Une histoire de lobbying et d’exploitation forestière au Canada : quand l’arbre (qui tombe) cache la forêt
Si vous découvriez qu’au moins 200 millions de dollars en fonds publics ont été octroyés à une seule entreprise et à ses filiales au cours des dernières années, auriez-vous des questions concernant ses activités? Et si vous appreniez qu’elle gère 22 millions d’hectares de forêts au Canada, cela vous intriguerait-il encore plus? Que feriez-vous si cette société avait également des liens avec une entreprise dont les antécédents en matière d’atteintes aux droits de la personne et à l’environnement sont bien documentés?
Les deux rapports que nous publions aujourd’hui mettent en lumière le manque inquiétant de transparence et de responsabilisation de l’entreprise qui s’est imposée comme un géant de l’exploitation forestière au Canada au cours des deux dernières décennies : Domtar, anciennement connue sous le nom de Papier Excellence et de Produits forestiers Résolu. La première partie est consacrée aux activités de lobbying de l’entreprise au niveau fédéral, tandis que la deuxième se concentre sur le lobbying effectué au niveau provincial, et plus particulièrement en Colombie-Britannique.
Quand papier rime avec opacité – 1re partie : Les stratégies de lobbying employées par Domtar au Canada entre 2020 et 2024
Quand papier rime avec opacité – 2e partie : Les stratégies de lobbying employées par Domtar en Colombie-Britannique entre 2020 et 2024
TABLE DES MATIÈRES
Les forêts sont des organismes qui respirent et qui entretiennent la vie, et non de simples ressources à exploiter pour le profit. Aujourd’hui, alors que le gouvernement Carney ouvre grand les portes aux lobbyistes du secteur des ressources naturelles, il n’a jamais été aussi important d’insister sur la transparence et l’obligation de rendre des comptes.
Le Contexte
Ces nouveaux rapports rendent compte des nombreuses activités de lobbying de Domtar au cours d’une période critique de quatre ans, alors que l’entreprise (opérant sous différents noms) faisait l’objet d’une attention croissante de la part du public, était interpellée par de nombreuses organisations, tentait de nous faire taire par des actions en justice et était la cible d’appels de plus en plus nombreux en faveur d’une enquête fédérale.
En dépit de son changement flagrant d’identité de marque et de son image « verte » soigneusement élaborée, de graves lacunes persistent sur le plan de la transparence. Et malgré avoir été invité à le faire, l’unique propriétaire de Domtar, Jackson Wijaya, ne s’est toujours pas présenté devant le Comité permanent des ressources naturelles de la Chambre des communes. En fin de compte, les Canadiennes et Canadiens ne savent toujours pas qui contrôle réellement la plus grande entreprise forestière au pays et ce que cela signifie pour l’avenir de nos forêts et des communautés qui en dépendent.
Une structure complexe : changements de nom et liens mondiaux obscurs
Domtar, qui opérait auparavant sous le nom de Papier Excellence, et avant cela sous celui de Résolu, a changé de nom plusieurs fois au gré de ses nombreuses acquisitions et de ses décisions stratégiques. Le tableau ci-dessous fait état des acquisitions mentionnées dans notre rapport :

Le propriétaire de Domtar, Jackson Wijaya, est également à la tête d’Asia Pulp & Paper (APP), une entreprise qui a souvent été critiquée pour ses pratiques de déforestation à grande échelle et ses conflits avec les communautés autochtones et locales en Asie du Sud-Est. Le repositionnement de la marque sous le nom de Domtar s’inscrit dans le cadre d’une démarche visant à réhabiliter la réputation controversée de l’entreprise.

Domtar (anciennement Papier Excellence) a longtemps été critiquée pour sa structure d’entreprise opaque, en grande partie à cause de ses liens avec le groupe controversé Asia Pulp & Paper (APP) et le conglomérat Sinar Mas (SMG).
En octobre 2022, Greenpeace Canada a publié un rapport mettant en lumière ces liens, notamment des rapports familiaux, des chevauchements au niveau de la gestion et des déclarations de lobbyistes, de gestion et les déclarations de lobbyistes, ce qui a généré une couverture médiatique mondiale considérable.
