Le 14 février est traditionnellement le jour où l’on célèbre l’amour. Mais certaines relations font parfois plus de mal que de bien. C’est précisément le cas de l’accord commercial UE-Mercosur que la Commission européenne s’acharne à imposer coûte que coûte, au mépris des alertes de la société civile, des agriculteurs·rices, des peuples autochtones et désormais même du Parlement européen.

Le 21 janvier, dans un vote extrêmement serré, les eurodéputé·es ont décidé de soumettre cet accord à l’examen de la Cour de Justice de l’Union européenne, témoignant de doutes profonds sur sa compatibilité avec les traités européens et nos engagements climatiques. Pourtant, Ursula von der Leyen et certain·es dirigeant·es, en particulier le chancelier allemand Friedrich Merz, envisagent d’imposer une application provisoire sans attendre l’avis de la Cour. Un tel déni démocratique serait inacceptable.

Une relation fondée sur des promesses creuses

Dans ces colonnes, le président brésilien Lula da Silva défendait récemment le traité comme une réponse au protectionnisme ambiant. Ses arguments séduisants cachent pourtant une réalité bien plus sombre.

Les propres estimations de la Commission européenne sont édifiantes : l’accord ne générerait qu’une croissance de 0,05% du PIB européen d’ici 2040, bénéficiant uniquement à quelques grandes industries. Pour ce gain dérisoire, nous accepterions des importations massives qui mettraient en péril notre agriculture, incapable de rivaliser avec la concurrence sud-américaine pratiquant des standards bien inférieurs aux nôtres.

En échange, l’Europe exporterait des pesticides interdits chez nous pour leur toxicité, des plastiques polluants et des voitures. Une hypocrisie glaçante. L’accord favorise même explicitement les exportations de véhicules thermiques au détriment des électriques, en supprimant les tarifs douaniers plus rapidement pour les premiers.

Lula affirme que l’accord protège l’environnement. C’est faux. Le texte final introduit un engagement flou de prendre des mesures contre la déforestation seulement à partir de 2030, bien en deçà des engagements internationaux actuels et même des objectifs du gouvernement brésilien de zéro déforestation d’ici 2030. Pourtant, la production accrue de viande et de soja amplifiera la destruction des forêts et l’accaparement des territoires autochtones.

En septembre dernier, Greenpeace Luxembourg accueillait des représentant·es des communautés autochtones brésiliennes pour témoigner des violences subies. Dinaman Tuxá, leur leader, était sans équivoque : « Des accords comme celui-ci ne font qu’augmenter le niveau de violence à l’égard de nos peuples. Si l’UE signe cet accord, du sang sera versé. »

Dans le cadre d’une tournée européenne, quatre représentant·es de l’Articulation des peuples indigènes du Brésil (APIB) ont participé à une action symbolique devant la Chambre des députés du Luxembourg pour appeler à mettre fin à la déforestation de l’Amazonie et défendre les droits des peuples indigènes qui vivent dans la forêt et en dépendent.

D’autant plus que le contexte s’aggrave. Début janvier, l’association brésilienne des industries d’huiles végétales (ABIOVE) a annoncé son retrait du moratoire sur le soja en Amazonie, mis en place grâce à la pression de Greenpeace et considéré comme l’un des outils anti-déforestation les plus efficaces. Sa disparition pourrait entraîner 30 % de déforestation supplémentaire d’ici 2045. Parallèlement, le règlement européen contre la déforestation (EUDR) vient d’être reporté d’une année supplémentaire. Appliquer l’accord UE-Mercosur reviendrait ainsi à rajouter de l’huile sur le feu qui brûle déjà dans la forêt amazonienne.

Le mécanisme de rééquilibrage, une menace pour notre souveraineté

Le danger le plus insidieux reste largement méconnu. Ajouté à la toute fin des négociations, le mécanisme de rééquilibrage constitue une menace sans précédent pour la souveraineté réglementaire européenne. Ce dispositif, totalement inédit dans les traités de libre-échange de l’UE, permet aux pays du Mercosur d’exiger des compensations ou de prendre des mesures de rétorsion si une nouvelle norme européenne, même parfaitement légitime, affecte défavorablement le commerce.

Concrètement, chaque nouvelle régulation environnementale, chaque amélioration des normes de bien-être animal, chaque interdiction de résidus de pesticides toxiques pourrait être contestée et donner lieu à des demandes d’ajustements ou à des hausses tarifaires. Le mécanisme s’applique même rétroactivement à des lois déjà adoptées mais pas encore entièrement mises en œuvre.

L’Europe mettrait ainsi un prix sur sa propre capacité à légiférer pour protéger l’environnement et les droits humains. C’est la définition même d’une relation toxique : celle où l’on renonce à ses valeurs fondamentales pour ne pas déplaire à l’autre partie.

La panique n’est jamais bonne conseillère

Certain·es invoquent l’élection de Donald Trump pour justifier l’urgence. Cet argument est fallacieux. Le commerce UE-États-Unis représente à peine 3 % du PIB européen. Comme le soulignent de nombreux·ses économistes, le meilleur moyen de renforcer l’Europe reste de consolider notre marché intérieur, pas de signer des traités problématiques sous la pression. Précisément en temps d’incertitude géopolitique, l’Europe doit préserver sa capacité à définir ses propres normes, pas les brader.

Le député David Wagner a posé une question parlementaire le 22 janvier pour connaître la position du gouvernement quant à l’entrée en vigueur provisoire du traité. Greenpeace attend désormais du Ministre des Affaires étrangères qu’il se prononce publiquement contre cette application anticipée et agisse en ce sens auprès de ses homologues européens. La France a déjà montré la voie. Le Luxembourg doit suivre cet exemple.

Certaines relations, même anciennes, doivent prendre fin lorsqu’elles deviennent toxiques. Après plus de 25 ans de négociations, il est temps d’admettre que cet accord ne correspond plus aux défis de notre époque. Un commerce international équitable, respectueux de l’environnement et des droits humains reste non seulement possible mais nécessaire. Ce traité-là n’en fait pas partie.

En ce jour de Saint-Valentin, le gouvernement luxembourgeois a le choix : perpétuer une relation destructrice ou avoir le courage de rompre pour préserver ce qui compte vraiment. Pour l’Amazonie, le climat, les peuples autochtones, nos petites exploitations agricoles et notre souveraineté démocratique, il est temps de dire non à l’accord UE-Mercosur.