L'UNESCO échoue à protéger la Réserve du Dja au Cameroun de multiples menaces, y compris la plantation d’hévéa Sudcam

Feature Story - août 23, 2016
Créée en 1950, la Réserve de Faune du Dja a été inscrite comme un site du Patrimoine mondial de l’UNESCO en 1987 grâce à sa flore et sa faune, une biodiversité exceptionnelle. La Réserve abrite quatorze espèces de primates comme des gorilles des plaines de l’Ouest et des chimpanzés. Une population de pygmées Baka y vit depuis plusieurs centaines d’années, voire plus.

La biodiversité du Dja est soumise à une forte pression depuis une décennie. Parmi les menaces identifiées par l'UNESCO, on trouve le braconnage, la construction du barrage hydroélectrique de Mékin au nord de ses limites, la perspective d'un projet d'exploitation minière de nickel-cobalt actuellement détenue par Geovic à l'Est, et, surtout, le développement de la vaste plantation d’hévéa de la société Sud-Cameroun Hévéa (Sudcam) à quelques centaines de mètres de sa frontière occidentale. (1) 

Fin 2015, l'UNESCO et l'UICN ont organisé une mission conjointe sur le terrain pour surveiller les impacts de ces menaces sur le Dja. Le rapport de mission donne des détails sur les graves impacts négatifs de chacune de ces pressions, mais étrangement, seuls le barrage de Mékin et le braconnage sont présentés comme des « périls prouvés » pour la « valeur universelle exceptionnelle » de la réserve. 

Le 7 juillet dernier, Greenpeace a écrit au Comité du patrimoine mondial de l'UNESCO pour exprimer notre inquiétude au sujet du manque d'attention accordé à la menace créée par la plantation Sudcam. Une récente analyse par Greenpeace des images satellites montre que, depuis 2011, cette société a détruit 5 930 hectares de forêt, 42% de cette déforestation ayant eu lieu depuis un an et demi. C’est plus de 5000 hectares de plus que le déboisement de la plantation de palmiers à huile SGSOC dans la région du Sud-Ouest du Cameroun, un projet qui a fait l'objet d'une attention massive des ONG et des médias depuis 2010. 

Créé en 2010, le groupe Sudcam est une joint-venture formée par le groupe singapourien GMG Global Ltd (GMG), une filiale de la société d’État chinoise, Sinochem International (80% des actions) et la Société de Productions de Palmeraies et d'Hévéa (SPPH) (20% des actions). (2) 

La plantation Sudcam est située à quelques kilomètres du village de Mvomeka'a où se trouve le palais ultra-sécurisé du chef de l’Etat camerounais, Paul Biya. Dans un article publié l'an dernier, des chercheurs du Centre de recherche forestière internationale (CIFOR) ont écrit que «[l’]attribution d'une concession temporaire à Sud-Cameroun Hévéa SA sans prendre en compte les procédures spécifiées dans la réglementation foncière semble avoir été motivée par la personnalité derrière le Camerounais (sic) qui détient 20% des parts de la société », ajoutant « [...] qu'un membre influent de l'élite politique camerounaise, dont nous ignorons l'identité, détient apparemment 20% des actions de la société ». Avant d’ajouter : « Selon un représentant du Ministère de l’Environnement, la famille du Président de la République détient cette entreprise. Pourtant, nous avons seulement appris qu’un membre influent de l’élite politique camerounaise, dont nous ignorons l’identité, détient apparemment 20% des parts de l’entreprise. » (3)  

Sinochem et la société singapourienne d’hévéa Halcyon Agri Corp - l'un des cinq plus grands fournisseurs de caoutchouc naturel au monde - sont actuellement en train de fusionner leurs opérations de caoutchouc. (4)  Dans son rapport annuel, GMG affirme que les 45 198 hectares de terres qui lui ont été attribués en avril 2013 l’ont été en régime de pleine propriété. (5)  Greenpeace croit pourtant comprendre que la loi camerounaise ne prévoit pas l'attribution en pleine propriété de terres dans le domaine national, et s’interroge donc sur les raisons qui ont motivé GMG à utiliser cette qualification dans une publication officielle. (6) 

L’opacité et la légalité douteuse du projet Sudcam, de loin le projet agricole dans le Bassin du Congo qui est à l’origine de la pire déforestation récente, ont été encouragées par l’indifférence quasi-totale des bailleurs de fonds, des médias et des ONG. (7) Cependant, cela n’a apparemment pas empêché le Centre International en Recherche Agronomique pour le Développement (CIRAD), un institut français public, de fournir des conseils techniques à la plantation, dans le cadre de ce que GMG appelle une « collaboration à long terme ». (8)  (L’actuel PDG de GMG International SA, PDG de Sudcam de 2010 à 2014, est français). La délégation de l’Union Européenne au Cameroun, en ce qui la concerne, a joué un rôle clé : dans un rapport officiel publié en juin 2013, l’Observateur Indépendant de contrôle et de suivi des infractions forestières financé par l’Union européenne a recommandé que la société continue le défrichement de 11 300 ha (de terres qu’elle semble occuper de façon illégale). (9) 

Greenpeace déplore aussi le langage incroyablement raciste et néocolonialiste employé par Sinochem pour décrire son projet au Cameroun. Dans un communiqué en anglais publié sous le titre « Histoires d’un salarié », on peut lire : 

 « Le personnel local s’est senti inspiré pour travailler dur avec leurs partenaires chinois comme une équipe unie pour un objectif commun. Cette attitude était tout à fait contraire à celle, nonchalante, généralement observée au Cameroun, un pays qui dépend principalement de la générosité de la nature pour vivre. » 

L’auteur décrit la zone du projet comme une « friche envahie par les mauvaises herbes ». Il ajoute :

« Malgré la pénurie de machines et de personnel, les anciennes surfaces désolées ont été rapidement transformées en de luxuriants et vastes jardins de plants de caoutchouc bien alignés et en ordre, après plus d'un an d'énormes efforts déployés par ces pionniers. Cette vitesse de développement extraordinaire a totalement étonné et convaincu le gouvernement du Cameroun. « Seule votre équipe de pionniers venue de la Chine pourrait créer une telle magie : se frayer un chemin d'espoir sur des terres arides » ».