Naturellement, les liens flous de l’entreprise et sa « prise de contrôle » de l’industrie des pâtes et papiers à travers le Canada ont suscité une vague d’inquiétude. En 2023, les préoccupations concernant les intentions de l’entreprise ont entraîné la tenue d’audiences publiques devant le Comité permanent des ressources naturelles de la Chambre des communes. Après avoir nié tout lien avec le conglomérat forestier indonésien pendant des années, Jackson Wijaya a pris le « contrôle exclusif » d’APP, succédant à son père, Teguh Ganda Wijaya, en novembre 2024. Cette décision a été remise en question par certains députés. Cette décision a été remise en cause par plusieurs député·es.
Une absence qui interroge : le PDG ne se présente pas en commission
À plusieurs reprises, Jackson Wijaya a manqué de se présenter devant le Comité permanent des ressources naturelles pour clarifier la structure organisationnelle de son entreprise, attribuant son absence à ses « nombreux engagements commerciaux à l’international ». Plus récemment, après l’annonce de sa prise de contrôle exclusive d’APP, le comité a voté à l’unanimité pour le convoquer à témoigner, mais cette décision n’a pas été mise en œuvre en raison d’une suspension des travaux parlementaires. M. Wijaya a affirmé qu’il « ne cherchait pas délibérément à éviter le Canada » et que « son équipe préparait sa comparution devant le comité avant les élections », mais il est resté vague quant à sa participation dans APP lors d’une entrevue accordée en mai 2025 au The Globe and Mail.
Un contraste étrange : adoption d’un logo vert et sanctions environnementales
Domtar a opéré un changement de marque en une identité plus verte, accompagnée de cibles de développement durable et d’objectifs d’« intendance environnementale ». Dans le même temps, ses usines étaient régulièrement mises à l’amende pour des infractions environnementales répétées – une juxtaposition qui fournit un contexte intéressant lorsque l’on examine les données relatives aux activités de lobbying du géant forestier au cours de la même période.

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Nous avons commenté les récentes sanctions prises à l’encontre de Domtar, et le sentiment qui sous-tendait cette réaction reste d’actualité à la lumière de nos nouveaux rapports : les actions d’une entreprise valent mieux que tous les discours.
Les conclusions :
1. Domtar a constitué une équipe de lobbying immédiatement après que Greenpeace Canada et d’autres eurent soulevé des questions sur sa structure d’entreprise et ses liens mondiaux, en insistant particulièrement sur les régions au cœur de ses intérêts économiques.
Fondée en 2006, Papier Excellence a exercé ses activités pendant des années sans enregistrer de lobbyistes au niveau fédéral. Les choses ont soudainement changé en 2022, lorsque l’entreprise a engagé plusieurs lobbyistes consultants de premier plan, notamment Dentons Canada LLP, le plus grand cabinet juridique multinational, et PAA Conseils. Ces démarches ont été entreprises au terme d’une série d’enquêtes sur sa structure de propriété, menées notamment par Greenpeace Canada et le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ). En avril 2023, Papier Excellence a franchi une nouvelle étape en enregistrant sa première équipe de lobbying interne au niveau fédéral, dirigée par son ancien directeur des opérations Stewart Gibson.
2. Ses activités de lobbying se sont intensifiées à l’approche des audiences de comité de la Chambre des communes, tenues dans le cadre d’une enquête fédérale.
En examinant les communications mensuelles dans le tableau ci-dessous, on constate que les activités de lobbying de Domtar et de ses filiales auprès du gouvernement fédéral en 2023 ont atteint un sommet en mai, avec 16 contacts en un seul mois. Il convient de noter que ce pic coïncide avec les audiences du Comité permanent des ressources naturelles de la Chambre des communes. Tenues les 30 mai et 6 juin de cette année-là afin de discuter de la structure de propriété opaque de l’entreprise, elles ont permis à Greenpeace Canada et à d’autres organisations de présenter des preuves convaincantes du lien entre l’entreprise anciennement connue sous le nom de Papier Excellence et APP.
3. Les principales cibles du lobbying de Domtar et de ses filiales au niveau fédéral sont les député·es, tandis que ses activités au niveau provincial étaient concentrées en Colombie-Britannique, région avec laquelle elle entretient d’importants liens économiques.
