magazine / mars 2012

Fukushima, un an déjà... En a-t-on tiré les leçons ?

Un futur incertain attend ce bébé évacué de Fukushima...

Un futur incertain attend ce bébé évacué de Fukushima...

© Aslund/Greenpeace

Dans les jours qui ont suivi la catastrophe nucléaire, Jan Vande Putte, expert en radiation de Greenpeace Belgique, s'est rendu sur les lieux. Un an après cette tragédie, nous avons recueilli son témoignage.

Makoto et Akiko ont fui Fukushima Lisez leur témoignage

Jan Vande Putte, expert en radiation, à Fukushima.
« Les premiers jours ont servi à préparer le voyage. Nous avions installé un bureau temporaire à Osaka, à 600 kilomètres de Fukushima. Ce n'est pas la porte à côté mais notre bureau à Tokyo n'était plus accessible en raison des ravages causés par le tremblement de terre. Il était aussi très difficile d'avoir des informations fiables sur ce qui se passait à Fukushima. Nous nous inquiétions notamment quant aux possibilités de se ravitailler en carburant. Les distances sont très importantes...

Pour rejoindre Fukushima, nous avons longé la côte ouest puis traversé des régions montagneuses et enneigées. Nous allions au-devant de l'inconnu : ce voyage était potentiellement dangereux, de la radioactivité pouvait se libérer à tout moment. Il fallait que nous soyons correctement équipés. Il était essentiel aussi de tenir compte de la météo : hors de question de se rendre dans certaines zones si les vents dominants provenaient directement de Fukushima. Nous étions en contact permanent avec notre bureau d'Osaka.  

Iitate et Watari, des villages à évacuer 

La région au nord-ouest de la centrale était fortement contaminée. A certains endroits, nos dosimètres ont enregistré une radioactivité de 500 microsieverts par heure (alors que la norme internationale dans des conditions régulières est de 1.000 microsieverts par an). C'est là, à 40 kilomètres de Fukushima, que se trouve Iitate. Nous avons insisté auprès du bourgmestre pour qu'il évacue les 7.000 habitants de la localité. Vers le 20 avril, un mois plus tard donc, le gouvernement a enfin décidé d’évacuer le village. Dans la même période, la zone d'évacuation a été étendue de 20 à 30 kilomètres autour de Fukushima. Ce qui nous a frappés, c'est le peu d’information qui circulait. Nous voulions communiquer directement avec les autorités locales.

Nous avons interrogé des personnes évacuées qui, pour la plupart, étaient très critiques vis-à-vis de l'autorité centrale. Aujourd'hui, elles vivent dans des habitations temporaires, dans des zones moins contaminées. Des villages entiers ont été séparés, les classes ont été éclatées, les adultes ont perdu leur emploi... La fracture sociale est énorme.  

Nous continuons à analyser de près la situation : en décembre, nous avons mesuré la radioactivité à Watari et Onami, des villages autour de la ville de Fukushima, à quelque 60 kilomètres des réacteurs accidentés. Nous avons enregistré une radioactivité de 37 microsieverts par heure dans un jardin à Watari et de 10 microsieverts par heure dans des sacs poubelles le long d'une route d'Onami. Les niveaux de contamination y sont comparables à ceux enregistrés dans des localités désignées comme « zones d'évacuation ». Il faudrait au moins évacuer les femmes enceintes et les enfants jusqu'à ce que la zone ait été décontaminée mais rien n'est prévu...  Mesures de la radioactivité dans les environs de Fukushima.  

Décontaminer les maisons 

Le travail de décontamination laisse lui aussi à désirer. Décontaminer une maison prend de l'ordre de deux à trois jours. Il faut l'asperger et gratter la couche supérieure de la terre dans les jardins. Il faut ensuite stocker les déchets radioactifs. Il ne sert à rien de creuser un simple trou dans les jardins pour les enterrer : on ne fait que déplacer le problème. A proximité des réacteurs se trouve une zone fortement contaminée qui, de toute façon, restera inhabitable pendant très longtemps. Peut-être faudrait-il la sacrifier pour y stocker l'ensemble des déchets pendant plusieurs centaines d'années…

A Fukushima, les enfants devront apprendre à vivre avec la radioactivité

Une des choses difficiles à admettre, c'est que la radioactivité peut être partout et qu'il n'est pas possible de protéger la population de manière optimale, même dans les zones décontaminées. C'est aux habitants de décider si oui ou non, ils veulent quitter leur habitation. Pour cela, il faut qu'ils soient correctement informés. Même dans ce cas, la situation n'est pas évidente : ils vivent à un endroit donné, y travaillent, y envoient leurs enfants à l'école... Comment abandonner toute une tranche de vie du jour au lendemain ? Et ont-ils les moyens de se reloger ailleurs ? Même à Tokyo, à environ 250 kilomètres de Fukushima, nous avons mesuré à certains endroits des taux de radioactivité jusqu'à 2,5 fois supérieurs à la norme internationale autorisée... Il est impossible d’évacuer tout le monde. Les enfants apprennent dès leur plus jeune âge à regarder avant de traverser. A Fukushima, ils devront aussi apprendre à vivre avec la radioactivité... 

L'opinion publique au Japon est de plus en plus critique vis-à-vis du nucléaire : les derniers sondages montrent que 75% sont contre. Les jeunes en particulier sont dubitatifs quant aux informations dans les médias traditionnels et se rabattent sur Twitter et les autres médias sociaux. Il y a pour l'heure un courant social qui évolue comme un glacier : il n'est pas encore très visible mais il est impossible de l'arrêter... »

Lisez notre dossier complet "Fukushima" au format pdf.

  • Vous y découvrirez notamment si la Belgique a appris les leçons de Fukushima.
  • Vous y lirez également une interview du directeur d'Eneco, un fournisseur et producteur d'énergie durable. Il veut investir dans les énergies renouvelables pour autant que la Belgique clarifie sa position: va-t-elle oui ou non sortir du nucléaire à partir de 2015?