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Les débuts désastreux d’un apiculteur amateur

Page - 2 juin, 2014
La mort des abeilles dans le monde, les films sur les abeilles au cinéma et des ruches qui prolifèrent... Mais celui qui se lance dans l'apiculture ne s'adonne pas à un hobby à la mode. Il s'immerge dans une sous-culture terre à terre avec de grandes responsabilités. L'auteur de cet article élève des abeilles depuis deux ans. Il sait ce qu'est un vrai désastre et connaît la nécessité de suivre régulièrement la littérature spécialisée.

Texte de Markus Tischer - Illustrations de Janine Wiget

To start from scratch – depuis cette année, cette expression a un sens nouveau pour moi. Si elle n'était jusqu'ici qu'une figure de rhétorique souvent utilisée en anglais ou entendue dans des chansons pop, je sais désormais qu'elle pourrait venir du monde des apiculteurs. "Partir de zéro" – pour nous, cela veut dire passer chaque week-end à racler des plaques de bois. Au fond, nous travaillons avec un matériau sympathique: les cadres où les ouvrières bâtissent les alvéoles sont en bois d'aulne, les "ruches suisses" que j'ai moi-même construites sont en épicéa. Mais ce rucher, fabriqué avec amour, est contaminé, hautement infectieux. Nous sommes en zone interdite: "loque européenne des abeilles", tel est le verdict de l'inspecteur. Mais qu'est-ce que ça signifie concrètement? Nous le découvrons sur l'affiche "Épizooties dangereuses frappant les abeilles", qu'il vient d'apposer sur le mur du rucher. D'abord, nous allons devoir tuer les abeilles. Puis nous devrons appliquer de la soude caustique et un désinfectant sur tous les matériaux avec lesquels elles ont été en contact. Depuis quelques semaines, nous nous essayons au métier d'apiculteur. Ce qui frustrait notre prédécesseur en fin de carrière, nous en faisons l'expérience dès nos débuts.

La vocation d'apiculteur


L'affiche concernant les épizooties fait partie de la ruche en kit. Le rucher est, quant à lui, joliment situé, comme dans un conte de fées. On y trouve vraiment tout ce qu'il faut et il peut accueillir jusqu'à seize colonies d'abeilles. Dans ce singulier et mystérieux mélange d'ustensiles high-tech et low-tech, on trouve aussi un porte-rayons, un entonnoir à abeilles, un extracteur centrifuge ou un lève-cadre: tout un jargon auquel je me suis habitué très facilement. Rien n'a été oublié, même le plus improbable – jusqu'à la colle spéciale qui permet de marquer la reine (à condition d'en voir une) au moyen d'une pastille numérotée...
Je possédais déjà un outil d'apiculteur: un "enfumoir" en métal pour projeter de la fumée à base d'herbes séchées à l'intérieur de la ruche. Des amis me l'avaient offert pour mon 40e anniversaire, deux ans plus tôt. J'avais apparemment mentionné un peu trop fort que je souhaitais élever des abeilles... Ce monde me paraissait fascinant. D'abord la communication entre les insectes; puis leur origine, qui remonte à des temps immémoriaux; mais aussi ce côté mystérieux, poétique: bref, tout le caractère existentiel d'une vie d'abeille. Cet outil qui suscitait bien des questions est resté sur la bibliothèque, pour la dernière phase de l'apprentissage théorique du métier d'apiculteur…

C'est du sérieux

Cette phase devait s'achever avec mon dernier déménagement. Peu après, mon meilleur ami évoque par hasard mes ambitions en discutant avec mes nouveaux voisins. Or, il s'avère que l'apiculteur de 80 ans qui habite juste à côté cherche – en vain jusqu'ici – un successeur. Pourquoi ne pas saisir l'occasion? "C'est vous qui voulez reprendre mes abeilles?", demande-t-il lors de notre premier contact. Il ne s'écoulera guère de temps jusqu'à la signature du contrat.
Entretemps, je le rencontre quand même plusieurs fois, lui et sa femme. Il faut le convaincre, gagner sa confiance. Oui, nous avons compris que nous ne pourrions plus partir en vacances qu'en dehors de la saison des abeilles, soit entre octobre et février. Oui, je lui promets d'apprendre le b.a.-ba du métier en suivant le cours organisé par les Amis des abeilles zurichois, auprès desquels je me suis déjà inscrit. Notre prédécesseur était le dernier apiculteur du village. Bientôt, je le serai à mon tour. Encore une chose: nous devons nous abonner à la Schweizerische Bienen-Zeitung. Pour l'heure, il nous prête les numéros qu'il possède. Les articles s'intitulent: "Ne pas oublier la loque européenne", "Liste des communes dans lesquelles l'utilisation de streptomycine est indiquée en 2012" ou "Comment fixer rapidement du fil de fer sur les cadres à couvain". Et les "Observations apistiques" trouvent ici des lecteurs attentifs.

