Tomáš Sedlácek

"Nous sommes devenus une société de spécialistes bornés"

Document - 16 décembre, 2012
Philosophe parmi les économistes, Tomáš Sedláček dévoile les présupposés moraux d’une économie qui se croit neutre et objective. L’éventail de ses sources d’inspiration va de l’Ancien Testament au film Matrix.

Tomáš Sedlácek: "Utilisées à mauvais escient, les mathématiques ne font que brouiller les esprits." ©Ostkreuz/Schoenharting

 

Si l’économie avait le visage de Tomáš Sedláček, ce serait une science colorée et engageante. Économiste en chef de la plus grande banque tchèque, cet original de 35 ans arbore une chevelure rousse en bataille, un pullover violet et des jeans. Il commande un express et un coca tout en vous offrant une cigarette. Tomáš Sedláček est un conteur passionné et patient, malgré son emploi du temps très chargé et ses nombreux déplacements: de Prague à Bolzano pour une conférence au Transart Festival, puis à Munich pour rencontrer son éditeur Hanser qui publie la traduction allemande de son premier livre: L’économie du bien et du mal - pas encore traduit en français.

Cet ouvrage se fonde sur sa thèse de doctorat, refusée à l’époque par l’Université Charles de Prague. En 2009, il devenait le premier essai à figurer en tête des ventes de livres dans son pays. Suivent la traduction en anglais et les invitations: festivals, conférences, shows télévisés et même scènes de théâtre… Dans ses interventions publiques, il aborde les origines et les causes des plus récentes perversions de notre système économique. Ses constats s’appuient aussi bien sur l’Ancien Testament que sur les écrits d’Aristote, les théories d’Adam Smith, les dialogues du film Matrix ou encore les fables du Seigneur des anneaux.

Les "spécialistes bornés" – Sedláček revient régulièrement à cette nuisance. Oui, nous sommes devenus une société de spécialistes bornés, estime-t-il. "Imaginez un monde dominé par les dentistes. Brossage des dents de trois minutes et demie obligatoire. Punition en cas de manquement à la règle. La santé dentaire serait le principe directeur de la société." Mais cette analogie n’a rien d’une plaisanterie: "Voyez-vous, c’est exactement ce qui nous est arrivé avec les économistes."

Tomáš Sedláček, l’économie a-t-elle perdu le sens commun?
Oui, et les mathématiques y ont contribué. Utilisée à bon escient, c’est une science utile. Dans le cas contraire, elle ne fait que brouiller les esprits. Les mathématiques sont une parabole et ne doivent être utilisées que dans un contexte approprié. Or elles sont aujourd’hui omniprésentes.

Si l’économie est devenue ce monstre redouté par tant de personnes, est-ce en raison de sa prétention totalitaire à tout expliquer?
L’économie est devenue une religion. Elle est utilisée pour expliquer l’église, le droit, les relations familiales, la politique. La "théorie du choix rationnel" (les choix seraient opérés de manière rationnelle en fonction du plus grand bénéfice personnel) est appliquée à presque tous les domaines de la vie. L’amour s’explique-t-il mathématiquement? Oui, probablement. Mais c’est une perversité que nous devrions éviter.

Renoncer à la croissance nous aidera à passer d’une économie lourde à une économie plus légère, fondée sur le savoir et l’écologie.

 

Tomáš Sedláček commence volontiers ses conférences par le constat que notre système économique serait maniaco-dépressif. Le système, régulièrement en surchauffe, ne repose pas sur l’équilibre, mais sur le pic d’adrénaline. Sedláček trouve des signes précurseurs de ce système dès les premiers témoignages écrits de notre civilisation. L’épopée de Gilgamesh, issue de la culture mésopotamienne il y a 4'000 ans, met en scène Enkidu, une créature primitive et sauvage qui se détourne de ses troupeaux et de la nature pour mener une vie "civilisée" en ville. La nature devient ressource, l’efficacité devient le maître mot. Son ancien état de contentement ne suffit plus à Enkidu, qui veut le progrès et la spécialisation. Or la société actuelle est assoiffée de progrès et de croissance, constate Tomáš Sedláček. Objectifs de production, rendements et consommation sont la mesure d’une satisfaction illusoire.