La frontière de la Réserve du Dja n’est certainement pas une « friche envahie par les mauvaises herbes », mais une forêt dont la biodiversité est considérable et une terre traditionnelle pour les communautés locales. Rainforest Foundation UK a développé une cartographie participative avec les communautés locales vivant à l'intérieur et autour de la concession d’hévéa. Les Camerounais se servent des terres et de la forêt que Sudcam est en train de convertir en exploitation industrielle de caoutchouc pour la pêche, la chasse, la cueillette et l'agriculture. Selon Rainforest Foundation UK « [Les] communautés se sont plaintes de ce que la société les consultait très peu ou pas du tout concernant le projet de défrichement de milliers d'hectares de forêts et de démolition de campements, tombes et fermes. Les communautés dénoncent l’insuffisance du dédommagement qu’on leur a proposé et des dispositions pour protéger leurs moyens de subsistance, ainsi que le manque de profits résultant des plantations ». 

Le 14 juillet 2016, le comité en charge du patrimoine mondial de l'UNESCO a été invité à voter un projet de décision visant à inscrire le Dja sur la Liste du Patrimoine Mondial en péril. (10) Malheureusement, seule la Finlande a voté en faveur de cette proposition, tandis que toutes les autres délégations s’y sont opposées. Cliquez ici pour regarder le « débat » à ce sujet. (11)

Comme dans de nombreux autres cas de développement de l'agro-industrie dans le Bassin du Congo, le processus d'acquisition de terres pour les plantations de Sudcam est opaque. Les informations clés sur le projet, telles que l'ensemble des limites de la concession, la rente foncière payée, les informations sur le propriétaire, l'investissement réel réalisé jusqu'à présent … ne sont pas dans le domaine public, ce qui ne facilite pas la tâche à quiconque voudrait évaluer la légalité et les impacts du projet et mettre ainsi le gouvernement et les entreprises devant leurs responsabilités. 

Greenpeace demande au gouvernement camerounais de suspendre les contrats de Sudcam jusqu'à ce que les conditions et les modalités d'attribution et de mise en œuvre soient établies, ainsi que le zonage et l'aménagement participatif du territoire et une procédure transparente et fiable pour assurer un consentement libre, informé et préalable (CLIP) des communautés locales. Sudcam devrait immédiatement mettre un terme à la conversion des forêts à l'intérieur de ses concessions et procéder à une nouvelle étude d’impact environnemental.

En l'absence de transparence de la part des autorités et de la société, Greenpeace publie une série de documents à propos de Sudcam qui doivent être rendus publics.

1) La Convention d'Etablissement entre le gouvernement camerounais et la société Sud Cameroun Hévéa 

2) L’Étude d'impact environnemental de Sudcam

3) La concession provisoire de Sudcam de 2008

4) La concession définitive de Sudcam de 2013

5) La deuxième concession provisoire de Sudcam de 2015

6) Divers documents liés aux activités de Sudcam

 

(1) UNESCO. 2016. Rapport de la mission de suivi réactif conjointe UNESCO/UICN à la Réserve de Faune du Dja, République du Cameroun, 28 novembre-05 décembre 2015. Disponible sur: http://whc.unesco.org/document/141993 

(2) GMG Global Ltd. 2010. Création de la coentreprise. 

(3) Samuel Assembe-Mvondo, Louis Putzel, Richard Eba’a Atyi, 2015. La responsabilité socio-écologique et les investissements chinois à l'étranger. Le cas de l'expansion des plantations de caoutchouc au Cameroun. Document de travail 176 du CIFOR. Disponible sur : http://www.cifor.org/library/5474/socioecological-responsibility-and-chinese-overseas-investments-the-case-of-rubber-plantation-expansion-in-cameroon/

(4) Veuillez consulter : www.halcyonagri.com

(5) GMG Global Ltd, Rapport Annuel 2013, http://gmg.listedcompany.com/misc/ar2013.pdf, p.122.  

(6) Décret n°. 76-166 du 17 avril 1976 pour élaborer les conditions générales relatives à la gestion des biens nationaux. Voir §1 et §10(3). 

(7) Greenpeace a envoyé une lettre à Sudcam en 2014 lui demandant de fournir des renseignements généraux sur le projet, mais n'a reçu aucune réponse. Lettre disponible sur: http://www.greenpeace.org/international/Global/international/briefings/forests/2014/congo/Sud-Cameroun-Hevea-Letter.pdf

(8) GMG Global Ltd. 2016. op. cit., pp. 10-11.

(9) « Dénonciation Meyomessala » in AGRECO. 2013. Rapport Technique n°7 du 1er janvier au 30 juin 2013, pp. 30-32.

(10) Veuillez consulter le rapport de l’UNESCO 40 COM WHC/16/40.COM/7B. Point 7B de l'ordre du jour provisoire: Etat de conservation des biens inscrits sur la liste du Patrimoine Mondial. Pages 143-146. http://whc.unesco.org/archive/2016/whc16-40com-7B-en.pdf 

(11) Après-midi, à partir de la 35ème minute 

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