
Voici Lydie Hortense, sexagénaire, mère de six enfants et grand-mère de neuf petits-enfants dont elle a la charge.. Femme de la terre, elle vit à Nkoteng, dans la region du centre Cameroun. Quand elle parle de son village, ce ne sont pas de simples mots qui s’élèvent : c’est toute une forêt qui prend voix à travers elle.
ACTE I : Nkoteng, avant la Sosucam
Il fut un temps où Nkoteng respirait. La savane s’étendait à perte de vue, verte et généreuse. Les femmes y semaient le sésame en chantant. Les forêts dressaient leurs ombrages sur les villages, fraîcheur naturelle, rempart silencieux contre la chaleur. La Sanaga, ce grand fleuve qui serpente entre les arbres, débordait de poissons. Quand un pêcheur prenait le large le matin, il revenait le soir avec des paniers entiers que l’on vendait à prix accessible au marché.
Durant le mois d’août, les femmes partaient en brousse pour chercher les chenilles. Ces petits insectes valaient de l’or. Elles les vendaient, et avec cet argent, payaient les frais de scolarité de leurs enfants. D’août à octobre, les arbres de Djansang (Ricinodendron heudelotii) offraient leurs fruits. Manioc, macabo, nzoom, folon (ces légumes locaux) suivaient tous les cycles que les ancêtres avaient appris à déchiffrer dans le ciel.
Mais ça, c’était avant que la Société Sucrière du Cameroun (SOSUCAM) s’implante dans leur village.
Quand la canne à sucre a tout dévoré
Aujourd’hui, Maman Hortense vit coincée entre deux usines de la SOSUCAM : Mbandjock d’un côté, Nkoteng de l’autre. À moins d’un kilomètre à gauche, les champs de canne à sucre. À droite, le chemin de fer. À quatre kilomètres, la Sanaga. Il ne reste presque plus d’espace pour vivre.
« Tout ce qui est arbre chez nous a été détruit par les particuliers pour des palmeraies individuelles, l’entreprise a pris toutes les savanes (25 000 hectares de plantations de canne à sucre dans les communautés de Mbandjock et Nkoteng) en laissant aux populations que des galeries argileuses pour espaces cultivables », déclare Maman Lydie Hortense.
Sans forêts pour atténuer la chaleur, sans savane pour retenir l’eau, les conséquences s’enchaînent comme des dominos :
- La Sanaga empoisonnée : Les déchets de la SOSUCAM se déversent directement dans la rivière Doua, à l’entrée de la ville de Nkoteng, désormais fortement polluée. La rivière traverse ensuite le village d’Essoboutou avant de se jeter dans le fleuve.
- Le poisson se raréfie: Un pêcheur qui posait dix filets ne remonte qu’à peine l’équivalent de trois kilos de poissons. Le poisson se fait rare et devient très cher: on est passé de 1 250 FCFA le lot à 12 000 FCFA aujourd’hui.
- Les rivières asséchées : Les petites rivières autour du village ont tari. À la saison sèche, plus une goutte d’eau. Plus une écaille de poisson. Que reste-t-il à ces familles dont l’existence tout entière dépendait du fleuve ?
- Des saisons déréglées : En mars, il fait trop chaud pour semer les arachides, alors qu’avant, c’était le mois des semailles. Puis la pluie arrive soudainement, violente, et abîme le maïs avant qu’il ne soit mature. La récolte est perdue.
- Les arbres détruits : Les abatteurs de bois n’ont laissé debout que le Djansang . Mais sans la forêt pour les protéger, ces arbres cèdent au premier coup de vent. La production de fruits devient difficile dans ces conditions.
Le silence qu’on achète
Ce qui blesse Maman Hortense autant que la perte des terres, c’est la façon dont la parole des femmes est étouffée.
La SOSUCAM tient chaque mois une réunion avec les chefs de village. environ deux heures de réunion, mais sans amélioration de la situation des communautés.
« Les femmes de Nkoteng ne sont pas invitées à ces réunions. Elles n’ont aucun siège à la table où se décide l’avenir de leurs terres. », Maman Hortense.
Malgré ce mépris, Maman Hortense et ses sœurs puisent leur force dans l’adversité : les femmes de Nkoteng ont décidé de se lever. Elles ont rencontré le Directeur général de la SOSUCAM. Sans avocat. Sans financement. Avec leurs voix et leurs courages pour seules armes. Elles ont posé une demande simple, juste, humaine : laisser au moins un kilomètre d’espace libre entre les champs de canne et le village.
« Nous avons laissé notre demande là-bas. Nous ne savons pas si ça va aboutir ou non. Le chef nous a dit qu’il n’est pas responsable des demandes comme celles-là. Parce que la SOSUCAM avait déjà acheté le terrain (auprès de l’Etat). Et nous ne sommes plus capables de le revendiquer. Mais nous croyons qu’un changement est possible», confie Maman Hortense
Les femmes de Nkoteng tendent la main
Maman Hortense et les autres femmes ne demandent pas la charité. Elles réclament la justice, le droit de nourrir leurs enfants et petits-enfants. Le droit de semer ses arachides suivant un calendrier stable. Le droit de boire de l’eau saine de la rivière.
Ce qu’elles vivent à Nkoteng n’est pas un accident. C’est le résultat de l’extractivisme industriel et de ses offres sur les plus vulnérables, une crise qu’elles n’ont pas créée, mais qu’elles paient chaque jour de leur corps, de leur sueur et de leur faim.
Il faut faire bloc avec les femmes de Nkoteng

L’histoire de Maman Hortense est celle de milliers de femmes en Afrique, contraintes d’assister en silence à l’agonie de leurs terres face aux industries. Pourtant, l’espoir renaît lorsque l’isolement se brise. Quand ces communautés décident de documenter et de raconter leur quotidien, chaque voix qui s’élève devient un nouvel arbre qui résiste au vent.
Si les femmes de Nkoteng ont eu l’audace d’affronter seules la direction de la SOSUCAM, elles ont désormais besoin d’alliés. C’est lorsque la société civile s’engage à leurs côtés (pour amplifier leurs récits, les armer de la connaissance de leurs droits fonciers et les soutenir dans la revendication de la justice foncière) que la véritable justice climatique prend racine dans les villages. Au-delà de cette solidarité, cette résistance interpelle directement l’État. Ce combat de femmes dessine les contours d’une urgence législative : geler les nouvelles concessions, imposer des zones tampons vitales autour des habitations, sanctionner les destructions environnementales et éradiquer les tractations opaques. Il est temps que la loi protège les terres ancestrales et offre enfin à ces femmes la place qui leur revient à la table des décisions. Les usines peuvent bien avaler l’horizon et les machines abattre les derniers troncs. À Nkoteng, l’industrie a oublié une vérité essentielle : on peut raser une forêt, mais on ne déracine pas des femmes qui ont décidé de rester debout./.


