Mammifères de l’Arctique

La banquise fond, leur espoir de survie aussi

Document - 14 décembre, 2012
Dans quelques décennies, la banquise arctique pourrait fondre entièrement en été. Une conséquence du changement climatique et une situation périlleuse pour l’ours polaire et ses semblables.

L'Artic Sunrise, un des navires de la flotte de Greenpeace, en expédition en Arctique. ©Greenpeace/Beltra

 

L’horloge n’indique que trois heures du matin. Mais les participants à l’expédition se précipitent sur le pont, après avoir hâtivement revêtu leurs habits d’hiver. Les lunettes de soleil sont de mise, car le soleil de minuit brille sur la banquise. Le ciel sans nuage de l’océan Glacial arctique nous éblouit. La raison de ce rassemblement nocturne? Quelqu’un a aperçu une baleine. Une baleine boréale, plutôt rare dans le Svalbard. "La voilà!" Les regards se tournent immédiatement. Mais le panache de vapeur disparaît rapidement, l’imposante bête d’environ 19 m de long est déjà passée. La chance est pourtant au rendez-vous, car le dos du mammifère marin réapparaît.

"La baleine boréale est l’un des plus beaux animaux du monde", écrivait Charles Darwin dans son journal au milieu du XIXe siècle. Le cadre de vie de cette baleine, la banquise flottante de l’Arctique, est un univers spectaculaire, étincelant de beauté, miraculeusement éphémère. Contrairement aux espèces de baleines qui migrent vers les eaux subtropicales durant l’hiver, la baleine boréale, ou baleine franche du Groenland, reste fidèle à l’éblouissante blancheur et au silence de la banquise.

Cette population de baleines s’est rétablie grâce aux mesures de protection mises en place. Mais son environnement connaît des changements rapides et brutaux. La banquise fond. Elle est pourtant nécessaire à la survie de la baleine boréale et de nombreux autres mammifères de l’Arctique. "Alors, c’était comment? Peut-on déjà voir les effets de la fonte des glaces?" Voilà le genre de questions que j’entends dans mon entourage à mon retour de l’Arctique à la fin de l’été. Les gens s’intéressent à l’état du pôle Nord, beaucoup s’inquiètent des menaces qui pèsent sur cet espace de vie unique et fragile.

Car la glace fond manifestement. Les mesures et les relevés illustrent l’ampleur et la rapidité des changements qui affectent la région du pôle Nord. Les exemples ne manquent pas: à la mi-septembre 2012, la banquise arctique ne couvre plus que 3,4 millions de km2, un record absolu. Dans quelques décennies, la banquise arctique pourrait disparaître entièrement en été. La banquise se réduit non seulement en surface, mais aussi en épaisseur: celle-ci est passée de 3,64 m en moyenne en 1980 à 1,89 m en 2008. L’épaisseur de la glace a donc diminué de moitié. Les températures estivales mesurées en Arctique ces dernières décennies sont plus élevées que jamais au cours des deux derniers millénaires. La liste des faits préoccupants ne s’arrête pas là. Outre la banquise et les glaciers, la fonte touche aussi le pergélisol, mis à mal par les périodes de dégel. Et le vent, les cours d’eau et les courants océaniques véhiculent des tonnes de polluants chimiques: plomb, mercure, DDT et autres pesticides ou PCB issus de nos latitudes. Toute la chaîne alimentaire est gravement affectée par cette contamination chimique.

20'000 ours polaires menacés

L'ours polaire est particulièrement exposé aux conséquences du dérèglement climatique. ©Greenpeace/Beltra

 

La fonte de la banquise entraîne aussi la souffrance animale. Les mammifères terrestres et marins et les poissons subissent en effet la pression du déséquilibre climatique. L’écosystème arctique s’est déjà fortement modifié. La fonte de la banquise n’est que le signe le plus apparent du réchauffement. Chaque semaine ou presque, des scientifiques publient de nouveaux constats alarmants sur les perturbations de la vie dans la région du pôle Nord. L’ours polaire est particulièrement exposé aux conséquences du dérèglement climatique. Entre 20 000 et 25 000 ours vivent dans la zone du pôle Nord. La banquise est leur cadre de vie, leur terrain de chasse - ils convoitent surtout le phoque barbu et le phoque annelé - leur lieu de rencontre d’un partenaire (sans banquise, pas d’accouplement), le domaine qu’ils arpentent en long et en large, parcourant jusqu’à 7'100 km chaque année.