L'heure de vérité


En hiver, je reçois Der Schweizerische Bienenvater, la bible des apiculteurs alémaniques. Je suis l'un des derniers à recevoir cet ouvrage de référence en cinq tomes sous ce titre. Récemment, il a été rebaptisé Das Schweizerische Bienenbuch, les éditeurs ayant tenu compte du fait que ce domaine jusqu'ici réservé à des vieux messieurs excentriques se féminise et se rajeunit. Fort de ce savoir séculaire, nous attendons impatiemment notre première saison, le moment crucial où, au printemps, les colonies entreprennent leur premier vol.
Cela signifie que nous passons aux choses sérieuses. Pour les abeilles, c'est le moment où elles vont pouvoir vider leur poche rectale, après le long repos hivernal. Nous attendons. Assez longtemps... Soudain, l'une de nos huit colonies se réveille enfin. Deux autres ne donnent que de faibles signes de vie. Peu de vols. De jour en jour, il devient manifeste que nous ne serons pas épargnés par la dure réalité. La moitié des colonies d'abeilles suisses n'a pas survécu à l'hiver.
Combien de temps devons-nous attendre? Je demande à mon prédécesseur – encore quelques jours, jusqu'à ce que nous ouvrons les ruches ensemble. Le spectacle est affligeant: cinq colonies sont mortes, les ruches sont pleines de cadavres. Deux colonies sont très faibles, leur bourdonnement est à peine perceptible. Seule la colonie n° 1 donne l'impression d'être en bonne santé. C'est un spectacle qui a poussé ces dernières années de nombreux apiculteurs à jeter l'éponge. De nos jours, l'apiculture n'est pas un passe-temps anodin pour les débutants. C'est une responsabilité, car une petite erreur peut conduire au désastre et décider de la vie ou de la mort du rucher.

Tentatives d'explication

Une chose est sûre: la mort des abeilles a plusieurs causes. Dans notre cas, il semble qu'il y ait deux raisons principales. Les abeilles n'étaient pas suffisamment protégées contre le varroa. Si l'on n'intervient pas correctement pour lutter contre ce fléau – le bon moment et la bonne température sont décisifs –, nombreuses sont les abeilles qui ne réussiront pas à surmonter un long hiver. La fascinante grappe dans laquelle elles se réchauffent mutuellement – se déplaçant tantôt à l'extérieur, dans la zone moins agréable de cet agglomérat, tantôt à l'intérieur, bien au chaud – n'est alors pas assez grosse pour maintenir la température nécessaire. La température du corps d'une abeille est proche de celle des humains.
Le varroa avait sans doute quelque chose à voir avec la seconde cause de ce désastre, la "loque européenne", maladie bactérienne très contagieuse. En effet, les insectes sont plus vulnérables quand les colonies sont affaiblies et décimées par l'acarien. Une abeille parasitée vit trois fois moins longtemps qu'une abeille saine. Le film de Markus Imhoof, Des abeilles et des hommes, m'a, une fois de plus, montré de quelle manière monstrueuse le varroa destructor s'attaque aux abeilles: transposé à taille humaine, un tel acarien est aussi gros qu'un lapin adulte. Toujours est-il que l'inspecteur déballe aussitôt sa bouteille de gaz pour "soufrer" sous nos yeux les deux colonies infectées. Après ce spectacle atterrant, il nous conseille de les faire incinérer, de même que les survivantes des colonies mortes. Il ne nous reste que la colonie n° 1 qui, jusqu'ici, ne présente aucun signe extérieur de l'épizootie. Bien que les autorités recommandent de liquider une colonie en présence d'un taux d'infestation de plus de 50%, nous sommes décidés à la sauver.