Le capitalisme touche-t-il à son terme? Le modèle économique actuel est-il dépassé?
Non, ce n’est pas une crise du capitalisme que nous vivons actuellement. Le capitalisme n’est pas parfait, mais il possède de nombreux avantages par rapport à d’autres systèmes. Le problème, c’est le capitalisme de croissance.

Une économie de marché sans croissance, est-ce possible?
Absolument. Les États ne font pas faillite par manque de croissance, mais par excès de dettes. Non endettés, les États peuvent tenir une bonne position sur des décennies. Le système doit être restructuré sur certains points, pour que les chômeurs et les pauvres soient pris en charge. Mais pour faire reculer la pauvreté et le chômage, il existe des moyens bien plus intelligents que la croissance.

C’est là qu’intervient la notion d'"économie du sabbat" proposée par Tomáš Sedláček. Inspirée du Pentateuque, l’idée est d’introduire un jour de la satisfaction; un jour de non-productivité; un jour où les êtres humains ne tenteraient pas de changer le monde. "Si Dieu s’est reposé le septième jour, ce n’est pas parce qu’il entendait créer un nouvel univers, mais pour se réjouir de ce qu’il avait accompli." Le confort de notre mobilier, l’électricité disponible en permanence, la saveur du café sont autant de choses dont nous devrions consciemment nous réjouir de temps en temps. "L’utilité relève de la conscience, non de la performance", dit Tomáš Sedláček.

Il préconise une réduction de la charge de travail par individu et une meilleure répartition au profit de tous. Il défend donc l’idée d’une diminution du temps de travail en République tchèque. Et au Conseil national de l’économie, il propose au gouvernement une politique fiscale restrictive. L’objectif premier ne devrait plus être la croissance du PIB, mais la réduction de la dette publique. Il avance la "règle de Joseph": l’addition de la croissance et du déficit budgétaire ne devrait pas dépasser 3% du PIB. Les gouvernements seraient tenus de créer des réserves les années de prospérité. Un léger endettement ne serait plus permis que les années de déficit, dans le but de relancer la conjoncture et d’équilibrer les finances publiques. C’est ce que conseillait Joseph au pharaon de l’Ancien Testament lors du rêve prémonitoire de celui-ci sur les sept années d’abondance suivies de sept années de famine.

Vos propositions semblent simples, au moment où la crise économique mondiale plonge des États et des populations dans la misère. Ces dernières années, nous avons créé une croissance factice avec de l’argent que nous n’avions pas. Il faut mettre fin à cela. Pour le comprendre, pas besoin de mathématiques, d’économétrie ou de théorie de l’"Homo oeconomicus". Réformer le système suffira-t-il à enrayer les excès?
Vous posez la question de l’évolution ou de la révolution. J’ai connu le communisme de la Tchécoslovaquie de l’époque. Il a fallu une révolution pour renverser ce système. Mais aujourd’hui, je me réclame de la réforme du capitalisme.

N’y a-t-il pas d’alternative?
Bien sûr, il y a les coopératives d’autosuffisance et les communautés qui ont leur propre monnaie sociale, mais ceci ne fonctionne qu’à petite échelle. Vous et moi sommes libres d’adhérer à ce genre d’initiative. Et c’est bien la différence fondamentale entre le communisme et le capitalisme. Ce dernier tolère des bulles de communisme, tandis que le communisme excluait le contraire.

Comment la fin de la croissance forcenée pourrait-elle résoudre nos problèmes environnementaux?
Renoncer à la croissance nous aidera à passer d’une économie lourde à une économie plus légère, fondée sur le savoir et l’écologie. Mordor et Rivendell, du film Le Seigneur des anneaux, cela vous dit quelque chose?

Non, pourquoi?
Parce que la colonie de Rivendell ne produit pratiquement rien; les biens changent de propriétaire par héritage, les êtres vivants et la nature sont en bonne santé. Alors que le pays de Mordor possède une industrie lourde avec des hauts-fourneaux, abat des arbres et entretient des armées. Le PIB de Mordor était certainement plus élevé que celui de Rivendell. Mais dans lequel de ces deux mondes souhaiteriez-vous vivre?

Propos recueillis par Samuel Schlaefli

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