magazine / octobre 2012

"Prolonger Tihange 1 est un mauvais pari"

Eloi Glorieux : "le potentiel de l'efficacité énergétique est énorme en Belgique."

Eloi Glorieux : "le potentiel de l'efficacité énergétique est énorme en Belgique."

Greenpeace/Dirven

En juillet 2012, le gouvernement décidait de respecter à moitié ses engagements quant à la sortie du nucléaire. Les réacteurs Doel 1 et Doel 2 fermeront comme prévu en 2015 tandis que Tihange 1 sera mis hors service en 2025. Eloi Glorieux, responsable de longue date du dossier « Nucléaire » pour Greenpeace Belgique, commente la décision.

La décision du gouvernement est déconcertante, non ?

Pire ! Nous craignons qu'elle rende la sortie du nucléaire plus difficile encore.

La prolongation de Tihange 1 est-elle justifiée par des problèmes d’approvisionnement ?

 Non ! A condition de mettre en œuvre des mesures visant à réduire notre consommation d'électricité et à stimuler l'essor des énergies renouvelables et flexibles, nous pouvions fermer Tihange 1 en 2015 comme prévu. Notre pays est le roi du gaspillage électrique. Il y a beaucoup d'économie à réaliser rapidement.

Ceci étant, notre pays ne manque-t-il pas de nouvelles centrales électriques pour remplacer les centrales nucléaires ?

Ce problème est créé de toutes pièces par le lobby nucléaire. Depuis le vote de la loi en 2003, l’électricien a tout fait pour tuer le potentiel des renouvelables dans l’œuf. Il a demandé des permis d’exploitation pour des éoliennes dans des endroits impossibles et sans concertation avec la population. Le refus était prévisible. Des investissements dans des renouvelables, de la cogénération ou encore des turbines gaz vapeur (TGV) auraient pu être envisagés par d'autres. Mais devant l'incertitude, les investisseurs potentiels ont freiné des quatre fers. On a organisé de cette manière notre déficit d'approvisionnement. Les autorités peuvent aussi être mises en cause. Il leur incombait de stimuler l’essor des énergies vertes, par exemple en identifiant l’espace propice à leur développement.

Il incombe au gouvernement de stimuler les renouvelables


Les autorités ont contribué à semer le doute quant à la faisabilité de la sortie du nucléaire…

Yves Leterme a clamé dès 2007 que la loi serait remise en question. Le signal était donné : les nouveaux électriciens arrivés sur le marché allaient devoir livrer une bataille inégale en affrontant la concurrence des centrales nucléaires d’Electrabel déjà amorties. Ils n'ont donc pas assez investi...

Et aujourd’hui, cette question est restée sans réponse ?

La question est posée mais ce qui compte, c’est comment va-t-on y répondre ? Notre gouvernement a principalement envisagé une seule option : prolonger la durée de vie de Tihange de 10 ans… D’autres choix étaient possibles.

Quels étaient-ils ?

Sur base d'un rapport demandé par le Secrétaire d’Etat à l’Energie, il fallait repousser la fermeture de nos trois plus anciens réacteurs jusqu'en 2017. Ce point de vue était partagé par le régulateur de l’énergie, la CREG. Cela rend la décision du 4 juillet inacceptable. Pourquoi 10 ans ! Une des alternatives aurait pu être l’efficacité énergétique. Son potentiel est suffisant pour remplacer la production d’un de nos plus anciens réacteurs et même plus.

Cela ne répond qu’à une partie du problème !

En effet, mais le gouvernement disposait d’autres cartes. Les Pays-Bas auront une surcapacité de 25% d’ici 2015. La Belgique pourrait se fournir chez eux pendant les quelques jours de pénurie. Car, il faut bien préciser qu’on ne parle pas d’un déficit permanent. Cette solution serait de plus bien moins chère que le maintien en activité d’un vieux réacteur.

Tihange 1 + 10 ans, tout bénéfice pour le secteur nucléaire ?

C’est ce que le lobby nucléaire a toujours revendiqué. Pour lui, c'était 10 ans ou rien. La loi autorise la prolongation en cas de problème d’approvisionnement mais les 10 ans n’ont rien à voir avec cela. D’ici 2017, on aurait pu y remédier. Elia, la CREG et l’administration estiment qu’une prolongation de deux ans était suffisante...

Beaucoup ont salué la décision du gouvernement parce qu’elle apporte de la clarté...

On a au contraire rajouté une couche à l’opacité ambiante. On clame à présent qu’il est clair que l’on va fermer en 2025…Tout cela se trouvait déjà dans la loi ! La réalité a démontré qu’il ne faut pas plus d’un mois pour modifier une loi. Tout peut changer ! C’est le signal que le gouvernement vient de donner. Pour ce qui est des grands consortiums pour l’éolien en mer du Nord, comment espérer qu’ils investissent des sommes colossales dans un climat pareil ?

Autre bizarrerie, le coût des travaux pour assurer la prolongation de Tihange 1 ?

Electrabel estime devoir investir 500 millions d’euros. Pour ce qui est des travaux pour répondre aux conclusions des stress tests, j’ai posé la question à l’agence de contrôle nucléaire. On m’a répondu qu’il n’y avait pas d’urgence et que cela pouvait être intégré aux révisions décennales... On se comporte comme si Fukushima n’avait jamais eu lieu. Quid des conclusions des stress tests ? Quid d’un réacteur fonctionnant pendant 50 ans alors qu’il a été conçu pour 30 ans ?

Quelles leçons politiques doit-on tirer de cet épisode ?

On a assisté à un jeu d’influences : le Secrétaire d’Etat à l’Energie vient d’un parti avec lequel sont associés deux des principaux lobbyistes du nucléaire. L’influence de la FGTB sur le PS a probablement aussi été décisive. Le problème de l’emploi est au cœur de leur réflexion bien que les renouvelables offrent des perspectives à foison. Côté flamand, plusieurs partis ont retourné leur veste.

Eloi Glorieux

 

Eloi Glorieux
Age : 52
Fonction : Responsable du dossier nucléaire, Greenpeace Belgique

Tihange 2 et Doel 3 fermés

Depuis début août, Tihange 2 et Doel 3 sont à l'arrêt. Motif ? Des fissures potentiellement dangereuses dans les cuves. Si le phénomène est confirmé, il faudra les fermer définitivement. La sécurité doit primer. Cela n'entraînera pas de pannes de courant cet hiver, aux dires des autorités. Mais de façon générale, la prolongation de la durée de vie de nos vieilles centrales risque de se solder par un problème d'approvisionnement. Pourquoi ? Si une défaillance technique impose la fermeture d’un réacteur, on perd tout le bénéfice d’une sortie anticipée et assumée.