Premiers secours


Si l'apiculteur a quelques nuits d'insomnie, nous autres novices, nous regardons l'assainissement prévu avec un certain pragmatisme. Premièrement, nous devons désinfecter méticuleusement la ruche afin d'éliminer toute trace d'agents pathogènes. Cela nous oblige à enfiler à chaque fois nos combinaisons de protection et à nettoyer à fond l'intérieur des caissons avec des moyens mécaniques, chimiques et thermiques. Nos nouvelles colonies doivent être préservées des funestes bactéries. Deuxièmement, il s'agit de sauver la colonie n° 1. Pas question de démarrer sans aucune abeille! Et la seule chance de l'éviter, c'est de prendre une mesure draconienne: mettre la colonie n° 1 en quarantaine. Pour cela, nous devons transférer les abeilles sous forme d'essaim dans une vieille caisse.
La veille au soir, nous étudions rapidement la bible des apiculteurs pour savoir ce dont nous avons besoin avant de mettre au point les détails avec notre prédécesseur. C'est le premier de toute une série d'exercices que nous accomplirons désormais à l'aube, avant d'aller travailler et sans avoir encore pu profiter des connaissances du cours. Au début, cela rend un peu nerveux de transbahuter dans une caisse des milliers d'insectes qui bourdonnent, en donnant quelques coups de poing énergiques sur les cadres que l'on vient de retirer. Nous poussons délicatement les abeilles récalcitrantes à l'aide d'une brosse. Au début, je ne me rendais pas vraiment compte de ce qu'une petite abeille doit endurer. Une colonie vit maintenant dans une cave sombre de notre maison. Ce ne sera pas la dernière fois que nos colocataires vivront une expérience surprenante: une grappe d'au moins 20 000 abeilles se met à bourdonner dès que quelqu'un allume la lumière.
La caisse – nous nous en sommes assurés – est hermétiquement fermée. Après trois jours de diète, la colonie n° 1 doit avoir éliminé tous les agents pathogènes de la loque européenne et être prête à réintégrer son ancienne ruche désinfectée. Encore une chose qu'il faut faire le matin, lorsque les abeilles sont moins agressives. Et n'effectuez surtout pas une telle opération à la va-vite, car elles ressentent le stress de l'apiculteur. Elles n'aiment pas la sueur.
Difficile de pratiquer cet exercice avec flegme. Cela ne va pas sans piqûres. Il arrive que le dard des abeilles transperce nos jeans, et parfois, nous avons l'imprudence d'oublier notre voile blanc. Notre prédécesseur, lui, n'en porte jamais; il a son cigare. "Les piqûres font partie du métier", dit-il. Nous en ferons bientôt l'expérience. Car la colonie n° 1 semble pour l'instant sauvée. Mais déployer tant d'efforts pour une seule colonie n'en vaut pas la peine – et nous voulons plus d'abeilles...

Comment se procurer une colonie d'abeilles

Qui aurait pu s'imaginer qu'à la caserne des pompiers de Zurich, la liste d'attente des personnes intéressées par des colonies d'abeilles était déjà close pour cette année? Ce soir-là vers 22 heures, à l'Auberge du Cerf à Egg, nous assistons à l'assemblée générale de l'association des apiculteurs du district de Meilen – un petit tuyau de notre prédécesseur qui a aussi fait le déplacement. Pendant qu'on nous sert une copieuse assiette de charcuterie, nous essayons de nouer des contacts avec des apiculteurs expérimentés. Il doit bien y en avoir un qui nous confiera l'une de ses colonies.
C'est la deuxième fois en une semaine que j'assiste à une telle manifestation. La saison des abeilles vient de commencer. Pourtant, il est bientôt manifeste que nous n'avons aucune chance. Les pertes enregistrées l'hiver dernier ont été telles que personne ne veut partager ses abeilles avec nous. Il ne nous reste plus, ce soir, qu'à écouter la conférence sur les plantes mellifères. Et si on répondait à une annonce dans la Schweizer Bienenzeitung? Si on achetait une colonie à Vals et qu'on la transportait dans l'Unterland zurichois? La solution viendra finalement de l'ancien collègue de travail d'un ami, un apiculteur bio qui se montre disposé à nous céder une colonie. Le transport doit avoir lieu le dimanche soir, dans une voiture de tourisme que nous avons aménagée en conséquence. Or, c'est une "ruche suisse" complète que le sympathique apiculteur nous confie avec sa colonie d'abeilles – et même la plus résistante. Ses dimensions sont telles que nous devons déployer des efforts prodigieux pour la faire entrer dans la voiture... Tandis que nous faisons route, un bourdonnement intense se fait entendre dans l'habitacle. Notre installation n'est pas tout à fait étanche. L'opération se termine bien, mais avec quelques piqûres. Il fait déjà nuit quand les quelque 30 000 abeilles sont enfin installées dans la ruche. Des tranches d'oignons crus sur les piqûres devraient empêcher qu'elles n'enflent – c'est du moins ce que nous voulons croire...

