Un homme change de camp

Document - 15 décembre, 2010
"Nous avions la permission de chasser jusqu'à 16'000 unités de baleine bleue par année", relate Cornelius Cransbergen. "Une unité de baleine bleue, c'est deux rorquals communs ou trois baleines à bosse." Les milieux scientifiques autorisaient donc la chasse de 32'000 rorquals communs ou de 48'000 rorquals à bosse. C'était il y a une cinquantaine d'années. Cornelius Cransbergen, appelé Cor par ses amis, a aujourd'hui 78 ans.

Ancien chasseur de baleine, Cornelius ransbergen a fait volte-face. ©Greenpeace

C'est un homme de haute stature, aux yeux profonds et sombres, dont les mains dégagent une force tranquille. Il poursuit avec une colère contenue: "Mais aujourd'hui, plus rien ne justifie la chasse baleinière. C'est une honte pour l'humanité de continuer à abattre ces êtres magnifiques." Mais n'a-t-il pas lui-même participé à la chasse à la baleine, n'a-t-il pas noué des cordages pour hisser à bord les carcasses?

L'histoire de Cornelius Cransbergen commence à Ameland. Cette petite île en mer du Nord est située au large de la côte de Frise-occidentale, dans le Nord de la Hollande. Aujourd'hui principalement axée sur le tourisme, l'île ne fait que 27 km de long et un peu moins de 4 km de large. La pêche en tant que telle n'y a jamais été rentable. Ceci explique peut-être qu'Ameland a toujours été une île de chasseurs de baleine. Les premières expéditions de chasse baleinière de l'île remontent à quatre siècles. Beaucoup de chasseurs de baleine ont perdu la vie, certains ont trouvé la célébrité comme Hidde Dirk Kat. Mais tous ont gagné argent et prestige auprès de la population de l'île, car les chasseurs de baleine passent pour des hommes aguerris.

Aujourd'hui, la gloire, l'argent et l'honneur de la chasse baleinière sont des souvenirs. Quelques vieilles clôtures de jardin en os de baleine et un petit musée témoignent de cette époque révolue. Et les personnages comme Cornelius Cransbergen en savent encore quelque chose. L'économie d'Ameland ne s'est pas encore relevée des troubles de la Seconde Guerre mondiale quand Cornelius Cransbergen prend la mer, comme la plupart des jeunes de son île natale. A l'automne 1951, c'est à Amsterdam qu'il embarque pour la première fois sur le "Willem Barendsz", le navire ravitailleur de la flotte baleinière hollandaise. Il a alors 23 ans.

S'est-il inquiété des conséquences de la chasse baleinière? On le lui demande souvent. "Bien sûr", répond-il calmement. "Mais les scientifiques nous disaient que la population totale de grands cétacés augmentait de 20'000 unités de baleine bleue par année. Moins les 16'000 unités que nous étions autorisés à abattre, cela faisait encore une croissance de 4'000 unités de baleine bleue". Il poursuit: "Et il existait une taille minimale au-dessous de laquelle il n'était pas permis de tuer le cétacé. Chaque navire avait plusieurs scientifiques à bord pour prendre les mensurations de la baleine. En prenant la mer, nous faisions confiance à la fiabilité de la science et de ses chiffres. On ne pensait jamais décimer sérieusement les stocks de baleines."

Le "Willem Barendsz" quitte le port d'Amsterdam avec 15'000 kg de munition à bord. Les cinq semaines pour rejoindre Le Cap, première escale, l'équipage est occupé à nouer les cordages, gros comme un homme. Ceux-ci serviront à haler à bord les cadavres de baleine. Il s'agit aussi de confectionner un revêtement de planches de bois, pour supporter le poids des bêtes et protéger le pont des énormes quantités de sang et de graisse. Au Cap, la flotte baleinière est complétée: le navire ravitailleur sera accompagné de 18 petits bateaux à vapeur, avec un équipage de 15 hommes chacun. L'expédition compte donc un total de 1'100 personnes. Jour et nuit, les guetteurs scrutent les eaux pour repérer les jets d'eau révélateurs des cétacés qui viennent respirer en surface. Une fois que la baleine est dépistée, la chasse s'engage, et le navire se positionne au mieux pour tuer la bête.

Cornelius Cransbergen est chargé d'évaluer les distances et les angles de tir. Mais c'est le capitaine qui fait feu depuis la proue du bateau. Le canon à harpon perfore le corps de la baleine et détonne dans sa chair. "Pour un bon tireur, un seul coup suffit à tuer une baleine", dit Cornelius. "Mais j'ai vu des capitaines qui tiraient à cinq reprises avant d'arriver à achever l'animal." Les cordages permettent ensuite d'arrimer le cadavre de la baleine au flanc du navire. La carcasse est gonflée d'air à l'aide de tuyaux pour éviter qu'elle ne sombre. Les navires d'accompagnement acheminent la proie vers le navire ravitailleur, le "Willem Barendsz". C'est là que les baleines mortes sont hissées sur le pont de dépeçage et découpées par les "hakenboys", dont Cornelius.

De longs couteaux servent à détacher la graisse de la viande. "Le pont était couvert de sang et de graisse, nous devions garnir nos semelles de clous pour ne pas glisser." La graisse fondue dans des fours est transformée en huile de poisson et conditionnée dans des fûts. La carcasse dégraissée de la baleine est ensuite tirée sur le pont à viande à l'aide de treuils. La prochaine étape est le retranchement de la viande. Les os sont ensuite concassés pour en faire de la farine. Et les abats sont rejetés à la mer. "Ce travail se poursuivait 24 heures sur 24, en plusieurs équipes." Six mois plus tard, la flotte avait abattu et transformé environ 1'626 baleines bleues, rorquals communs et cachalots. Après neuf mois passés en mer, Cornelius rejoint son île d'Ameland.

La théorie des "unités de baleine bleue" est un mensonge scientifique dénué de tout fondement. La preuve, le nombre des cétacés baisse tellement au fil du temps que la chasse baleinière n'est plus rentable. Cette réalité éclate au grand jour en 1963, l'année où Cornelius se détourne de ce secteur. Un an plus tard, les Pays-Bas abandonnent la chasse baleinière. "Aujourd'hui", dit Cornelius, "je ne me sens pas responsable de la menace d'extinction qui pèse sur les baleines. A l'époque, tout était différent. Mais je ressens une grande colère contre les pays comme le Japon et la Norvège, qui continuent la chasse baleinière en avançant des motifs malhonnêtes."

Christian Hug est rédacteur du magazine PolarNEWS
Publié avec l'aimable accord de www.polar-news.ch

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