Centrales nucléaires et leucémie infantile

Prétendre qu’il n’y a rien n’est pas scientifique

Document - 8 décembre, 2010
Les enfants vivant à proximité d’une centrale nucléaire (CN) sont-ils plus fréquemment atteints de leucémie? Une étude allemande le prouve. En Suisse, on a également décidé d’approfondir la question – une entreprise difficile.

Un monstre rôde, mais personne n’arrive à l’éradiquer. Il s’acharne sur les enfants, des enfants vivant près d’une centrale nucléaire. Or, un nombre inquiétant d’entre eux sont atteints de leucémie. Il y a deux ans, une étude sur la leucémie infantile à proximité des centrales nucléaires en Allemagne, la fameuse "étude KiKK", a soulevé des vagues. Elle prouve en effet que les enfants résidant dans un rayon de cinq kilomètres autour d’une CN courent un risque deux fois plus élevé de contracter la maladie que les enfants qui habitent plus loin.

Personne n’a jamais contesté les résultats. Une seule objection toutefois: est-ce que ces leucémies ont quelque chose à voir avec les centrales nucléaires? Dans des "études épidémiologiques", on constate, certes, une incidence plus élevée des cas de leucémie, mais on n’a jamais pu établir une relation directe entre une cause et la maladie.

Dans la prise de position officielle concernant l’étude KiKK, on peut d’ailleurs lire ceci: "En l’état actuel de nos connaissances, le rayonnement qui provient des centrales nucléaires fonctionnant normalement ne peut être considéré comme la cause de l’accroissement du risque qui a été observé." Cette remarque met mal à l’aise l’Office fédéral allemand de la protection contre les rayonnements, qui a mandaté l’étude: "Nous ne nous sentons tout simplement pas en mesure de faire une déclaration claire et nette sur la base des données dont nous disposons", a expliqué Bernd Grosche, collaborateur de l’Office fédéral, lors d’un colloque concernant l’étude KiKK à Berlin, ajoutant: "Mais je suis content qu’il existe une décision de sortir le pays du nucléaire. Nous devrions nous y tenir!"

Au cours de ce même colloque, les participants ont débattu de manière circonstanciée des causes possibles de contamination. Se pourrait-il que ces cas de leucémie soient transmis par les pères qui travaillent dans les CN? Ou des doses de radiation basses déclencheraient-elles la maladie dans l’embryon? Car, même avec un régime d’exploitation normal, les CN émettent des radionucléides – et notamment du tritium. Le tritium est volatil et considéré comme agressif. Il serait possible que des femmes enceintes habitant près d’une CN aient été exposées durant une courte période à un rayonnement accru, et que cela se soit produit juste au moment où le foetus est particulièrement sensible et réagit. Personne ne peut, pour l’instant, expliquer comment cela se passe. Mais de nombreux experts allemands de la protection contre le rayonnement sont d’accord pour dire que ce serait une attitude non scientifique que de prétendre que les CN n’y sont pour rien – tant que cela n’est pas prouvé.

Un lien "inopportun"
Naturellement, tout le monde ne voit pas les choses de la même façon: à la mi-avril, en Suisse, le Forum médecine et énergie (FME) a convié les médias à une présentation de sa brochure "Leucémie infantile et centrales nucléaires: faut-il – oui ou non – s’inquiéter?". Le FME, qui a la réputation d’être favorable à l’énergie nucléaire, est d’avis que la multiplication des cas de leucémie dépend à la fois de la "densité de la population, du statut social et des flux migratoires".

Les auteurs de la brochure partent du principe que des virus seraient à l’origine des leucémies. C’est la raison pour laquelle ils considèrent "inopportun" de parler de leucémie infantile en relation avec la construction de nouvelles centrales nucléaires. Cela ne devrait pas être aussi facile… En 2008, interpellée par l’étude KiKK, et parce qu’on ne disposait pas jusqu’alors de données en la matière, la Ligue suisse contre le cancer a lancé l’étude CANUPIS, "Centrales nucléaires et cancer de l’enfant". Le problème est qu’il y a de fortes chances pour que l’on ne puisse rien tirer de cette étude, parce que la Suisse est trop petite.

L’oncologue bâlois Claudio Knüsli, président de PSR/IPPNW Suisse, section de l’association des Médecins Internationaux pour la Prévention de la Guerre Nucléaire (International Physicians for the Prevention of Nuclear War), critique le fait que l’impact, et donc la "preuve statistique" de l’étude, soit trop faible, tout simplement parce qu’il n’y a pas assez de cas: "On pourrait tout aussi bien jouer à pile ou face et renoncer à cette étude coûteuse qui risque d’ailleurs d’être instrumentalisée pour prétendre qu’il n’y a pas de relation entre la leucémie et les centrales nucléaires – une affirmation qui pourrait être exploitée politiquement, notamment dans la perspective de la construction de nouvelles CN."

Matthias Egger, responsable de l’Institut de médecine sociale et préventive à l’Université de Berne, qui réalise l’étude CANUPIS, rétorque à cette critique: "C’est probablement la meilleure étude qui ait jamais été faite à ce sujet!" Il admet toutefois: "Peut-être qu’elle porte sur un champ trop restreint, mais nous ne pouvons pas faire d’étude qui ait plus d’impact. Cela est impossible, compte tenu des conditions-cadres." Les premiers résultats de l’étude sont attendus l’an prochain. D’ores et déjà, on peut affirmer une chose: si l’on ne peut rien prouver, cela ne veut pas dire qu’il n’y ait rien.

Auteur: Susan Boos, est rédactrice auprès du quotidien zurichois «WOZ, Die Wochenzeitung».

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