Fraude climatique

en forêt vierge bolivienne

Document - 15 octobre, 2009
Regroupés dans un projet appelé "Noel Kempff Climate Action Project", les géants de l’énergie AEP, Pacificorp et BP Amoco ont obtenu le droit d’émettre des tonnes de CO2. En échange, ils prétendent protéger la forêt tropicale de Bolivie. Dans une récente étude intitulée "Carbon Scam" ("Arnaque au CO2"), Greenpeace dénonce les graves insuffisances de ce projet. Ce constat soulève la question du bien-fondé des projets subnationaux de compensation forestière d’émissions de CO2, auxquels la Suisse participe de plus en plus.

En finançant la protection d’une zone forestière en Amérique du Sud, les émetteurs de CO2 des pays industrialisés achètent le droit de rejeter encore plus de gaz à effet de serre dans l’atmosphère. ©Greenpeace/Ibrahimoviç

A la suite du protocole de Kyoto, différents mécanismes de compensation des émissions de CO2 ont été introduits. Le premier est l’instauration d’un marché du carbone. L’Europe s’est fixé comme objectif de réduire, d’ici à 2012, ses émissions de CO2 de 8% par rapport à leur niveau de 1990.

Parallèlement, elle a accordé de nombreux crédits de carbone à ses entreprises les plus polluantes – électriques, sidérurgiques, papetières, etc. En gros, cela signifie que ces entreprises peuvent émettre autant de tonnes de CO2 qu’elles ont reçu de crédits pour le faire. Et si elles en émettent moins, elles peuvent vendre le solde des crédits à des entreprises qui ont dépassé leurs quotas. Pour l’instant, l’obligation de réduire les émissions de CO2 touche uniquement les pays industrialisés.

Un autre mécanisme est prévu pour aider les pays en développement à réduire ces émissions: il permet aux entreprises des pays industrialisés d’obtenir des crédits de carbone supplémentaires s’ils financent des projets permettant de réduire les émissions de CO2 dans les pays en développement. C’est dans ce cadre que s’inscrit le Noel Kempff Climate Action Project (NKCAP).

La compensation des émissions de CO2 par la protection de la forêt vierge est une illusion.

American Electric Power (AEP), Pacificorp et BP Amoco ont signé un accord avec le gouvernement bolivien. Le texte prévoit l’arrêt de la déforestation dans 129'550 km2 de la zone tropicale humide bolivienne. La forêt primaire, principalement tropicale, joue en effet un rôle primordial dans le stockage du carbone et dans sa séquestration, elle est donc indispensable dans la lutte contre les changements climatiques.

Dans une nouvelle étude, Greenpeace révèle que le projet subnational NKCAP ne permet pas de contrôler les effets dévastateurs de la déforestation à l’échelle nationale. Au contraire, le pillage de la forêt se transfère vers les zones non protégées du Nord et de l’Est du pays. En outre, la quantité de CO2 stockée dans les zones protégées de forêt vierge ne s’élève qu’à environ 10% des estimations initiales. Ce fait suffit à établir que les crédits de carbone supplémentaires accordés à AEP, Pacificorp et BP Amoco grâce au NKCAP sont injustifiés.

Sur le fond, le fait de compenser des émissions par la protection de la forêt vierge est une pure illusion. Dans l’ensemble, les projets de type NKCAP ne permettent pas de réduire les émissions de CO2. Il s’agit là d’un cas de "fraude climatique " qui ne devrait pas donner droit à des certificats. C’est simplement un moyen pour les entreprises fortement polluantes d’échapper aux exigences de réduction domestique des émissions, et de continuer à mener leurs affaires comme elles l’entendent. Greenpeace lutte pour une protection cohérente des forêts anciennes et pour un mécanisme REDD performant (voir encadré) dans la perspective de la conférence de Copenhague sur le climat.

Mais il faut combattre la corrélation trompeuse entre la protection de la forêt vierge et le commerce des certificats de CO2. Malheureusement, les choses évoluent dans le mauvais sens. La Suisse participe activement à cette évolution. Par exemple, les centrales électriques combinées à gaz sont exemptées de taxe carbone mais doivent, en contrepartie, compenser entièrement leurs émissions de CO2. Jusqu’à présent les compensations devaient être réaliséesà70%en Suisse. Il était possible de compenser les 30% restants à l’étranger. Mais un projet de loi approuvé par le Conseil fédéral prévoit d’augmenter la part des émissions pouvant être compensées à l’étranger de 30% à 50%.

Greenpeace s’engage pour la compensation domestique de 100% des émissions. Les projets forestiers comme le NKCAP ne doivent pas être intégrés au commerce des droits d’émissions, afin que les pays industrialisés ne se défassent pas de leurs obligations de réduire leurs émissions fossiles de CO2.

Auteur: Louisa Poncioni est journaliste indépendante.

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