Eaux profondes

Le changement climatique affecte également les océans

Document - 8 décembre, 2010
De nouvelles études le montrent clairement: le réchauffement terrestre se répercute jusque dans les fonds océaniques. Et les changements climatiques pourraient bouleverser le fonctionnement des écosystèmes des grands fonds et le cycle du carbone dans les océans.

NOAA/MBARI

La partie la mieux étudiée des eaux profondes du globe, c’est une portion de fonds marins grise et argileuse, située par 34,5° de latitude nord et 123° de longitude ouest. C’est là qu’en 1989, Ken Smith, du Monterey Bay Aquarium Research Institute, installait la station d’observation M, à 220 km à l’ouest de la côte californienne et par 4100 m de profondeur.

«Ce qu’il nous faut pour analyser les changements, ce ne sont pas des instantanés de la situation, mais des séries de mesures sur le long terme», déclare Ken Smith pour motiver son engagement de plus de 20 ans. Avec son équipe, il se rend régulièrement sur les lieux pour une semaine, par navire océanographique. Son matériel comprend un robot de plongée, des caméras télécommandées, des pièges à sédiments et des appareils d’analyse. Tout ceci pour étudier les flux de matières sur le site de la station M et les espèces vivant sur les lieux.

Le projet de recherche de Ken Smith est le seul de son genre – alors que 60% de la surface du globe est immergée en eau profonde, c’est-à-dire à une profondeur de plus de 2'000 m. Longtemps, personne ne croyait que des espèces pourraient survivre dans ces régions. De quoi se nourriraient elles, là où les algues ne poussent pas en raison du froid et de l’obscurité?

Il faut attendre les années 1950 pour qu’un sous-marin de recherche japonais prenne des clichés d’organismes de plancton agglutinés en flocons, qui transitent comme une averse de neige depuis les eaux illuminées de surface jusqu’aux fonds marins. C’est ainsi que les scientifiques ont compris que ces organismes unicellulaires minuscules, dont la floraison d’algues constitue la nourriture des espèces des couches d’eau supérieures, nourrissent également les fonds océaniques. L’agglutinement en «neige marine» donne à ces organismes le poids nécessaire pour s’abaisser des milliers de mètres en l’espace. Le changement climatique affecte également les océans de quelques jours. Ils arrivent ainsi au fond de la mer avant d’être décomposés par les bactéries.

NOAA/MBARI

Les mesures effectuées sur le long terme permettent à Ken Smith et à son équipe d’établir un constat: les variations touchant le plancton du fait du climat se répercutent également sur l’offre en nourriture pour les espèces vivant dans les profondeurs. Une diminution de la quantité de plancton signifie ainsi un manque de nourriture. Si la composition des agglutinements change, certaines espèces se raréfient, tandis que d’autres connaissent un développement accéléré. «Les communautés de vie des grands fonds dépendent directement de la productivité des couches d’eau supérieures. Et les changements climatiques pourraient bouleverser le fonctionnement de ces écosystèmes et du cycle du carbone dans les océans», explique Ken Smith.

Car la précipitation dans les fonds marins n’est pas la seule voie possible pour les flocons de substances nutritives. Dilués dans des courants d’eau profonde remontant à la surface, les nutriments rejoignent en partie la couche supérieure de la mer pour servir d’engrais à la prochaine floraison de plancton. Si la surface océanique se réchauffe davantage du fait des changements climatiques, la circulation entre les différentes couches et températures d’eau diminue. L’échange se ralentit entre une eau profonde, froide et riche en aliments, et l’eau de surface plus chaude. Or, si les substances nutritives restent au fond de la mer, la floraison du plancton – qui est la base de la chaîne alimentaire des océans – ne peut pas avoir lieu.

Greenpeace/Warshaw

Un autre danger provient de la concentration de dioxyde de carbone dans l’atmosphère. Ce gaz nuisible au climat est très facilement soluble à l’eau et y forme de l’acide carbonique. L’augmentation de ce gaz dans l’air entraîne donc une acidité croissante de l’eau. Conséquence: une offre diminuée en ions de carbonate, nécessaires à beaucoup d’organismes marins pour la formation de leur squelette de calcaire. Pour les coraux, des rapports ont fait état des impacts néfastes probables de l’acidification de l’eau. Mais de nombreuses autres espèces sont également concernées, dans toutes les couches d’eau: quelques types d’algues, certains crabes, coquillages, escargots et oursins. L’eau acide affecte le développement de la structure de calcaire qui supporte leur organisme. En outre, l’acidité agit sur les tissus et les fluides corporels des animaux marins, entravant notamment la capacité du sang à transporter l’oxygène.

Bruce Robison, collègue chercheur de Ken Smith, met en garde contre la destruction massive de la vie marine qui pourrait se produire – et se produit peut-être déjà – en eaux profondes, sans que les scientifiques ne s’en aperçoivent. «Les grands fonds renferment probablement plus d’animaux que l’ensemble des autres habitats de la planète – mais nous ne savons même pas combien vivent à tel ou tel endroit. C’est pourquoi nous ne pouvons ni identifier les changements, ni savoir s’ils découlent de phénomènes naturels ou d’interventions humaines.» Si les proportions relatives des espèces se modifient, les conséquences pourraient être lourdes pour les autres espèces, la pêche et même le climat – par exemple si les grands fonds venaient à perdre leur fonction de puits de carbone.

Depuis des millions d’années, les eaux profondes ont été un habitat plutôt stable. Bruce Robison insiste donc sur l’urgence de la recherche sur la vie marine des grands fonds. Car les espèces pourraient réagir très fortement à des variations inhabituelles et rapides. Même si l’on ne dispose pas encore de constats scientifiques de grande ampleur, il s’agit de commencer dès maintenant à créer des réserves marines, afin de protéger ces quelques zones des impacts négatifs de la pêche et de l’extraction de matières premières. «C’est une affaire de bon sens. Les océans sont à l’origine d’une bonne partie de notre nourriture. Il faut donc les protéger, ce qui implique aussi de protéger la biodiversité des grands fonds.»

Inke Suhr est biologiste marine et collaboratrice du magazine de Greenpeace Allemagne.

Plus


Thèmes
Mots-clés