Il y a vingt ans, je travaillais de nuit à la ligne d’écoute du Toronto Rape Crisis Centre/Multi-cultural Women Against Rape. Je me suis longuement entretenue avec des victimes de préjudices complexes et de violences subies pendant l’enfance, durant l’adolescence et à l’âge adulte. À l’époque, notre travail reposait sur un constat explicite : la violence sexuelle et fondée sur le genre est rarement une question de « gratification », voire de sexe. Elle est avant tout une manifestation de pouvoir alimentée par un sentiment de droit acquis, l’exploitation et la conviction de pouvoir agir en toute impunité.
Si cette année a démontré quelque chose, c’est que cette vérité est toujours d’actualité. La publication de preuves et de témoignages liés à l’affaire Epstein a été dévastatrice, non seulement en raison de ce qu’ils révèlent, mais aussi de la manière dont ils ont été divulgués et diffusés. Nous avons pu observer comment des hommes extrêmement puissants ont instrumentalisé la vie et le corps de femmes et de filles dans le contexte de leurs jeux de pouvoir politiques et financiers, les utilisant à des fins de chantage, d’extorsion, d’établissement de liens, de compromis ou de contrainte. Ces échanges étaient des transactions entre hommes; les femmes (cis et trans) et les filles concernées n’étaient qu’une simple monnaie d’échange, celles qui souffraient le plus et dont on parlait le moins.
Même la diffusion publique des dossiers est devenue une autre forme d’extraction : des disséminations de données transformées en théâtre politique et consommées comme un spectacle. Encore une fois, il n’y a pas de véritable prise en compte des victimes, ni de celles qui ont vécu la violence, ni de celles qui n’y ont pas survécu. Leur souffrance est traitée comme un bien commun. Ce qui devrait être un appel à la justice est devenu un autre sujet à exploiter pour le scandale.
Pendant la majeure partie de ma carrière, j’ai travaillé au sein ou en périphérie du mouvement de lutte contre la violence fondée sur le genre – en tant qu’intervenante et organisatrice, directrice éditoriale du magazine Shameless, et fondatrice et directrice créative de The Public Studio. Il s’agit d’un parcours varié et non linéaire, mais traversé par un même fil conducteur : ces nuits passées à la ligne de soutien téléphonique, à écouter et à témoigner des façons complexes dont le pouvoir lui-même peut devenir une forme de violence.
L’année dernière, j’ai opéré un changement de carrière vers le domaine de la justice environnementale en devenant responsable de la campagne Nature et Biodiversité chez Greenpeace Canada. Lorsque j’ai annoncé la nouvelle à une amie lors d’un dîner, elle m’a demandé ce que beaucoup pensaient sans doute déjà : après tant d’années passées à œuvrer dans le milieu de la violence fondée sur le genre, que savais-je de la justice environnementale?
Le lien entre mon travail passé et actuel est indéniable. Chaque aspect de mon rôle au sein de Greenpeace mobilise la même volonté qui m’animait à mes débuts dans le domaine de la violence fondée sur le genre. En décembre, j’ai collaboré avec l’artiste Nicole Wolf à la réalisation d’une murale portant sur le thème de l’exploitation minière en eaux profondes. Pour celles et ceux d’entre vous qui ne connaissent pas cette pratique (comme moi au moment de mon embauche), l’exploitation minière en eaux profondes consiste à extraire des métaux situés à des kilomètres de profondeur dans les grands fonds marins – l’un des écosystèmes les plus éloignés, les plus fragiles et les moins bien étudiés de la planète. Les scientifiques avertissent que le fait de perturber ces habitats anciens pourrait causer des dommages irréversibles, depuis la destruction d’espèces à croissance lente jusqu’à la perturbation des cycles du carbone océanique et la mise en péril des moyens de subsistance des communautés du Pacifique. Malgré ces risques, une poignée d’entreprises et de gouvernements font pression pour ouvrir les profondeurs océaniques à l’extraction industrielle, faisant fi de la nécessité de disposer de plus de données scientifiques, de mesures de protection adéquates et d’un consensus mondial.
Dans cette fresque, l’océan prend la forme d’une figure féminine qui se défend contre la minière canadienne The Metals Company, actuellement en tête de la course à la destruction des fonds marins, et contre la violence extractiviste en général. L’œuvre captive par sa puissance et m’a fait réfléchir au fait que lorsque nous parlons de la Terre, nous la désignons instinctivement au féminin – la Terre-mère, la Terre-corps, et la Terre-source de vie. Je me demande si le fait de féminiser le monde naturel ne permet pas aux gens de se sentir plus facilement justifiés de l’exploiter.
Cette dynamique est à l’œuvre à travers tout le Canada. Les peuples autochtones, premiers intendants de ces terres et de ces eaux, doivent encore se battre pour que leur droit au consentement préalable, libre et éclairé (CPLE) soit respecté [1]. Nous le remarquons également dans l’accélération des travaux dans le cadre du projet de loi C-5, où les besoins humains sont présentés comme distincts de ceux des écosystèmes dont nous faisons partie [2]. Et nous le constatons au-delà de nos frontières, lorsque des entreprises canadiennes aux pratiques néfastes contribuent à la destruction d’écosystèmes à l’international [3].
C’est ainsi que fonctionne la culture de l’extraction : en normalisant le fait de s’accaparer, d’utiliser et de jeter, que la cible soit une personne ou un emplacement. Cette approche reflète non seulement les structures politiques qui soutiennent le colonialisme de peuplement dans des endroits tels que le Canada et la Palestine, mais alimente également les ambitions impériales des États-Unis ainsi que son appétit pour les ressources. Tout cela fait partie du même système de domination qui sous-tend la violence fondée sur le genre : la croyance que certaines vies, certaines terres et certains écosystèmes existent pour être exploités librement.
Le moment est bien choisi pour prendre position contre cette culture. Sur le front de l’environnement, cela peut se faire en soutenant des campagnes visant à mettre fin à l’exploitation minière en eaux profondes, à centrer les voix autochtones, à faire pression sur les entreprises et les gouvernements pour qu’ils délaissent les projets extractifs et à soutenir les initiatives locales de conservation et d’accès à la nature. Mais cela nécessite également une réflexion plus approfondie. Nous pouvons commencer par réfléchir à la nature interreliée des différentes formes de violence, rejeter la domination au profit de la bienveillance, remplacer l’extraction par la réciprocité, et donner la priorité au respect plutôt qu’à l’exploitation. Nous pouvons repenser le pouvoir lui-même, affronter la cupidité sous toutes ses formes et démanteler le sentiment de droit acquis qui fait passer l’exploitation pour quelque chose de naturel. Nous pouvons et devons imaginer un ordre mondial et un mode de vie quotidien fondés sur le respect de toutes les formes de vie. Nous n’avons pas besoin d’attendre pour mettre cela en pratique dans nos choix de tous les jours ou pour exiger mieux : la Journée internationale de la femme est le moment idéal pour commencer.
Sources (en anglais seulement) :
[1] https://amnesty.ca/human-rights-news/bill-c-5-sidelines-indigenous-rights/


