northstar" de l’entreprise BP, au large de l’Alaska et du Canada, mise en service en 2002. ©Greenpeace/Newman

Un drapeau russe en titane inoxydable de dix kilos, planté à 4261 m de profondeur sur le fond marin: c’est l’oeuvre du sous-marin russe «Mir 1» qui a plongé sous la glace de l’Arctique pour marquer le pôle Nord géographique aux couleurs de la Russie. Cette action du 2 août 2007 a soulevé de vives réactions sur le plan international. Les USA et le Danemark se moquent de cette opération russe, et le Canada laisse entendre que le pôle Nord a toujours fait partie de son territoire. L’Allemagne, de son côté, met en garde contre le danger d’une «guerre froide» au pôle Nord.

Il y a lieu de s’inquiéter, car l’incident diplomatique concerne un enjeu qui a déjà provoqué bien des guerres "chaudes". En effet, le sous-sol de l’océan Arctique renferme probablement d’énormes réserves en pétrole et en gaz naturel; surtout dans la mer de Barents, sur la côte nord de l’Alaska, à l’est du Groenland, dans le delta canadien du Mackenzie, dans la région de la presqu’île russe de Yamal et dans les mers épicontinentales de la Russie.

Le service de géologie américain (U.S. Geological Survey, USGS) estime que l’ensemble de l’Arctique contiendrait jusqu’à 90 milliards de barils de pétrole non découvert. Cette quantité correspond à la consommation mondiale pendant trois ans. Ce n’est donc pas un ordre de grandeur gigantesque. Mais il faut y ajouter une masse de gaz naturel estimée à 47,3 billions de m3 et 44 milliards de barils de gaz à l’état liquide. Convertie en pétrole, la valeur énergétique de ce gaz représente trois fois la quantité de pétrole probablement présente en Arctique.

Et ce n’est pas tout: le plancher océanique de l’Arctique contient des quantités très élevées de méthane, fixé dans les glaces polaires. On y trouve aussi des gisements d’or, d’argent et de platine, et des matières rares comme le gallium, l’indium et le tellure, qui entrent dans la fabrication de semiconducteurs. Le manganèse, le nickel et le cuivre sont également présents. Et surtout les diamants. En décembre prochain, la côte canadienne verra une première mondiale: une opération d’extraction de minerais d’or, de cuivre et de zinc à 1700 m de profondeur. Un navire d’exploitation minière baptisé «Jules Verne» a été spécialement construit à cet effet.

Greenpeace/Beltrà

L’extraction du pétrole dans la mer est d’ores et déjà pratiquée au Grand Nord: une plateforme pétrolière au large de l’Alaska. ©Greenpeace/Beltra

Il est vrai que l’exploitation minière est déjà bien implantée autour de l’Arctique pour une sériede matières: phosphate, nickel, minerai de fer, aluminium et uranium. Et les eaux arctiques génèrent d’ores et déjà des quantités de pétrole et de gaz naturel qui correspondent à 10,5% et 25,5% de la consommation mondiale. Les perspectives sont prometteuses en termes de production et de rentabilité financière. Les Etats riverains font donc tout pour imposer leurs revendications de souveraineté. Même les pays qui ne touchent pas l’Arctique s’immiscent dans le débat, comme l’Allemagne qui affirme sa raison d’Etat. Depuis peu, la Chine intervient, de manière plus ou moins diplomatique, dans les négociations en cours.

Les estimations du service de géologie américain USGS ne sont pas confirmées pour l’instant, mais cela ne modère pas les élans. Il faut savoir que l’océan Arctique, avec ses 15 millions de km2 de superficie, est encore très mal étudié. Ainsi, les estimations d’autres institutions concernant les gisements de pétrole sont nettement plus basses. Du fait du réchauffement climatique, la calotte polaire arctique pourrait disparaître chaque été d’ici quelques décennies. C’est ainsi que la probabilité augmente de voir de nouvelles technologies permettre l’exploitation du pétrole et du gaz naturel de l’Arctique.

Le problème des Etats comme les USA, le Canada, la Russie, le Danemark, la Norvège et l’Islande, et le véritable enjeu de leurs disputes, c’est que l’Arctique n’est pas un continent. Contrairement à la calotte polaire antarctique, la couche de glace du pôle Nord ne repose pas sur la terre ferme, mais flotte sur l’eau. Et elle se situe assez loin des côtes pour faire partie des eaux internationales, de la haute mer.

