« De la prise de conscience à l’action » : le thème de cette Journée mondiale de l’environnement sonne comme un rappel à l’ordre. Mais pour des millions de femmes rurales riveraines des concessions forestières, des plantations industrielles et des sites miniers du bassin du Congo, l’urgence n’est pas nouvelle. Elles l’habitent chaque jour. La vraie question est de savoir si ceux qui ont le pouvoir d’agir sont enfin prêts à le faire et à en assumer le coût.
Une vulnérabilité construite, pas naturelle
Il faut commencer par nommer ce qui est trop souvent tu : la vulnérabilité des femmes rurales face aux changements climatiques n’est pas une donnée naturelle. Elle est le produit d’un système économique qui extrait des richesses des forêts et des terres communautaires, sans redistribuer équitablement les bénéfices ni assumer les coûts. Les femmes rurales ne sont pas les victimes d’une fatalité climatique. Elles sont les victimes d’un modèle de développement construit sur leur exclusion (ou très faible inclusion).
Dans les villages ces femmes supportent l’essentiel du travail agricole au quotidien. Ce sont elles qui nourrissent les familles, gèrent l’eau, font la cueillette ou le ramassage des produits forestiers non ligneux, soignent avec les plantes/écorces. Malgré cela, ce sont elles qui, les premières, absorbent/subissent les chocs : saisons des pluies décalées, tarissement des cours d’eau, effondrements des rendements, forêts qui reculent et emportent avec elles les ressources et les savoirs.
Les changements climatiques ne tombent pas du ciel de manière neutre. Ils sont causés, pour l’essentiel, par les grands émetteurs industriels industries fossiles, agro-industrie intensive, déforestation commerciale à grande échelle. Ce sont ces mêmes acteurs qui exercent des pressions sur les territoires communautaires. Il n’y a pas de hasard dans cette coïncidence : les producteurs du problème sont souvent les bénéficiaires de l’extraction qui l’aggrave. La justice climatique exige que les pollueurs cessent de polluer, et qu’ils contribuent à réparer les dommages infligés à ceux qui n’ont quasiment rien émis.
Ce que la déforestation détruit : les forêts, et les savoirs avec elles
Parmi les menaces les plus graves qui pèsent sur les communautés rurales du bassin du Congo, la déforestation et l’insécurité des droits fonciers et forestiers occupent une place centrale et pourtant, elles restent systématiquement sous-traitées dans les politiques d’adaptation climatique ou non implémentées.
Les savoirs locaux ne sont pas des abstractions transmissibles en dehors de leur territoire. Une femme qui sait identifier les plantes médicinales, qui connaît les cycles de fructification des espèces forestières, qui pratique une agroforesterie adaptée à la composition particulière d’un sol n’exerce ce savoir que si la forêt est là, accessible, et si la terre est la sienne. Quand une concession s’installe sans consentement libre, préalable et éclairé, quand une plantation industrielle rase la forêt secondaire sur laquelle repose la cueillette communautaire, ce ne sont pas seulement des arbres qui disparaissent. C’est un système entier de connaissance, de sécurité alimentaire et de résilience qui s’effondre.
Le bassin du Congo est la deuxième forêt tropicale du monde et l’un des régulateurs climatiques les plus précieux de la planète. Les communautés locales et peuples autochtones qui y vivent depuis des générations sont ses premiers gardiens. Les données scientifiques sont sans équivoque : les territoires dont les droits sont reconnus et défendus par les communautés locales affichent des taux de déforestation bien inférieurs à ceux des concessions industrielles. Sécuriser les droits fonciers des CLPA, c’est une politique de conservation et une politique d’adaptation climatique efficace.
Le plastique, ou l’histoire d’une fausse solution devenue catastrophe
La pollution plastique illustre avec une clarté brutale la logique qui sous-tend tant de crises environnementales subies par les communautés rurales : une solution importée, conçue pour répondre aux besoins de l’industrie, imposée sans demander son avis à ceux qui vivent sur le terrain, et dont les coûts réels sont externalisés vers les plus vulnérables.
Les communautés africaines n’avaient pas besoin du sachet plastique. Nous avons des systèmes d’emballage robustes, adaptés au climat et aux ressources locales : feuilles de bananier, vannerie, poterie, calebasses. Ces techniques ont été progressivement marginalisées au profit d’un emballage industriel bon marché à produire, et catastrophique à éliminer. Aujourd’hui, nous gérons les déchets de cette substitution sans en avoir tiré le moindre profit.
Et les conséquences climatiques sont directes : les déchets plastiques colmatent les canaux naturels, imperméabilisant les berges et les espaces cultivés, et transforment chaque pluie intense en inondation localisée. Dans les zones déjà fragilisées par la déforestation industrielle, où les sols ont perdu leur capacité d’absorption, le plastique aggrave une situation déjà précaire. Ce n’est pas une métaphore. Ce sont des cultures détruites, des puits contaminés, des femmes qui recommencent à zéro après chaque saison des pluies.
