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Page - 10 août, 2016
Premiers pas vers un smartphone "équitable"

Nos smartphones très stylés sont plutôt de gros pollueurs et laissent des traces chez les humains et dans la nature. Il pourrait en être autrement, ainsi que le démontrent de premières initiatives – grâce à des minéraux "non conflictuels" provenant de mines certifiées et à la mise en œuvre de normes sociales plus exigeantes chez les fournisseurs.

1,4 milliard de téléphone ont été vendus dans le monde en 2015. ©Greenpeace/Fojtu

Dans un quartier périphérique de Shanghai, à l’angle de la rue Xiu Yan et de la rue Shen Jiang, une nouvelle petite ville a vu le jour il y a quelques années. Elle s’appelle Pegatron Corp. Grande comme 90 terrains de football, on y trouve des espaces de détente, des étangs où l’on peut admirer de superbes carpes koï, une offre gastronomique pour des milliers de personnes, une gendarmerie et un bureau de postes. Toutefois, personne n’y habite. On n’y vient que pour travailler. Chaque jour, 50'000 ouvriers chinois affluent vers le site dans un seul but: assembler des iPhones pour le marché mondial.

Apple en a vendu plus de 800 millions au cours des neuf dernières années – et plus de 230 millions rien que l’an dernier. En 2015, toutes marques confondues, les ventes de smartphones ont atteint le chiffre faramineux de 1,4 milliard – dont 325 millions pour le géant sud-coréen Samsung. Les actionnaires des multinationales de la haute-technologie et les consommateurs, qui, en raison des énormes quantités produites, voient les fonctionnalités de leurs appareils se multiplier pour un prix toujours plus bas, sont les premiers à en profiter.

En revanche, ce n’est pas le cas des ouvriers qui triment pour un salaire de misère dans les salles de montage d’Asie du Sud-Est et les mineurs qui doivent descendre dans de profondes galeries en Afrique et en Amérique latine. Ils se ruinent la santé pour extraire les métaux qui sont indispensables à la construction des smartphones. La nature, qui est polluée tout au long de la chaîne de production, est aussi menacée (voir encadré sur les déchets électroniques).

Sans les métaux du monde entier, pas de smartphone

L’impact environnemental de l’extraction des métaux est considérable. ©Fairphone

Un smartphone renferme jusqu’à 40 métaux, dont de grandes quantités d’aluminium, de fer, de cuivre, de nickel, de zinc, et de petites quantités de platine, de béryllium, d’indium, de tantale et d’or. Une grande partie proviennent de terres rares qui sont exploitées dans certains pays: le cobalt vient avant tout de la République démocratique du Congo et de la Zambie, le platine et le ruthénium d’Afrique du Sud.

Aussi paradoxal que cela puisse paraître, alors que la Chine construit de nouveaux centres de production de smartphones comme Pegatron Corp, à l’autre bout du monde, des villages sont  rasés pour le même objectif. Par exemple, dans la province de Limpopo, au nord de l’Afrique du Sud: le village de Ga-Pila, qui comptait plus de 4'500 habitants, a dû être évacué en raison du danger que représentaient les terrils résultant de l’extraction du platine. Or, sans ce précieux métal, nos smartphones ne fonctionneraient pas.

L’impact environnemental de l’extraction de ces terres rares est considérable: pour une tonne de cuivre, il faut compter 110 tonnes de déchets et 200 tonnes de déblais. Bien souvent, les déchets sont toxiques; ils contiennent de l’arsenic ou du plomb qui polluent la nappe phréatique ainsi que la flore et la faune. C’est le cas pour les mines d’or au Pérou, aussi bien que pour les mines de platine en Afrique du Sud. Les orpailleurs ont en outre l’habitude d’utiliser du mercure pour séparer l’or du minerai. D’infimes quantités suffisent pour causer des dommages physiques irréversibles.

A cela viennent s’ajouter les conditions de travail: bon nombre des métaux que l’on trouve dans les smartphones sont extraits dans des conditions inhumaines. Amnesty International a attiré à plusieurs reprises l’attention sur le fait que le cobalt utilisé pour la production des batteries de smartphones provient de mines de la République démocratique du Congo, où des enfants travaillent dans des conditions épouvantables jusqu’à l’épuisement.

