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parlons enfin des risques

Document - 15 février, 2010
Le nucléaire semble d’actualité en Suisse, si l’on considère les projets de nouvelles centrales nucléaires et la prolongation des autorisations d’exploitation. Le lobby atomique tire profit de la discussion sur le climat pour présenter l’énergie nucléaire comme une alternative respectueuse de l’environnement. Les promoteurs du nucléaire taisent tout simplement les risques de catastrophe.

Des militants Greenpeace ont peint une faille symbolique sur le toit de la centrale nucléaire de Tihange (Belgique). ©Greenpeace/DeMildt

Le nucléaire semble d’actualité en Suisse, si l’on considère les projets de nouvelles centrales nucléaires et la prolongation des autorisations d’exploitation. Le lobby atomique tire profit de la discussion sur le climat pour présenter l’énergie nucléaire comme une alternative respectueuse de l’environnement. Les promoteurs du nucléaire taisent tout simplement les risques de catastrophe.

"Ceux qui restent, ce sont ceux qui ne peuvent pas partir", explique tristement Ivan Krimov. Il est gouverneur du district d’Ivankik, qui comptait 16'000 habitants en 1986. Aujourd’hui, il en reste 500 qui ne cultivent plus que 20% des terrains agricoles. Situé à 20 km de Tchernobyl, Ivankik ne fait pas partie de la zone interdite. Mais la population n’a aucun avenir, même près de 25 ans après la catastrophe. Les habitants de Mayak, au pied de l’Oural, sont dans la même situation. C’est le site du premier accident nucléaire majeur de l’histoire. Le  29 septembre 1957 voit l’explosion d’une cuve de déchets radioactifs provenant de la production de bombes atomiques. Le nombre des personnes tuées ou décédées plus tard des séquelles de l’irradiation est inconnu. La terre des jardins analysés par Greenpeace Russie présente encore aujourd’hui, 54 ans plus tard, une teneur en plutoniumdix fois supérieure à la valeur normale.

La petite rivière de Techa est également irradiée. Il y a encore vingt ans, les habitants nageaient et pêchaient dans l’eau de la rivière, sans que les autorités signalent quelque danger que ce soit. Gosman Kaïrova est l’un de ces habitants. "Je vis, un point c’est tout", dit-il. Son corps est exposé à une forte radioactivité depuis son enfance. Le fait qu’il survive est un mystère pour la médecine. Parmi ses connaissances et amis, beaucoup sont morts depuis longtemps.

Les vieux réacteurs comme celui de Mühleberg (Berne), en activité depuis 1972, peuvent présenter des fissures du manteau du coeur..

Les constructeurs et les exploitants de centrales nucléaires (CN) doivent en principe s’attendre à la catastrophe. La Suisse possède un dispositif de protection de la population dont le cadre juridique est actuellement en révision. Or l’ampleur maximale possible de la catastrophe est controversée. En effet, les mesures de protection prévues dépendent largement du scénario retenu. Pourquoi la révision totale ne tient-elle pas compte des expériences de la catastrophe du réacteur de Tchernobyl? "C’était un compromis typiquement suisse, basé sur les analyses de risques de plusieurs experts de la Confédération, des cantons et de la communauté scientifique", admet Marc Kenzelmann, chef du Bureau de protection ABC nationale. Le scénario de compromis se situe à mi-chemin entre les événements de Tchernobyl et un sinistre que l’on pourrait plutôt qualifier d’incident.

L’accident qui sert encore aujourd’hui de référence est la fonte partielle du coeur d’un réacteur survenue le 28 mars 1979 sur le site de Three Mile Island, près de Harrisburg (Pennsylvanie, USA). Les analyses ultérieures de la commission américaine de protection ont conclu qu’il fallait prévoir des mesures de protection dans un périmètre de dix miles autour d’un réacteur. La Suisse a repris ces calculs. La zone 1 comprend donc un périmètre de 3 à 5 km, la zone 2 un périmètre de 20 km autour d’une CN.

