Les profondeurs océaniques abritent un monde vivant unique dont nous avons encore beaucoup à apprendre – mais ces mystères sont déjà menacés par une nouvelle ruée vers l’or controversée : l’exploitation minière en haute mer.

Vent Field in the Lost City, Atlantic Ocean. © NOAA/IFE/UW/URI-IAO

Cheminée hydrothermale. Expédition 2005 à la Cité perdue. © NOAA / OAR / OER © NOAA/IFE/UW/URI-IAO

Une poignée d’entreprises et de gouvernements prévoient envoyer des machines au plus profond des océans, perturbant des habitats uniques et sensibles pour extraire les métaux et les minéraux entrant dans la fabrication des téléphones et autres appareils électroniques. Des permis ont déjà été accordés pour explorer des mines en haute mer sur plus d’un million de kilomètres carrés des océans du monde, mais aucune exploitation n’a encore débuté à ce jour.

Envoyer de gigantesques machines d’extraction minière conçues pour démolir et déblayer les fonds marins pourrait-il être une très très mauvaise idée? Clairement. Et voici pourquoi.

Dommages inévitables pour la vie marine

Les scientifiques ont averti qu’exploiter les fonds marins avec de la machinerie lourde risque de causer des dommages environnementaux inévitables, graves et irréversibles à nos océans et à la vie marine, comme en témoignent de récents articles de recherche comme celui-ci : « L’exploitation minière en haute mer sans perte nette de biodiversité – un objectif impossible ».

Dans la haute mer se trouvent des montagnes sous-marines, véritables oasis pour les créatures marines, d’anciens récifs coralliens et des requins pouvant atteindre des centaines d’années. Ces espèces comptent parmi les créatures les plus anciennes de la planète, ce qui les rend particulièrement vulnérables aux perturbations physiques en raison de leur faible taux de croissance. Les chercheurs estiment que les dommages causés à la faune par cette activité minière « risquent de durer indéfiniment si on compare à l’échelle de temps humaine ».

Spiral Tube Worm - Deep Sea Life in the Azores. © Greenpeace / Gavin Newman

Ver à tubes. © Greenpeace / Gavin Newman

Comme si la destruction totale de leur habitat n’était pas suffisante, les machines qui vont creuser le plancher océanique vont créer des panaches de sédiments qui pourraient étouffer les habitats marins profonds sur des kilomètres. D’autre part, les navires se trouvant à la surface pourraient libérer des vapeurs toxiques dans l’eau et engendrer des impacts pour de nombreuses espèces marines sur des centaines, voire des milliers de kilomètres.

Et il n’y a pas que la pollution dont la faune doit s’inquiéter. Le bruit généré par les machines de forage risque de nuire et de perturber les mammifères marins tels que les baleines, tandis que l’intensité de l’éclairage nécessaire à l’exploitation dans ces zones profondes de l’océan pourraient perturber de façon permanente les créatures marines adaptées à de très faibles niveaux de lumière naturelle.

Extinction d’espèces uniques sur la planète

Les espèces présentes dans les fonds marins, spécialement adaptées à l’environnement extrême des profondeurs océaniques, peuvent sembler venir d’une autre monde. Depuis les « vers zombies » découverts en 2002 jusqu’à cette anémone gloutonne capable d’ingurgiter jusqu’à six fois son poids, l’océan est peuplé de créatures étranges qui n’en finissent plus de fasciner les scientifiques. Or, sur l’un des sites d’extraction ciblés, 85% de la faune vivant autour des cheminées hydrothermales ne se trouve nulle part ailleurs dans les océans.

Mauve Stinger Jellyfish - Deep Sea Life in the Azores. © Greenpeace / Gavin Newman

Méduse Pelagia noctiluca, aussi connue sous le nom de méduse pélagique, pélagie ou piqueur-mauve. © Greenpeace / Gavin Newman

Il est donc choquant d’apprendre que des permis ont déjà été accordées pour explorer le potentiel minier de ces évents, y compris l’incroyable Cité perdue (Lost City) se trouvant au milieu de l’Atlantique. Les dégâts provoqués par l’exploitation minière sur ce type d’habitat marin pourraient occasionner la disparition pure et simple d’espèces uniques. Les nodules polymetalliques, ces formations qui contiennent les métaux et les minéraux tant convoités et que les compagnies minières souhaitent extraire, ont pris des millions d’années à se former et nous ne savons pas si les espèces dont la survie dépend de ces nodules pourront se rétablir après leur retrait.

