Energie solaire

Le Valais à la croisée des chemins

Document - 16 décembre, 2012
Le hameau d’Oberried, qui fait partie de la commune de Bitsch, est situé au-dessous de la Riederalp, sur la terrasse ensoleillée qui surplombe la vallée du Rhône. Ici, le soleil brille dans un ciel sans nuage, même lorsque le plateau est plongé dans un épais brouillard en automne et en hiver. Christian Fux et Paul Weber ont voulu utiliser cet atout et ont investi dans leur propre centrale solaire. C’était sans compter sur la politique énergétique du canton, et notamment du groupe régional Energie Brig-Aletsch-Goms (EnBAG).

19.06.2012 (Bellwald/Valais) Le projet Solaire Jeunesse de Greenpeace installe des panneaux solaires sur des paravalanches. ©Greenpeace/Fotju

 

L'ensoleillement annuel au Valais est en moyenne 16% plus élevé que dans les autres cantons. À Zermatt, il est même de 21% supérieur à la moyenne suisse. Ces valeurs sont en totale contradiction avec la quantité de courant solaire produite jusqu’ici en Valais. La puissance des centrales photovoltaïques actuellement installées est de 2,5 MW, selon la Fondation RPC (Rétribution à prix coûtant du courant injecté). Cela représente tout juste 8 watts par habitant. En comparaison, d’après le magazine du photovoltaïque Photon, la production par habitant est de 640 watts en Bavière, de 300 watts dans toute l’Allemagne et de 210 watts en Italie. Pour la Suisse, elle n’est que de 26 watts.

On reproche à Jean-Michel Cina de traîner les pieds

En 2008, le socialiste valaisan Thomas Burgener, alors conseiller d’État, avait chargé le bureau d’ingénierie easi à Brigue de mettre au point un "Plan de mesures sur l’énergie solaire en Valais". Fin 2010, le document était présenté. Les résultats sont étonnants: si l’on installait des panneaux solaires sur un tiers des surfaces de toits en Valais, on pourrait produire environ 800 GWh d’électricité solaire – soit un tiers de la consommation d’énergie du canton (sans l’industrie). L’année suivante – en été 2011 –, l’émission scientifique de la télévision suisse alémanique Einstein a voulu savoir ce qu’il était advenu de ce plan de mesures.

EnBAG brusque les producteurs de courant solaire
L'an dernier, dans la zone couverte par EnBAG*, un groupe de centrales solaires installées sur 18 toits privés a été raccordé au réseau. À elles seules, elles génèrent une puissance de 860 kW et produisent environ 1 GWh d'électricité. Or, les producteurs de courant solaire ont été mis sur la liste d'attente de la RPC et vont devoir patienter jusqu'à trois ans pour toucher la RPC, qui est de 31 ct./kWh en moyenne depuis le 1er octobre 2012. Pour la phase de transition, ces producteurs avaient tablé sur un tarif de 15 ct./kWh. Quelle n'a pas été leur surprise lorsque, dans sa lettre du 6 avril 2012, EnBAG leur a annoncé que le tarif de rachat de 15 ct./kWh s'échelonnerait désormais entre 5,35 ct./kWh (tarif minimal en été) et 11,4 ct./kWh (tarif maximal en hiver) pour les centrales d'une puissance de plus de 3 kW, et ce avec effet rétroactif au 1er avril.

La rédaction a interrogé le conseiller d’État PDC Jean-Michel Cina, qui avait repris le Département de l’énergie après les élections de 2009. Cina n’a pas caché que la promotion du solaire n’était pas une priorité. Le canton se concentre plutôt sur l’extension du parc hydraulique: "Avec l’énergie hydraulique, en particulier les petites centrales, nous pouvons générer plus rapidement une puissance plus élevée qu’en équipant tous les toits de panneaux photovoltaïques." Dans ses conférences, Cina vante régulièrement l’énorme potentiel du courant solaire, pour aussitôt en déléguer la responsabilité aux communes, aux propriétaires privés et aux entreprises.

L’étude sur le solaire en Valais propose un train de mesures qui pourraient être prises pour transformer le Valais en canton solaire: tout d’abord, créer une "task force Énergie solaire Valais", composée de représentants du canton, des communes et de la promotion économique; deuxièmement, assurer un financement de transition jusqu’au versement de la RPC; troisièmement, inscrire la stratégie solaire dans la loi. L’étude recommande en outre des contributions aux investissements, des allégements fiscaux et des emprunts à taux faibles.

Natalie Theler, collaboratrice du Service cantonal de l’énergie et des forces hydrauliques, nous explique que, deux ans après la publication de cette étude, il n’existe toujours pas de task force, de mesure légale efficace ou de financement de transition. Le canton s’en tient à des mesures ponctuelles, telles que la formation d’experts, les allégements fiscaux, les recommandations pour les communes, les outils de calcul de rentabilité des centrales solaires et l’information aux professionnels du solaire. Et d’ajouter: "C’est aussi aux usines électriques et aux communes actionnaires impliquées d’assumer leur responsabilité". Or, sur ce plan, "il se passe beaucoup de choses". C’est pourquoi "la création d’une task force n’est pas prioritaire."