Marc Kenzelmann affirme que la pollution radioactive liée à un accident n’est pas particulièrement grave hors des périmètres définis et qu’il n’y a donc pas lieu de prévoir des mesures d’urgence pour ces régions. Pour les zones 1 et 2, les autorités distribuent des comprimés d’iode. Ingérés immédiatement après un accident nucléaire, ces comprimés bloquent l’absorption de l’iode radioactif disséminé suite au sinistre. Par contre, aucune protection sous forme de médicament n’existe contre les gaz radioactifs nobles que sont le xénon, le néon et l’argon, ou contre les autres produits de fission comme le césium et le strontium. Pour se protéger, il ne reste que l’abri ou l’évacuation.

La Suisse ne compte que des réacteurs à eau bouillante et à eau pressurisée. Les réacteurs au graphite comme celui de Tchernobyl n’existent pas dans notre pays. Mais l’accident de Three Mile Island concernait bien un réacteur à eau pressurisée. Et il y a des parallèles entre ce dernier accident et Tchernobyl, à savoir des défauts techniques conjugués à des défaillances humaines graves. Or les CN suisses sont elles aussi entretenues par un personnel humain. Pourtant, les experts continuent d’exclure la possibilité d’une catastrophe comme Tchernobyl en Suisse, arguant de la différence du type de réacteur.

La révision totale du dispositif suisse pour les accidents nucléaires ne tient aucun compte de l’expérience de Tchernobyl. ©Greenpeace

C’est ainsi que la révision de l’ordonnance sur la protection en cas d’urgence s’en tient au modeste périmètre de protection défini à Three Mile Island. Elle se borne à préciser les compétences respectives des cantons et des communes d’implantation des sites nucléaires. Le but est surtout de régler les questions liées à des fusions de communes, dont les nouvelles limites les font parfois figurer dans deux zones différentes à la fois. Un autre problème à redéfinir concerne la responsabilité civile de la CN en cas d’accident. La somme de couverture maximale est fixée à 1,8 milliard de francs. "Cet argent doit être disponible immédiatement après l’événement. Si les coûts dépassent cette limite, l’exploitant de la CN endosse une responsabilité illimitée", explique Christian Plaschy, spécialiste en droit à l’Office fédéral de l’énergie. Mais que se passe-t-il en cas d’insolvabilité du responsable de la catastrophe? Dans ce cas, ce serait finalement aux pouvoirs publics d’assumer les coûts d’une orientation désastreuse en termes de politique énergétique.

Les réactions face à la perspective d’un grand sinistre font penser au cas d’un blessé grave qu’un chirurgien rafistolerait sans trop se soucier de la future qualité de vie du patient. La protection en cas d’urgence, n’est-ce pas ce chirurgien désinvolte qui décide des mesures à prendre dans les heures et les jours qui suivent l’accident, sans considérer l’avenir?

La véritable portée de la catastrophe maximale concevable est illustrée par un scénario en cas d’accident élaboré en 2006 par la commission fédérale pour la protection ABC. Il prévoit l’explosion d’une bombe nucléaire dans le sud de l’Allemagne, provoquant une irradiation grave de la Suisse sur plusieurs milliers de mètres carrés. Il y aurait un effondrement de l’économie et de l’agriculture des régions touchées, et d’innombrables personnes mourraient de cancer à moyen terme. Or, dans ce cas, les coûts sont estimés à plusieurs centaines de milliards de francs.

Un autre scénario possible serait une attaque terroriste contre une CN, par exemple au moyen de l’écrasement provoqué d’un avion de transport. Marc Kenzelmann estime qu’une telle opération serait très difficile, même pour un pilote expérimenté. Pourtant, il faut rappeler que les CN renferment davantage de matériaux radioactifs qu’une bombe atomique. En 2005, dans une évaluation des risques intitulée "Katarisk", l’Office fédéral de la protection de la population esquissait un scénario similaire lié à un grave accident.

Auteurs: Martin Arnold et Urs Fitze sont journalistes indépendants auprès du Pressebüro Seeland (Saint-Gall)

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