Un fois ces métaux incorporés dans nos smartphones, il ne subsiste plus aucune trace des souffrances endurées par ceux ont contribué à l’extraction de ces terres rares. "Il est extrêmement difficile de fournir des preuves tangibles de leur origine", explique Irene Schipper, du Centre for Research on Multinational Corporations à Amsterdam. Elle a rédigé plusieurs études sur la chaîne d’approvisionnement des fabricants de smartphones. Toutes les grandes marques – Apple, Samsung ou LG – confient la fabrication de leurs appareils à des sociétés comme Pegatron Corp. ou Foxconn en Asie.

Celles-ci achètent leurs composants électroniques auprès de centaines de fabricants dans le monde. Ces derniers s’approvisionnent à leur tour en matériaux bruts auprès des négociants de matières premières – dont bon nombre ont leur siège social en Suisse – qui achètent les métaux par le biais de sous-traitants en contact avec les exploitants des mines en Afrique.

Irene Schipper a récemment parlé avec un représentant d’un grand fabricant de smartphones qui a analysé sa chaîne d’approvisionnement en cobalt. Résultat: dans 3'750 composants de sa palette de produits, on trouve du cobalt provenant de 363 fournisseurs différents. Dans de telles conditions, il serait, selon elle, quasiment impossible de garder une vue d’ensemble et de savoir si une matière première a été extraite dans des conditions abusives. – Vraiment?

Des minéraux "non conflictuels" pour smartphones "équitables"

Le cobalt provient de mines en RDC où des enfants travaillent dans des conditions épouvantables. ©Fairphone

Quand on demande aux experts s’il existe des alternatives, un nom revient automatiquement: Fairphone. Cette entreprise néerlandaise a démarré il y a six ans, dans le cadre d’un projet visant à sensibiliser le public aux conséquences d’une  production mondiale à bas prix. En développant un smartphone "équitable", le designer industriel Bas van Abel voulait attirer l’attention sur les problèmes au niveau de l’environnement et des droits de l’homme, évoqués plus haut. Il a fallu à l’époque deux ans pour trouver la chaîne d’approvisionnement la plus durable possible, des ressources minérales au produit fini. Van Abel a cherché des mines congolaises qui extraient le zinc de manière équitable, et versent des salaires permettant à leurs ouvriers d’assurer leur subsistance.

Pour cela, Fairphone a adhéré à un consortium qui certifie des exploitants de matières premières dont les gains ne sont pas accaparés par des "seigneurs de guerre". Ensuite, l’entreprise a cherché une usine de montage chinoise qui s’engage à respecter les droits des travailleurs et à relever ses normes sociales au niveau souhaité par le commanditaire. En 2013, le projet a réussi à s’assurer un capital de départ pour la production d’un premier lot grâce à une campagne de financement participatif. En quelques semaines seulement, Fairphone a réuni sept millions d’euros.

Depuis, l’entreprise a vendu 60'000 exemplaires de son Fairphone 1. Cette année, elle compte en vendre 150'000 du modèle suivant. Le zinc et le tantale proviennent de mines certifiées en République démocratique du Congo. Fairphone a en outre obligé son fournisseur de plaquettes de circuits imprimés – la firme autrichienne AT&S – à utiliser de l’or issu du commerce équitable pour la finition des fils de courant sur la plaquette. Dans une prochaine étape, le tungstène – autre minerai "conflictuel" (voir encadré) – doit provenir d’une mine certifiée du Rwanda.

Fairphone est, jusqu’à présent, la seule entreprise de ce genre. Les gros fabricants de smartphones continuent de vanter leurs produits au moyen de gadgets techniques, comme des caméras à haute résolution ou des processeurs plus rapides. Le respect des droits de l’homme et du développement durable ne semble pas encore être un argument publicitaire séduisant pour le marché de masse. Samsung a, certes, commercialisé un premier modèle certifié TCO, le Galaxy S4, en 2013, et l’organisation suédoise TCO décerne depuis 20 ans des certificats pour des produits électroniques "durables".