Heini Glauser, du bureau d’ingénierie EASI, qui a rédigé le plan de mesures à la demande du canton, est d’un tout autre avis. Il est déçu du manque d’efforts de la part de Jean-Michel Cina et de son département: "Pratiquement aucune des mesures proposées dans l’étude n’a été mise en œuvre. Le canton en rejette la responsabilité aux communes et aux usines électriques. Cela conduit notamment à des inégalités scandaleuses au niveau des tarifs de rachat." Pour les éviter, le canton aurait dû "fixer un dédommagement minimal de 25 ct./kWh pour le courant solaire et poser des exigences aux Forces motrices valaisannes (FMV) en matière de promotion de l’électricité solaire." De plus, selon Glauser, un encouragement au solaire effectif ne peut être mis en œuvre sans task force, car le Service cantonal de l’énergie n’a pas le personnel nécessaire pour le faire.

Selon les statistiques de la Fondation RPC (état au 1er juillet 2012), 129 centrales solaires produisant au total 2,5 GWh profitent des subventions de la RPC en Valais. Septante-sept producteurs d’énergie solaire représentant environ 2,2 GWh ont reçu une décision positive. Sur la liste d’attente figurent 411 centrales solaires, d’une puissance globale d’environ 15,2 GWh.

Tandis que le Valais laisse le soutien financier des installations solaires aux usines électriques et aux investisseurs privés, d’autres cantons assument le financement de transition jusqu’au versement de la RPC. Le canton de Vaud, par exemple, intervient à hauteur de 20 millions de francs pour combler cette lacune. Au lieu de promouvoir le solaire, les usines électriques s’efforcent de canaliser les derniers ruisseaux sauvages dans des conduites for-cées – financées par la RPC.

Les statistiques de la RPC fournissent des chiffres impressionnants: la puissance totale des petites centrales hydrauliques opérationnelles, autorisées ou prévues est de 605 GWh (état au 1er juillet 2012). Deux fois plus que dans les Grisons et un record inégalé dans les autres cantons! Des raisons financières poussent le Valais à les privilégier, à savoir la redevance hydraulique que perçoivent les communes et le canton. Et comme généralement, le syndic de la commune siège dans les conseils d’administration des usines électriques, le calcul est facile à faire.

De nombreux projets, mais peu de résultats
Production d’électricité budgétée des projets d’énergie solaire ou éolienne, de biomasse et de petites centrales hydrauliques qui ont soumis une demande de RPC jusqu’en septembre 2012.

Valeurs mesurées en millions de kWh par an.

Exemple: si toutes les éoliennes qui ont fait une demande de RPC étaient construites, la Suisse pourrait produire 3,477 milliards de kWh de courant éolien par an. Les éoliennes autorisées par la RPC qui ont été réalisées jusqu’à la fin 2010 ne produisent toutefois que 40 millions de kWh par an.

Les tarifs de rachat des usines électriques sont très différents

En ce qui concerne la promotion du courant solaire, les Forces motrices valaisannes (FMV), qui appartiennent au canton, aux communes et aux distributeurs d’électricité régionaux, en sont encore à la phase d’analyse, peut-on lire dans leur rapport annuel 2011. Au lieu d’encourager l’installation de centrales photovoltaïques, les FMV ont participé à hauteur de 10% au capital-actions de la station de pompage-turbinage de Nant de Drance, dont les coûts s’élèvent à 1,8 milliard de francs.

Les usines électriques valaisannes appliquent des tarifs de rachat très différents. Selon Natalie Theler, du Service cantonal de l’énergie, plusieurs distributeurs d’électricité du Bas-Valais paient de 20 à 30 ct./kWh. Dans le Haut-Valais en revanche, la plupart des usines électriques ne paient que 15 ct./kWh. Et certaines appliquent même des tarifs encore plus bas, d’après les recherches du magazine Greenpeace. EnBAG, par exemple, a surpris les producteurs de courant solaire privés en avril dernier en procédant à une réduction de 8,5 ct./kWh (voir encadré p. 55), alors que les producteurs tablaient sur un tarif de 15 ct./kWh pour la période de transition jusqu’au versement de la RPC. Selon eux, ce tarif avait été convenu oralement avec EnBAG et c’est sur cette base que les banques leur avaient accordé des prêts hypothécaires.

Pour justifier cette réduction, EnBAG renvoie aux recommandations publiées par l’Office fédéral de l’énergie (OFEN) en février 2010. Mais ce que EnBAG qualifie de prix maximal recommandé est en fait un tarif minimal dans ces recommandations. L’OFEN écrit expressément: "Des rétributions plus élevées sont possibles." Urs Wolfer, responsable du domaine Énergie solaire auprès de l’OFEN, déclare laconiquement: "Quand on ne veut rien faire, on déclare que le minimum est un maximum.

