A quand le renouveau de la pêche en Afrique de l’Ouest ?

 

Il y a quelques semaines, les télévisions du monde entier montraient, en boucle, ce qu’il est désormais convenu d’appeler le «drame de la Méditerranée». Les corps, sans vie, d’au moins 800 jeunes africains, parmi lesquels des femmes et des enfants, pris dans le piège de ceux qu’ils croyaient être une passerelle vers un monde de sécurité et vers de meilleurs conditions de vie.

Pour comprendre le désarroi de ces jeunes poussés à l’extrême pour rejoindre un hypothétique eldorado, le secteur de la pêche, en Afrique de l’Ouest, m’offre un terrain propice pour une analyse de la situation. En effet, à chaque fois que je visite les communautés de pêcheurs traditionnels de cette région, je reste sans voix devant les récits sur leurs dures conditions d’existence. Confrontées à une rareté sans cesse grandissante de la ressource, elles sont poussées, chaque jour, à risquer leur vie en s’éloignant, de plus en plus, de leurs traditionnelles zones de pêche. Elles doivent affronter, au quotidien, la pauvreté et l’insécurité alimentaire qui gagnent du terrain et menacent leur survie ainsi que celle de leurs communautés.

Pourtant, les nouvelles sont loin d’être rassurantes. Les études scientifiques sur les pêcheries ouest-africaines dressent toutes, ou presque, un tableau sombre de la situation actuelle. Et le nouveau rapport, Arnaque sur les côtes ouest-africaines : la face cachée des sociétés de pêche chinoises au Sénégal, en Guinée et en Guinée Bissau,   que nous avons lancé aujourd’hui vient assombrir ce décor qui m’est déjà insupportable.

Alors que dans un passé très récent je pensais, en tant qu’acteur engagé au premier rang dans la lutte contre la surexploitation des ressources marines ouest-africaines avec Greenpeace,  être au fait de toutes les pratiques douteuses et illégales des sociétés de pêche opérant dans la région, le contenu de ce rapport a complètement remis en cause mes certitudes. Et je suis ébahi et survolté face à l’ingéniosité et la créativité débordantes dont font preuve les sociétés de pêche chinoises pour piller les richesses halieutiques de l’Afrique de l’Ouest et jeter des milliers de personnes sur les routes de la pauvreté, de la misère et de l’exode.

Profitant des faiblesses des systèmes de gestion des pêcheries mis en place par les Etats côtiers ; et, parfois, du laxisme et de la complicité de certaines autorités locales, certaines sociétés chinoises, y compris celle étatique, la China National Fisheries Corporation (CNFC), ont mis sur pieds une vaste entreprise de sous-déclaration des tonnages de leurs navires de pêche au Sénégal, en Guinée et en Guinée Bissau.

Cette pratique pourtant illégale et punie par les lois nationales des différents pays concernés et celles internationales est en train de compromettre les efforts de management des pêcheries mis en œuvre dans les différents Etats côtiers.  

Alors qu’on peut essayer d’évaluer les pertes, pour les Etats touchés, en termes de manque à gagner sur les recettes publiques, les impacts sociaux et environnementaux de ce phénomène sont difficilement quantifiables. Des impacts d’autant plus difficiles à quantifier que cette pratique frauduleuse a cours, dans certains pays comme le Sénégal, depuis presque trois décennies.

Ce scandale intervient à un moment où certains pays de la sous-région, le Sénégal et la Guinée en particulier, se sont lancés dans un processus de révision de leurs législations des pêches. Une opportunité sans précédent pour asseoir les bases de nouvelles politiques de pêche capables d’apporter des solutions durables aux multiples maux dont souffre ce secteur hautement stratégique.

Cependant, au Sénégal, on est encore loin de ce que devrait être une participation satisfaisante des acteurs à ce processus pour une meilleure transparence.  Alors qu’on s’achemine vers l’adoption de ces nouveaux textes à l’Assemblée nationale, dans les mois à venir, les appels répétés de Greenpeace et de la société civile sénégalaise[1], sur leurs insuffisances, sont jusque-là restées lettres mortes.           

Sur le plan régional, il y a quelques années, en 2012, les Ministres des Pêches des différents  pays membres de la Commission Sous-Régionale des Pêches (CSRP) signaient, à l’unanimité, la Convention relative à la Détermination des Conditions minimales d’Accès et d’Exploitation des ressources halieutiques à l’intérieur des zones Marines sous Juridiction des Etats Membres de la CSRP[2].  Ce document a la prétention de jeter, entre autres, les bases de la coopération, entre les différents Etats membres, en matière de lutte contre la pêche illégale et de partage d’informations relatives aux activités de pêche des navires opérant dans leurs Zones Economique Exclusive respectives.

A ce niveau, également, les informations publiées dans ce rapport laissent croire qu’on est encore très loin de cette coopération. Sinon, comment comprendre qu’un même navire puisse opérer d’un pays à un autre avec différentes  capacités déclarées à chaque autorité locale?          

Au-delà des questions de moralité et de légalité qu’il soulève, ce rapport expose les insuffisances des systèmes nationaux de gestion des navires de pêche et de la coopération sous-régionale en la matière.

Aussi, il interpelle le silence coupable du gouvernement chinois sur des agissements graves de certaines de ses sociétés de pêche opérant en Afrique de l’Ouest. Des agissements qui compromettent les moyens de subsistances des communautés de pêcheurs, sapent les politiques de développement des pays côtiers et entachent le partenariat sino-africain que certains détracteurs qualifient de tout sauf de situation gagnant-gagnant.                      

Mon espoir est que ce rapport constitue un déclic pour les Etats concernés qu’ils soient côtiers ou de pavillon pour un renouveau de la pêche en Afrique de l’Ouest. 

 

Signez la pétition pour un code de la pêche progressiste et ambitieux. Un code qui pourra garantir des océans sains pour le bien être des populations et de la planète.

Lien du rapport: Arnaque sur les côtes Africaines.PDF et le RESUME EXECUTIF.

 

 



[1] http://www.greenpeace.org/africa/Global/africa/publications/RecommandationsCodeDe%CC%81cret.pdf

[2] http://spcsrp.org/medias/csrp/documents/csrp2012/csrp-CMA_version_originale_juin_2012_fr.pdf