Toutefois, dans le cas de Samsung, il s’agit surtout de verdir son image, ainsi que le montre une étude du Centre for Research on Multinational Corporations. Irene Schipper a comparé le Galaxy S4 avec un Fairphone en s’appuyant sur 34 critères de durabilité. Sa conclusion: Samsung ne dépasse les normes industrielles que pour sept critères, tandis que le Fairphone fait mieux, avec 20 critères. "Malheureusement, les exigences requises pour une certification TCO des smartphones sont très basses et souvent utilisées pour redorer le bilan écologique des entreprises", explique-t-elle.

En ce qui concerne les conditions de travail notamment, les critères ne comprenaient que la norme courante dans cette branche, à savoir l’exigence d’audits externes. "Mais cela ne sert à rien, poursuit Schipper. Chacun sait que, dans de nombreux pays, Samsung fait tout pour empêcher les travailleurs de constituer des syndicats." De plus, si des audits sont réalisés, ils restent souvent dans les tiroirs, et les ONG ou les syndicats n’y ont pas accès.

Un smartphone renferme jusqu’à 40 métaux. ©Greenpeace/Padilla-Roman

Il en va tout autrement chez Fairphone, et Irene Schipper souligne: "Ils ne pratiquent pas seulement une politique sur le papier. Ils s’engagent sur le terrain, avec les exploitants de mines, les fournisseurs et les fabricants du produit fini." De plus, la transparence n’est pas un vain mot: ils publient la liste de tous les fournisseurs, de même que les rapports d’audits des entreprises partenaires.

Une telle tâche est fastidieuse, elle demande beaucoup de temps et de patience. Pour la production de 150'000 téléphones par an, c’est faisable; mais pour 300 millions? "Certes, la complexité de la conception d’une chaîne d’approvisionnement durable sur toute la ligne est beaucoup plus grande pour des multinationales, admet Schipper. Mais en même temps, ils ont beaucoup plus de pouvoir pour mettre la pression sur leurs fournisseurs." Les consommateurs ne devraient-ils pas, eux aussi, être prêts à payer plus pour leur smartphone?

Le Fairphone coûte 525 euros – et est donc un peu plus cher que les modèles similaires des gros producteurs. "Pas nécessairement, rétorque Schipper. Les profits engrangés par Apple et Samsung sur la vente de leurs appareils sont aujourd’hui énormes. S’ils baissaient très légèrement, les coûts supplémentaires ne devraient pas forcément être répercutés sur les consommateurs." Car, conclut-elle: "Le coût du travail nécessaire à la production représente environ 1%  du prix final. Même si l’on doublait les salaires, le consommateur n’en souffrirait pas."

Des contradictions incontournables

Plus on conserve son appareil longtemps, plus on contribue efficacement à la préservation des ressources naturelles. ©Greenpeace/Dott

Les fabricants de Fairphone ne cachent pas que leur smartphone a encore un long chemin à parcourir avant de devenir complètement "équitable". Actuellement, seuls quatre des quarante métaux proviennent de mines certifiées, et tout l’or qui est intégré dans l’appareil n’a pas le label Fairtrade. De plus, des contradictions guettent à chaque maillon de la chaîne de production: par exemple, l’or issu du commerce durable est transformé dans une raffinerie accusée d’avoir accepté de l’or de mines employant des enfants.

De tels problèmes sont toutefois ouvertement discutés sur le blogue de l’entreprise. Elle communique ses succès comme ses échecs. Le consommateur a ainsi un aperçu de l’opacité et de la complexité des chaînes d’approvisionnement globales et des effets de sa propre consommation sur les humains et la nature. Toutefois, même pour le Fairphone, une chose est sûre: le smartphone le plus durable est celui qui n’a pas besoin d’être fabriqué. Quelqu’un qui utilise son appareil plus longtemps, le répare et veille à ce que ses composantes soient recyclées, contribue bien plus efficacement à la réduction du pillage des ressources naturelles que celui qui s’achète un nouveau téléphone.

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