Observation du trou d'envol


Finalement, nous suivons aussi le cours. Après toutes ces émotions, de solides bases théoriques ne peuvent pas nous faire de mal. Un samedi après-midi sur deux, nous écoutons les explications de notre professeur qui s'avère être un défenseur infatigable de la "ruche suisse" – alors que, dans le monde entier ou presque, on utilise des ruches Dadant à toit plat, de simples caisses qu'on peut poser n'importe où. Mais nous apprenons qu'un apiculteur qui a un vrai rucher et une ruche suisse avec ouverture à l'arrière est "à tu et à toi avec la reine". Le responsable du cours de base I des Amis des abeilles zurichois prône l'apiculture intuitive. On peut quasiment tout déduire en observant le comportement des abeilles: l'observation du trou d'envol serait d'ailleurs pratiquement la principale activité de l'apiculteur. Je comprends pourquoi. Moi aussi, j'aime flâner le matin autour du rucher avec ma tasse de café à la recherche de symptômes notables. Il suffit de savoir les déceler, interpréter ce qui se trouve sur la planche de vol – des larves curieuses, des abeilles mortes, etc. Les déjections et les déchets fournissent des informations importantes concernant, par exemple, l'état du couvain, les symptômes d'épizooties et des tendances à former des essaims. On peut tout savoir, sans avoir besoin de déranger toute la colonie. Car chaque observation à l'intérieur de la ruche peut être considérée comme une atteinte massive à l'intégrité d'un vaste organisme. Mais il y a aussi la pratique. Dans la ruche, il y a des colonies d'abeilles vivantes qui sont là pour nous l'enseigner.
Durant le cours, personne ne demande pourquoi, après leur avoir pris la plus grande part de leur miel, on les nourrit chaque année avec de l'eau sucrée. Notre professeur pense qu'on pourrait faire des expériences et leur laisser plus de miel. Le cours est bien fréquenté; il y a aussi des femmes et un très jeune homme. J'ai même récemment rencontré mon médecin de famille qui suit un cours parallèle. Ce que nous apprenons ici, nous l'avons souvent pratiqué dans la réalité. Nous avons vérifié que la colonie n° 1 n'a pas de maladies et que la reine a pondu des œufs. Nous avons réussi la reproduction des abeilles de la colonie n° 2. Nous avons prélevé de fascinantes cellules de reines. Nous avons procédé à leur marquage à l'aide d'une pastille collée. Nous avons même failli marquer un faux bourdon. Nous avons essayé d'empêcher que les abeilles essaiment. Entre-temps, la loque européenne a aussi contaminé le rucher-école – cette épizootie peut vraiment toucher tout le monde. En tout cas, mieux vaut ne pas procéder intuitivement pour lutter contre le varroa – cela constitue même le contenu capital du cours. Nos armes sont organiques: elles s'appellent acide oxalique et acide formique.

À l'apiculteur de contrôler ses colonies


Cette année passée en symbiose avec les abeilles représentait un défi pour moi et cette expérience m'a subjugué. Déjà, la beauté du rucher peut vous réconcilier avec les circonstances les plus ingrates. C'est une bonne façon de commencer la journée, un exercice pour trouver la sérénité et admirer la parfaite organisation sociale des abeilles.
L'abeille est une créature qui assume de multiples tâches et qui les accomplit méthodiquement durant sa courte vie. D'abord, elle nettoie les cellules, puis soigne le couvain; plus tard, elle produira de la cire, construira des alvéoles, transformera la nourriture, montera la garde. Ce n'est qu'à la fin, qu'elle deviendra une ouvrière.
Nous sommes fascinés par ce qui se passe dans ces ruches suisses. Et nos colocataires s'étonnent de voir de nouveaux outils étranges dans la maison... Certains prennent nos récipients d'eau sucrée pour du produit de vaisselle. On nous parle de phénomènes curieux, comme cet essaim qui s'est échappé à la Pentecôte, alors que nous étions partis trois jours à la montagne.
Plus tard, nous avons cherché cet essaim dans le voisinage, mais finalement, il a bien fallu se rendre à l'évidence: nos trois jours de randonnée s'étaient soldés par une colonie en moins. – Un jour, ma collègue de travail m'annonce au téléphone qu'on vient de trouver un essaim d'abeilles. Mon aide-apiculteur, revêtu d'une combinaison de protection, avec sa caisse à essaim et son savoir tiré de la bible des apiculteurs, le capturera une heure plus tard sous les yeux des voisins. L'essaim est venu enrichir notre petit centre de recherches zoogénétique sur les abeilles – et notre stock d'anecdotes.
Tout est bien qui finit bien? Nous avons au moins réussi à mettre en marche l'extracteur centrifuge. La colonie n° 1 s'est bien rétablie, au point de fournir de quoi fabriquer 20 kilos de miel. Ridicule pour les vieux briscards, mais bien plus que ce que nous avions espéré. Je déclare aux autorités que nous enverrons cinq colonies hiberner lors de la prochaine saison. "Contrôler les stocks est un devoir pour l'apiculteur", peut-on lire dans le dernier numéro de la Schweizerischen Bienenzeitung, qui vient de paraître...


Markus Tischer (46 ans) est journaliste culturel et apiculteur. Ce texte est le récit de l'année 2012. La suite a été plus réjouissante: pas de maladie, une récolte de miel généreuse… mais aussi de nombreuses piqûres. Il commence la saison 2014 avec huit colonies; toutes sauf une ont survécu à cet hiver doux.