Perturbations dans le processus de stockage du carbone 

Les fonds marins sont un puits de carbone extrêmement important pour l’équilibre climatique. Ils capturent le carbone naturellement absorbé par la vie marine dans les sédiments des mers profondes pendant des milliers d’années après la mort de ces créatures, contribuant ainsi à réguler le climat.

Mais en influant sur les processus naturels qui stockent le carbone, l’exploitation minière en haute mer pourrait aggraver le dérèglement climatique à travers deux actions : les perturbations causées par les machines risque de libérer le carbone stocké dans les sédiments marins et les impacts plus larges sur les espèces marines pourraient diminuer la capacité des océans de capturer le carbone.

Nous sommes déjà confronté·es à l’urgence climatique. Pourquoi vouloir aggraver notre situation?

Hydrothermal Vents - Azores Deep Sea Life. © Greenpeace / Gavin Newman

Cheminée hydrothermale. © Greenpeace / Gavin Newman

Impacts sur la chaîne alimentaire 

Cette perturbation généralisée de la vie marine pourrait avoir des conséquences sur toute la chaîne alimentaire des océans. Une enquête de Greenpeace a révélé que les entreprises qui espéraient être impliquées dans cette exploitation étaient pleinement conscientes de ce risque. Un document distribué lors d’une réunion des parties prenantes du secteur miniers en haute mer reconnaît « l’extinction potentielle d’espèces uniques constituant le premier échelon de la chaîne alimentaire ».

Almoco Jacks - Deep Sea Life in the Azores. © Greenpeace / Gavin Newman

Banc de carangues dans les Açores. © Greenpeace / Gavin Newman

Risques liés à l’exploitation encore inconnus

Jusqu’à présent, nous n’avons exploré que 0,0001% des fonds marins. Il nous reste tellement à apprendre et à découvrir de la faune et des écosystèmes qui se cachent dans les grands fonds. Comment les entreprises peuvent-elles correctement gérer les risques liés à un environnement dont nous n’avons pas encore perçé les secrets? L’ouverture d’une nouvelle frontière industrielle au sein du plus grand écosystème de la planète pourrait comporter son lot de risques, inconnus jusqu’à présent. Et sans une protection adéquate de la haute mer, cette activité industrielle pourrait détruire des espèces et des écosystèmes non-étudiés à ce jour.

Aucun minerai ou métal ne vaut la peine de détruire des écosystèmes. Les entreprises qui utilisent ces matériaux pour les téléphones intelligents et les énergies renouvelables devraient diriger leurs efforts vers une réelle démarche d’économie circulaire : investir dans le recyclage des composants et dans une meilleure conception de leurs produits au lieu de menacer la vie marine à des fins lucratives.

Old Mobile Phones Used for the Art Installation in Beijing. © Greenpeace / Yan Tu

Il est clair que l’extraction minière en haute mer est une très mauvaise nouvelle pour les océans. Et les compagnies qui veulent se lancer dans cette entreprise destructrice n’en connaissent pas tous les risques. L’industrie pétrolière a passé des années à minimiser les impacts environnementaux de ses activités tout en réussissant à convaincre les politiciens qu’elles étaient essentielles pour la bonne marche de l’économie, avec les résultats que l’on connait. Aujourd’hui, les sociétés d’extraction minière en haute mer tentent de convaincre les politiciens qu’elles proposent une « solution écologique ». Ce tout simplement faux.

Ne répétons pas les mêmes erreurs en laissant cette industrie s’emparer des profondeurs et prendre des risques pour l’ensemble de la vie sur Terre. Avec la perte accélérée de la biodiversité et la crise climatique à laquelle nous sommes confronté·es, les enjeux sont tout simplement trop importants. Nous ne devrions pas nous demander quel nouveau préjudice nous allons tolérer, mais plutôt quel plan ambitieux nous devrions élaborer et mettre en œuvre pour permettre aux océans de se régénérer.

Pour y parvenir, nous sommes en train de bâtir un mouvement mondial pour la défense des océans, afin de protéger les écosystèmes et de lutter contre le dérèglement climatique. À ce jour, plus d’1 million de personnes dans le monde ont signé notre pétition pour appeler les décideurs à adopter un traité mondial sur les océans visant à interdire l’exploitation de vastes zones de la haute mer et à élever les normes environnementales pour toute activité industrielle dans les eaux internationales.

La haute mer est le plus grand écosystème de la planète. Il nous reste quelques mois pour convaincre les gouvernements mondiaux de placer sa protection au cœur de leurs préoccupations. Rejoignez le mouvement et signez la pétition pour un traité mondial ambitieux pour les océans.

JE SIGNE

 

Blogue traduit et adapté par Agnès Le Rouzic