Les chances de trouver suffisamment de proies se réduisent à mesure que les périodes d’absence de glace s’allongent. Les femelles en gestation ne parviennent plus à accumuler des réserves suffisantes de graisse avant de se retirer dans une tanière creusée dans la neige pour mettre bas les petits au début de l’hiver. Cette difficulté des femelles à se nourrir a déjà conduit à une baisse de la reproduction dans le sud de la mer de Beaufort, au large de l’Alaska, et à une diminution de la population des ours polaires dans l’ouest de la baie d’Hudson, au Canada. En outre, l’accès aux zones propres à la construction de tanières devient difficile. Les distances entre la bordure de la banquise et les zones de tanières sur la terre ferme augmentent. Des scientifiques russes rapportent que, sur la côte nord de la Sibérie, la banquise se retire beaucoup plus loin que par le passé, soit jusqu’à 82 degrés de latitude nord. Un jour, la surface d’eau entre les glaces et la terre ferme sera trop grande pour l’ours polaire, pourtant bon nageur. Les femelles ne pourront alors plus rejoindre les zones de tanières sur la côte pour mettre bas.

La disparition des glaces durant la période estivale pose également problème aux ours polaires du Spitzberg, dans l’archipel du Svalbard. Échoués sur la terre ferme en été, ils en sont réduits à se nourrir des bernaches qui couvent leurs œufs sur cette île. Cette population d’oies est pourtant passée de 300 à 30'000 individus grâce aux mesures de protection des 60 dernières années. Les ours affamés sont en passe de réduire ces efforts à néant. Des scientifiques néerlandais ont observé un ours polaire dévorer un millier d’œufs de bernache en un seul repas. Des 500 nids de bernache de la région, seuls 40 ont vu éclore leur couvée.
Les étés chauds de l’Arctique signifient donc pour l’ours polaire des temps de disette. Il se nourrira de varech et d’autres nourritures végétales, de cadavres d’animaux ou d’oisillons. L’ours polaire moyen est en mesure de dévorer une quantité de nourriture équivalant à 20% de son poids - pour l’être humain, cela signifierait un repas de 15 kg!

Faute de phoques, le plus grand carnassier terrestre mangera ce qui lui tombe sous la patte. Sans pourtant réussir à accumuler une couche suffisante de graisse pour l’hiver. Dans la toundra estivale du Spitzberg, les ours polaires sous-alimentés font peine à voir, avec leur pelage terne et leur corps amaigri. Leur état augmente les risques en cas de rencontre avec des touristes, toujours plus nombreux à vouloir visiter l’Arctique. Et la masse graisseuse de l’ours polaire stocke tous les polluants chimiques rencontrés dans l’environnement. En période de jeûne, les réserves de graisse se transforment en énergie, libérant les toxiques organiques accumulés. L’organisme du roi de l’Arctique s’empoisonne alors de l’intérieur.

Projets d’extraction des multinationales

Grâce à la fonte de la banquise, les sociétés pétrolières espèrent accéder à de nouvelles zones d’extraction. © United States Coast Guard

 

Tandis que la menace s’aggrave pour les animaux de l’Arctique, l’industrie se frotte les mains. Grâce à la fonte de la banquise, les sociétés pétrolières espèrent accéder à de nouvelles zones d’extraction. Selon les dernières estimations, l’océan Arctique renfermerait un cinquième des réserves pétrolières mondiales non encore découvertes. La disparition prochaine des glaces durant la période estivale, prévue par les modélisations du climat, permettrait l’exploitation des gisements à grande échelle. De nouvelles menaces se dessinent donc pour la faune et la flore arctiques, déjà mises à mal par le réchauffement climatique: trafic maritime, pollution, nuisances sonores, activité sismique, infrastructures, etc. En Alaska, l’habitat des ours polaires est en partie visé par les exploitations de pétrole et de gaz, prévues ou déjà  en service dans une zone de 40 km au large de la terre ferme.