Pas de droits nationaux en haute mer

Selon la Convention internationale sur le droit de la mer, une zone de 12 milles nautiques de largeur (soit un peu plus de 22 km), parallèle à la côte, est réputée faire partie du territoire national de l’Etat côtier. Hors de cette zone, tout pays a le droit d’utiliser la haute mer pour la navigation.

Dans un périmètre de 200 milles nautiques (370 km) le long des côtes, le pays riverain est cependant autorisé à exploiter à lui seul les ressources des fonds marins. Cette zone est qualifiée de plateau continental. Au-delà de cette limite commencent les grands fonds, dont les gisements appartiennent à l’ensemble de l’humanité selon la Convention sur le droit de la mer.

Cette règle n’est cependant pas valable si l’Etat en question est en mesure de prouver que le plateau continental de ses côtes s’étend au-delà de 200 milles nautiques. Concrètement, c’est surtout la dorsale de Lomonossov qui pose problème à cet égard. Cette ride médio-océanique, large de 60 à 200 km, s’élève jusqu’à 3500 m au-dessus du plancher marin. Elle se situe entre le Groenland et les îles russes de Nouvelle-Sibérie. C’est pourquoi la Russie considère cette dorsale comme la prolongation de son plateau continental, tandis que le Groenland, respectivement le Danemark qui le chapeaute, élève la même revendication. Le Canada estime, de son côté, que la dorsale est la continuation de son île d’Ellesmere. Les trois pays présentent des études géologiques à l’appui de leurs thèses.

"Arrêtez l’exploitation des derniers gisements": action de protestation de Greenpeace contre une usine pétrolière en Alaska. ©Greenpeace/Beltra

La mer de Beaufort comprend des territoires revendiqués tant par le Canada que par les USA. Et une «zone grise» de la mer de Barents attire l’attention à la fois de la Russie et de la Norvège. Ces différends illustrent les enjeux politiques en présence. Les pays tiers ont d’autant plus de difficultés à intervenir pour trouver une médiation et calmer la situation.

Pendant ce temps, les Etats impliqués montrent les dents. En mai 2009, le président russe Dmitri Medvedev a signé un texte stratégique disant que la Russie allait s’armer militairement pour faire face à une éventuelle guerre de l’énergie. Et Moscou a renforcé sa présence militaire dans les régions polaires russes. La Norvège a même adopté deux moutures de sa stratégie concernant l’Arctique depuis 2007. Les USA affichent une présence dans les eaux arctiques à travers leurs brise-glaces. Le président des USA Barack Obama souhaite d’ailleurs adhérer au plus vite à la Convention internationale sur le droit de la mer, ce qui est une condition nécessaire pour avancer des prétentions juridiquement valides concernant l’Arctique. Comment se décidera le «grand jeu» autour de l’Arctique? Pour l’instant, les acteurs restent en attente. Car d’autres facteurs compliquent encore les divergences politiques à l’oeuvre.

Un aspect capital est le changement climatique. La présence de gisements de pétrole sous la glace arctique est connue depuis longtemps. Mais jusqu’ici l’épaisseur de la calotte polaire empêchait techniquement l’installation de plateformes pétrolières. Or la glace diminue progressivement en volume, et elle pourrait même disparaître en période estivale d’ici trente ans, selon les spécialistes du climat. L’extraction pétrolière au pôle Nord pourrait ainsi devenir une affaire juteuse – à condition que la technologie progresse suffisamment pour permettre l’exploitation du sous-sol marin à des profondeurs de plusieurs milliers de mètres. Jusqu’ici, les obstacles techniques à l’exploitation pétrolière en eaux profondes restent énormes. Beaucoup de problèmes ne sont pas résolus, et la catastrophe de la plateforme «Deepwater Horizon», dans le Golfe du Mexique, montre les risques inhérents à cette démarche.

Autre «difficulté»: personne ne connaît exactement l’ampleur des réserves en pétrole et en gaz présentes dans le sous-sol arctique. On ignore également l’état du pétrole: est-ce une phase préalable de la formation de pétrole, encore incorporée au minerai, qui ne se prête pas à l’extraction? Ou est-ce véritablement un pétrole liquide, apte à l’exploitation?

Même si les conditions climatiques et techniques devaient vraiment permettre, ces prochaines années ou décennies, d’extraire les ressources du sous-sol arctique: quel Etat sera en mesure, à lui seul, de développer la technique nécessaire et de financer les forages? Il semble donc que le «grand jeu» autour des gisements de l’Arctique vient juste de commencer...

Christian Hug est rédacteur du magazine PolarNEWS, dont nous reprenons cet article avec l’aimable autorisation de la rédaction: www.polarnews.ch

Thèmes
Mots-clés