magazine / juin 2012

« La proximité est la meilleure mobilité »

Selon Kris Peeters, expert en mobilité, il est insensé d'augmenter le nombre de bandes de circulation.

Selon Kris Peeters, expert en mobilité, il est insensé d'augmenter le nombre de bandes de circulation.

Greenpeace/Tim Dirven

Le projet de l'élargissement du ring de Bruxelles est toujours d'actualité. « Nous pensons trop vite qu'un problème peut être résolu grâce à des infrastructures », souligne l'expert en mobilité Kris Peeters. « Nous préférons miser sur des technologies que changer notre comportement. »

« Connaissez-vous l'exemple de la mouche dessinée dans l'urinoir ? C'est une manière fantaisiste de veiller à ce que les hommes urinent dans la cuvette, et cela marche à merveille. C'est ainsi qu'il faudrait réaliser la transition vers une autre mobilité », selon Kris Peeters. Les choix en matière d'architecture permettent d'aménager la société de manière à ce que le comportement le plus souhaitable devienne aussi le plus vraisemblable. En matière de mobilité, c'est souvent le contraire qui se passe. « La politique menée entraîne, d'un côté, une hausse du trafic et veut, de l'autre, faire des économies sur le transport public. »

Alléger les files en augmentant les bandes de circulation, une solution logique selon bien des personnes...

C'est dû selon moi aux métaphores utilisées : la « pression du trafic » augmente, les « artères » se bouchent et c'est « l'infarctus routier » qui menace. La solution logique pour améliorer la circulation serait alors un « by-pass », soit une augmentation des bandes de circulation et des routes. L'utilisation apparemment innocente de certains mots détermine dans une large mesure notre manière d'envisager les files.

Comment devons-nous alors envisager les files ?

Il faut d'urgence ramener le problème à des proportions normales. Nous acceptons de faire la file dans certaines situations, comme chez le boulanger le dimanche matin. La congestion routière est souvent perçue comme un problème extérieur : elle est due aux autres voitures. Mais nous sommes tous responsables ! Et nous ne pouvons pas toujours attendre le salut de la part des autorités. Les entreprises autour de Bruxelles plaident pour davantage de route alors qu’elles-mêmes, avec leurs voitures de société et le choix de leur localisation, sont à l'origine du ralentissement du trafic. D'ailleurs, quel sens cela aurait-il, dans un pays aussi peuplé que la Belgique, qui possède un réseau routier extrêmement dense, d'ajouter encore des voies de circulation ? Pour ne rien dire des changements climatiques, des gaz d'échappement et, de la viabilité en général.

Le problème n'est pas le manque de capacités routières, mais le trop-plein de trafic sur les routes

Faut-il développer les infrastructures routières pour permettre la croissance économique ?

Davantage de trafic vaut mieux que moins de trafic, s'il faut en croire nos décideurs. Mais le produit national brut est un indicateur pervers du bien-être qui ne reflète pas tout, loin de là : par exemple, les coûts croissants en soins de santé liés à une augmentation de la circulation routière. Pour ce qui est de la mobilité, il faut davantage prendre en considération l'espace disponible, un bien très rare dans notre pays. Personnellement, je plaide pour un découplage entre la croissance de la mobilité et celle de l'économie, comme cela a été fait avec succès en Suisse. L'alternative serait une sorte d'économie de proximité, qui crée plus d'emplois et de bien-être. Les chaînes logistiques restent limitées, ce qui entraîne une plus grande implication dans sa propre région et de ce fait, un plus grand sens des responsabilités. Je constate d'ailleurs une évolution positive dans ce sens.

Quelles alternatives voyez-vous à l'élargissement du Ring ?

Nous ne pouvons pas nous focaliser sur la congestion, nous devons aussi tenir compte de l'énergie, de la sécurité, de la santé et de l'espace. Pour commencer, la demande de transport peut fortement diminuer. Aujourd'hui, on part du principe que le transport peut croître indéfiniment, comme l'économie. Mais certains déplacements sont superflus ou pourraient s'effectuer de manière plus efficace. Jusqu'à un quart des camions roulent à vide ou presque. En passant des accords en matière de logistique, comme aux Pays-Bas, rendement économique et développement durable iraient de pair. Il faut s'attaquer aussi à la question des voitures de société autour de Bruxelles. Comme mesure concrète, je pense à une tarification au kilomètre, même si je préfère parler de « payer autrement », car celui qui roule moins, paie moins également. Pour les courtes distances, soit la moitié de nos déplacements, il y a le vélo. Aujourd'hui à Bruxelles, 4 % à peine des déplacements s'effectuent à vélo.

Qu'est-ce qui nous retient ?

Les autorités doivent harmoniser l’aménagement du territoire et la mobilité, mais ne le font pas. Les centres commerciaux que l'on veut bâtir dans la périphérie bruxelloise, comme Uplace, en sont un bel exemple. Chacun sait qu'ils généreront de nouveaux flux automobiles et qu'ils toucheront les commerçants des communes et des villes avoisinantes. A Bruxelles, il y a le problème des différents niveaux de pouvoir. La Flandre veut devenir la plaque-tournante de l'Europe en matière de logistique. La Région bruxelloise, en revanche, met l'accent sur une meilleure qualité de vie. Rendre nos villes plus vivables constitue certainement une partie de la solution. Nous devrons alors moins nous déplacer. La proximité est la meilleure mobilité.

En attendant, la voiture reste reine ?

Nous vivons dans un pays et une culture du « tout à l'auto ». Néanmoins, je crois que ce modèle a atteint ses limites. Nous pensons trop vite qu'un problème doit être résolu grâce aux infrastructures. Nous préférons modifier les technologies que notre comportement. Il est également plus avantageux pour les politiciens de s'inscrire dans ce courant. Pourtant, les mesures immatérielles, comme la taxation au kilomètre, sont plus rapides à mettre en œuvre, réversibles et adaptables. Ce qui n'est pas le cas d'un tunnel ou de voies de circulation supplémentaires.

Kris Peeters, expert en mobilité


Kris Peeters

Age : 48
Fonction : expert en mobilité et auteur du livre « De file voorbij » (éditions vrijdag, 2010).