La résilience existe, arrêtons de la sous-financer
Il serait injuste, et inexact, de s’arrêter au tableau des dégâts. Car face à tout cela, les femmes rurales ne croisent pas les bras. Elles inventent, perpétuent et adaptent avec une intelligence collective que nos politiques d’adaptation feraient bien d’étudier de plus près.
L’agroécologie qu’elles pratiquent dans les villages riverains des concessions n’est pas une tendance venue des capitales. C’est une science vivante, façonnée par des générations d’observation intime des sols, des cycles et des symbioses entre plantes. Elles associent les cultures pour protéger la fertilité des terres. Elles sélectionnent et conservent les semences paysannes avec une rigueur que n’égale aucun catalogue industriel. Elles ont réactivé, ou n’ont jamais abandonné, des pratiques de gestion communautaire des ressources : jachères raisonnées, régulation collective des prélèvements, transmission intergénérationnelle des savoirs sur les espèces et les écosystèmes.
Ces systèmes constituent l’une des réponses les plus robustes à l’insécurité alimentaire induite par les changements climatiques. Ils ne demandent pas de technologie importée, pas d’infrastructure lourde, pas de financement extérieur pour exister. Ils demandent que les droits des femmes sur leurs terres soient sécurisés, qu’elles soient incluses dans les instances de prise de décision sur les ressources qu’elles utilisent, et que personne ne vienne raser ce sur quoi repose leur résilience.
Des outils d’adaptation qui n’atteignent pas leur cible
Des réponses institutionnelles existent. Les prévisions météorologiques à fine maille, la finance climatique, les applications numériques d’aide à la décision agricole, l’intelligence artificielle appliquée à l’agriculture, autant d’outils qui, bien déployés, pourraient renforcer la capacité d’adaptation des communautés rurales. La Conférence panafricaine Femme Adapt Climat, tenue à Yaoundé le 28 mai 2026, en a témoigné avec une richesse réelle.
Mais posons la question fondamentale : ces outils atteignent-ils les femmes des villages de Campo, de Niété, de Nguti — riveraines des chantiers d’exploitation forestière, sans connexion fiable, parfois sans électricité. En grande majorité, non. Les alertes météo arrivent sur des téléphones que beaucoup n’ont pas, en langues qu’elles ne lisent pas couramment. La finance climatique transite par des structures bancaires formelles auxquelles elles n’ont pas accès, faute de garanties, faute de papiers. L’intelligence artificielle agricole suppose des données fiables sur les réalités locales, mais que…
Ce décalage n’est pas une fatalité technique. C’est un choix politique. Concevoir des outils d’adaptation sans concevoir leur déploiement jusqu’à la cible, c’est se satisfaire d’une adaptation de vitrine. Et ce choix a un coût que paient, une fois de plus, les femmes rurales.
Ce que l’action doit signifier concrètement
« De la prise de conscience à l’action » : si ce thème doit avoir un sens au-delà du slogan, il implique au moins trois ruptures.
La première concerne la responsabilité des pollueurs. Les mécanismes internationaux de financement climatique Fonds vert pour le climat, Fonds pour les pertes et dommages, mécanismes REDD+ doivent être dotés à la hauteur des dégâts causés, et rendus accessibles directement aux organisations communautaires, sans transiter exclusivement par les États et les grandes institutions. Les communautés locales, qui sont les bénéficiaires théoriques de ces fonds, en sont aujourd’hui les plus éloignées dans les faits.
La deuxième concerne les droits fonciers. Les cadres juridiques nationaux doivent sécuriser concrètement les droits des CLPA sur leurs terres et leurs forêts, y compris dans les zones d’interface avec les investissements à grande échelle. Au Cameroun, les réformes foncières en cours offrent une fenêtre d’opportunité. C’est dans cet espace que la société civile doit exercer une pression constante pour que les instruments protègent effectivement les communautés.
La troisième concerne la place des savoirs locaux dans les politiques d’adaptation. Valoriser ces savoirs ne peut pas rester un exercice rhétorique dans les discours d’ouverture. Cela exige un renversement de posture : cesser de concevoir l’adaptation pour les communautés rurales, et la concevoir avec elles dans leurs langues, à travers leurs organisations, en rémunérant les savoirs qu’elles apportent, et en les protégeant contre toute appropriation illégitime.
Les forêts du bassin du Congo qui reculent aujourd’hui ne repoussent pas en une génération. Les savoirs qui disparaissent avec elles ne se reconstituent pas non plus. Et les femmes rurales qui absorbent, saison après saison, les chocs d’un système qui ne les a pas consultées ne peuvent pas indéfiniment suppléer aux défaillances de la gouvernance climatique mondiale.
La prise de conscience a eu lieu de nombreuses fois, dans de nombreuses enceintes. Ce que cette journée exige, c’est que l’action soit enfin à la mesure de ce que les femmes rurales affrontent. Non pas demain, dans les prochains plans d’adaptation, ni dans les prochaines conférences. Maintenant.