La consommation mondiale de combustibles fossiles est largement responsable du réchauffement climatique et de la fonte des glaces. La disparition de la banquise ouvre à son tour l’accès à de nouveaux gisements d’énergie fossile. Un cercle vicieux par excellence…
En toute discrétion, les multinationales font avancer de grands projets d’extraction dans l’Arctique. Les chantiers navals se mettent à construire des navires-porte-conteneurs et des tankers pétroliers capables de briser la glace. Dans la mer de Petchora, par exemple, les tankers parviennent maintenant à acheminer le pétrole brut du terminal de chargement de Varanday à la ville portuaire russe de Mourmansk. Ils n’ont pas besoin de brise-glaces, étant en mesure de se frayer un passage dans une couverture de glace de 1,5 m d’épaisseur. Dans la mer de Kara, plus au nord-est, des navires-porte-conteneurs faisant office de brise-glaces circulent déjà toute l’année.

Le recul de la banquise ouvre de nouveaux itinéraires au trafic maritime commercial. Il est par exemple possible de longer la côte de l’Eurasie sur 4'700 km pour relier l’Europe du Nord au Japon en passant par la Sibérie. Une aubaine pour les compagnies de tankers et de porte-conteneurs. Les premiers navires commerciaux ont d’ores et déjà pris ce raccourci à travers les eaux arctiques. En août 2011, un premier pétrolier géant de 280 m de long choisissait cette voie. "Grâce à la route maritime du Nord, l’océan Arctique est devenu la première région économique de Russie", constatait Alexander Granberg en 2004, lors d’un atelier sur le fret maritime. Cet économiste russe, décédé il y a deux ans, prédisait aussi que l’Arctique allait se développer plus vite que tout le reste de la Russie. Aujourd’hui, ce pays est responsable de la production de 80% du pétrole et de 99% du gaz naturel dans l’Arctique.

La route maritime du Nord reste déjà ouverte pendant 20 à 30 jours chaque année. Les prévisions promettent une saison navigable d’une durée de 100 jours dans un futur proche. Mais des scientifiques russes relèvent que le trafic croissant constitue d’ores et déjà la plus sérieuse nuisance pour les ours polaires de l’Arctique russe. Sans parler des conséquences dramatiques d’une éventuelle catastrophe pétrolière dans ces régions reculées, à la biologie riche et fragile! L’Arctique canadien est logé à la même enseigne. À la mi-septembre 2012, le gouvernement du territoire du Nunavut donnait le feu vert à un projet de quatre milliards de dollars pour l’exploitation de l’île de Baffin. Après quatre ans de négociations, la compagnie Baffinland Iron Mines Corporation obtenait ainsi l’autorisation d’extraire des minerais de fer en exploitation à ciel ouvert. Tout au long de l’année, neuf navires-brise-glaces d’une capacité de 190 000 tonnes chacun achemineraient les minerais vers l’Europe, en passant par le bassin de Foxe. Le terminal de chargement devrait être construit à Steensby Inlet, zone encore intacte, à environ 70°30' de latitude Nord. Et 50 millions de litres de diesel seraient stockés pour la flotte de brise-glaces dans une zone de toundra encore intacte à l’heure actuelle.

Les navires perturbent les baleines

Chaque semaine ou presque, des scientifiques publient de nouveaux constats alarmants sur les perturbations de la vie dans la région du pôle Nord. ©Greenpeace/Gleizes

Le bassin de Foxe, gelé l’hiver, recèle une faune très riche. Les baleines boréales femelles rejoignent régulièrement cette zone pour élever leurs petits. Or la nouvelle route des cargos ne passera qu’à 70 km de là. Le bassin de Foxe est également un habitat important pour le narval et le bélouga, deux espèces fragiles. Et la population d’environ 2200 ours polaires de cette région sera fortement perturbée par le trafic maritime hivernal à travers la banquise. Tout cela fait qu’il devient difficile pour moi de répondre à mes amis, quand ils m’interrogent sur mes impressions de voyage en Arctique. Bien sûr, le Grand Nord reste une expérience sublime. Mais le Nunatsiaq, le splendide pays des Inuits, est gravement affecté par le changement climatique qui menace le cœur de l’écosystème arctique.

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