Le lobbying de Domtar cible principalement les député·es dont les circonscriptions dépendent du secteur forestier, en particulier celles où l’entreprise a des intérêts directs. Il convient également de noter que la réglementation canadienne en matière de lobbying ne couvre pas le lobbying non rémunéré, les conversations informelles ou les communications écrites telles que les messages texte ou les courriels. Cela signifie que les activités de lobbying peuvent aller bien au-delà de ce qui est formellement enregistré.
Parmi les institutions gouvernementales, la Chambre des communes est celle qui a fait l’objet du plus grand nombre de démarches de lobbying, les efforts se concentrant sur les député·es.
Ce pic de lobbying coïncidait avec les audiences de la Chambre des communes concernant la structure opaque de Domtar (connue à l’époque sous le nom de Papier Excellence). La CBC a rapporté qu’après l’annonce de leur tenue, des responsables de Papier Excellence ont commencé à contacter les député·es siégeant au comité. L’ancien député Charlie Angus, qui était alors membre du Comité permanent des ressources naturelles de la Chambre des communes, a été approché par l’entreprise sans avoir eu le moindre contact préalable, ce qu’il a qualifié de « très inhabituel », affirmant qu’il était « inapproprié d’essayer d’obtenir des informations privilégiées alors que l’affaire allait être abordée lors d’une audience publique ».
En 2024, suivant la même approche, Domtar a continué à solliciter principalement les députées et députés fédéraux dont les circonscriptions comptent des installations de pâtes et papiers, en se concentrant particulièrement sur celles qui appartiennent ou ont été récemment acquises par l’entreprise ou ses filiales.
Pour plus d’informations sur les efforts de lobbying de Domtar en Colombie-Britannique, consultez le rapport provincial.
4. Entre 2020 et 2024, Domtar et ses entreprises affiliées ont reçu au moins 203 à 206 millions de dollars en financement public.
Une analyse approfondie des montants de financement public divulgués par Domtar et recensés dans les registres de lobbying a révélé qu’au total, toutes les entreprises associées à Domtar (y compris les filiales depuis leur acquisition officielle par l’entreprise anciennement connue sous le nom de Papier Excellence) ont reçu un minimum de 203 à 206 millions $ en fonds publics entre 2020 et 2024 (y compris sous la forme de la Subvention salariale d’urgence du Canada). Le tableau ci-dessous présente le financement gouvernemental reçu par les entreprises associées à Domtar (à l’exception de la Subvention salariale d’urgence du Canada).
Plus précisément, sur les 160 millions de dollars de financement gouvernemental non lié à la pandémie, quelque 117 millions ont été obtenus auprès de ministères provinciaux ou de sociétés d’État sous leur contrôle. Il est essentiel de noter que l’intensification des efforts de lobbying de Domtar et sa série d’acquisitions ont coïncidé avec une augmentation des fonds publics octroyés à l’entreprise.
Au cours de la même période, l’entreprise a dû faire face à des critiques et des sanctions répétées pour des infractions environnementales. Le nombre croissant de fermetures d’usines laisse planer des doutes sur la capacité de cet investissement public à générer des changements réels et durables pour les travailleur·ses, les communautés et les contribuables.
Quand papier rime avec opacité
Pris ensemble, ces résultats témoignent d’un déséquilibre flagrant : une quantité énorme de fonds publics et d’accès politique accordés à une seule entreprise, avec trop peu de transparence en retour – à un moment où les forêts du Canada sont déjà soumises à une pression intense en raison des activités forestières industrielles, de l’exploitation des forêts anciennes, de la perte de biodiversité et de l’accélération des changements climatiques.
Greenpeace Canada réclame :
- la pleine coopération et la comparution de Jackson Wijaya devant le Comité permanent des ressources naturelles de la Chambre des communes;
- une transparence absolue en ce qui a trait à la propriété, à la gouvernance et aux plans à long terme de Domtar;
- des conditions strictes pour tout financement public futur, y compris des objectifs mesurables, des mécanismes de suivi et une obligation de rendre des comptes;
- des politiques fédérales qui protègent la biodiversité, respectent les droits des peuples autochtones et mettent fin aux subventions qui nuisent à la nature.
Les forêts du Canada ne sont pas des entités abstraites. Ce sont des écosystèmes vivants, des sources d’eau et d’air pur, des habitats pour la faune et la flore, et des endroits dont les gens dépendent pour leur subsistance et leur culture. Et lorsque des milliards en fonds publics contribuent à leur destruction, la population canadienne mérite des réponses.