Paul Weber: "Je ne fais plus du tout confiance à EnBAG"

Chez les producteurs de courant solaire concernés, la politique de dissuasion d’EnBAG a suscité de vives critiques. Pour eux, cette réduction de tarif a été comme un coup de tonnerre. Christian Fux, qui a construit une centrale solaire produisant environ 35'000 kWh par an, a l’impression de «s’être fait avoir". "Plusieurs propriétaires m’ont déclaré qu’ils n’auraient jamais construit une centrale s’ils l’avaient su." Outre la baisse soudaine de tarif, Christian Fux critique également la «communication difficile" avec EnBAG et "le fait qu’en matière de solaire, le savoir professionnel y est quasiment inexistant".

Paul Weber, qui a construit une centrale de 7 kWh à Oberried, a aussi l’impression d’avoir été mené en bateau. Dans une lettre à EnBAG, il écrit: "Je ne fais plus du tout confiance à EnBAG et je ne suis sans doute pas le seul. Tous dans la région, nous avions cru qu’on nous verserait 15 ct./kWh jusqu’au versement de la RPC." En agissant ainsi, EnBAG a réussi à "briser l’élan chez les particuliers de la région". Depuis quelque temps, Paul Weber a le sentiment "que le lobbying politique de l’industrie électrique cherche à prouver à la population suisse qu’il n’y a qu’une solution: l’énergie nucléaire".

Prix de production du courant solaire
Les centrales solaires peuvent tenir la dragée haute aux petites centrales hydrauliques en termes de coûts de production. Selon les calculs de la société argovienne Solventure, les coûts de production d'une centrale solaire en Valais oscillent, selon sa taille et le taux d'intérêt des capitaux, entre 15 et 37 ct./kWh. Avec un taux de 2% et un amortissement sur 25 ans, une petite centrale (40 m2, puissance de 5 kW, production annuelle de 6'000 kWh, investissement de 22'000 francs) produit déjà de l'électricité à un prix de 22 ct./kWh. Pour une centrale plus grande (160 m2, puissance de 20 kW, production annuelle de 26'400 kWh, investissement de 70'000 francs), le coût de production baisse à 16 ct./kWh.

Contacté par le magazine Greenpeace qui voulait savoir ce qu’il pensait des critiques des producteurs d’énergie solaire, le directeur d’EnBAG, Paul Fux, n’a pas souhaité prendre position et a très vite raccroché. Les nerfs sont apparemment à vif chez ce producteur. Il faut dire que l’insatisfaction de la population à l’égard des distributeurs d’électricité régionaux augmente.

Urs Wolfer: "EnBAG est-elle prête à encourager le courant solaire?"

Selon Urs Wolfer de l’OFEN, la baisse des tarifs de rachat décidée par EnBAG est "juridiquement valable". Pour ce qui est de la baisse de tarif ultérieure du 1er avril 2012, tout dépend, selon lui, "de ce qui figure dans la liste des tarifs d’EnBAG. Généralement, EnBAG précise que les tarifs peuvent être adaptés à tout moment aux nouvelles donnes du marché." Mais, en dehors de l’aspect juridique, il y a l’aspect moral. Sur ce point, Urs Wolfer constate: "Les producteurs d’énergie solaire ont fait confiance à EnBAG qui leur garantissait, oralement, un tarif de 15 ct./kWh. Baisser soudainement ce tarif n’est pas très élégant." Pour Wolfer, la question qui se pose est de savoir si EnBAG souhaite vraiment encourager le courant solaire.

Le fait est que le canton du Valais et EnBAG privilégient l’extension du parc hydraulique. Le dernier projet d’EnBAG n’est-il pas de construire une centrale hydraulique au cœur du site Jungfrau-Aletsch, inscrit sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO? Le conseil d’administration d’EnBAG est un véritable biotope pour le PDC et les présidents des communes concernées. L’été dernier, l’ancien conseiller d’État PDC Rolf Escher a cédé la présidence à Renato Kronig, un avocat issu des rangs de ce parti et qui siège aussi au conseil d’administration des FMV. La conseillère nationale Viola Amherd, syndique de Brigue, siège elle aussi au conseil d’administration aux côtés de Manfred Holzer, syndic de Naters, et d’Anton Karlen, syndic de Bitsch, tous deux PDC, ou d’Herbert Schmidhalter, syndic PCS de Ried-Brig. Tous ont approuvé la baisse massive des tarifs d’EnBAG le 16 mars 2012.

Voilà donc à quoi ressemble la sortie du nucléaire prônée par la conseillère fédérale PDC Doris Leuthard et le président du PDC Christophe Darbellay dans les terres du PDC: le conseiller d’État PDC Jean-Michel Cina mise sur les petites centrales hydrauliques et les stations de pompage-turbinage. En même temps, il délègue la promotion du courant solaire aux communes et aux distributeurs d’électricité comme EnBAG. C’est là que siègent la conseillère nationale PDC Viola Amherd et les syndics PDC de la région qui découragent les dynamiques producteurs de courant solaire comme Christian Fux et Paul Weber avec leurs bas tarifs. Le tournant énergétique n’est pas encore une réalité sous le soleil d’Oberried.

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