magazine / décembre 2012

Loin des caméras

Les actions sont la partie visible de l'iceberg. Mais Greenpeace, c'est bien d'autres choses encore...

Les actions sont la partie visible de l'iceberg. Mais Greenpeace, c'est bien d'autres choses encore...

© Nick Cobbing/Greenpeace

Visite des coulisses de Greenpeace et rencontre avec trois militants qui, bien qu'ayant une fonction très spécifique, ont une passion commune pour l'environnement.

Loin des caméras Lisez le dossier complet (pdf)

Jan Vande PutteJan Vande Putte est un homme de terrain et expert belge en radiation. Depuis la catastrophe de Fukushima de 2011 à aujourd'hui, il aura passé une bonne année au pays du soleil levant : "nous étions surtout là en tant qu'organisation humanitaire. Il fallait parer au plus pressé et répondre à une situation de crise tout en faisant preuve de beaucoup de diplomatie. Il fallait éviter de s'attirer les foudres du gouvernement fédéral ! Nous avons multiplié les contacts avec les populations et les autorités locales. Nous nous sommes rendus sur le terrain, près de Fukushima et avons été les premiers à faire des mesures de la radioactivité à Iitate, une localité durement touchée par la catastrophe. Nous avons insisté auprès du bourgmestre pour qu'il procède à l'évacuation de la localité. A l'époque, nous n'avions aucun objectif pour ce qui est de la politique énergétique du pays. Ces discussions ont démarré à partir de l'été 2011."


En effet, il n'était pas question pour Greenpeace que le Japon remette en service ses réacteurs nucléaires comme si rien ne s'était passé. Il fallait étudier d'autres alternatives : "petit à petit, notre position est relayée dans la presse et nos revendications sont entendues par une population fortement décontenancée par le laxisme des autorités fédérales. A tel point qu'une majorité de la population se détourne de l'énergie nucléaire. Via les médias, nous mettons aussi la pression sur les autorités fédérales. Petit à petit aussi, les langues se délient. Des sismologues évoquent tout le danger de faire fonctionner des centrales nucléaires alors que les lignes de faille ne sont jamais loin dans ce pays à haut risque de tremblements de terre. Même l'ex-premier ministre, en place au moment de la catastrophe, décrie progressivement le nucléaire.

Greenpeace collabore avec des industriels qui parient sur un futur plus durable

 

C'est dans ce contexte que nous diffusons notre étude "Energy revolution in Japan". L'étude inclut un plan d'urgence listant les mesures à prendre pour satisfaire la demande en énergie dans un pays où les réacteurs ferment les uns après les autres. Mieux, elle montre que le pays peut remettre à flot son économie tout en atteignant ses objectifs de réduction des émissions de gaz à effet de serre à partir de 2020 et sans rouvrir les réacteurs fermés suite à la catastrophe de Fukushima. Depuis aussi, Greenpeace a collaboré avec des industriels prêts à parier sur un futur plus durable. Aujourd'hui, les investissements dans l'énergie solaire ont fortement augmenté et le pays a décidé d'abandonner le nucléaire dans les trente prochaines années."Susanne Breitkopf

Susanne Breitkopf fait partie des lobbyistes de Greenpeace. Elle travaille à Washington où elle fait du lobby auprès de la Banque mondiale. Cette dernière finançant, entre autres, des projets d'infrastructure au cœur des forêts, il est essentiel d'agir sur cette instance pour que les projets soient aussi durables que possible.

Les journées de Susanne sont chargées : "j’assiste notamment à des conférences avec des représentants du gouvernement ou de la Banque mondiale. Cela me permet d’exprimer nos arguments directement aux décideurs. Nous recevons régulièrement des réactions positives de la part de fonctionnaires qui, souvent, sont confinés dans leur propre bulle et n’accèdent donc pas spontanément aux informations et à l’expertise de terrain que nous pouvons leur apporter.


Une autre partie de mon travail consiste à permettre à des personnes provenant de pays forestiers de s’adresser directement à des fonctionnaires, de sorte que ces derniers puissent entendre, sans intermédiaires, les conséquences des politiques destructrices sur les forêts et les populations qui y vivent. C'est ainsi que Greenpeace a organisé une tournée avec des partenaires du Congo, dont des représentants de peuples indigènes. Ils ont rencontré des représentants de la Banque mondiale, mais aussi des sénateurs américains, qui ont ensuite exigé du président de la Banque mondiale qu’il revoie ses programmes afin de protéger les forêts et les communautés qui y vivent.

Les représentants de peuples indigènes doivent pouvoir faire entendre leurs voix 

Si Greenpeace obtient des avancées c'est aussi parce qu'elle est respectée et écoutée par les institutions. Deux raisons principales expliquent cela : nous prenons nos responsabilités et nos campagnes se basent sur des faits. Ensuite, nous pouvons causer ce que les sociétés et les banques appellent un "risque de réputation". C’est-à-dire que nous avons les moyens de dénoncer publiquement ce qui ne tourne pas rond. Personne ne tient à devenir la cible d’une campagne de Greenpeace, pas plus la Banque mondiale que toute autre société privée.

Les victoires rapides sont rares, les grandes institutions souffrent bien souvent d'inertie. Mais lorsqu’on parvient à transposer une victoire en une loi ou une politique contraignante, on imprime un authentique changement qui s’inscrit dans le long terme. Il s’agit en fin de compte aussi de bousculer les mentalités. Cela demande du temps et des efforts, mais quand je regarde ma fille et pense à son avenir, je me dis que cela en vaut assurément la peine !"

Paul JohnstonPaul Johnston dirige l'unité scientifique de Greenpeace,  implanté au cœur de l'université d'Exeter, en Grande-Bretagne. Fondé en 1987, ce laboratoire a une mission somme toute très simple : si vous lancez une campagne et que vous souhaitez qu'elle soit crédible, l'information qui la sous-tend doit être scientifiquement correcte. Le travail ne manque pas !

"Nos ressources humaines étant limitées, nous déléguons d'office une partie des analyses à d'autres bureaux d'études. Nous procédons de la manière suivante : en fonction des analyses nécessaires, nous décidons éventuellement d'envoyer la demande vers le bureau d'étude le plus qualifié. Il en va de notre crédibilité. Ainsi, nous avons sollicité un bureau extérieur pour faire l'analyse des échantillons d'eaux usées rejetées par le secteur textile dans les rivières en Chine. Ou encore, nous menons de nombreuses études sur la dynamique des glaces.

Nous apportons les preuves qui serviront à convaincre que des changements s'imposent

 

Une partie du travail de l'équipe d'Exeter se compose des analyses d'échantillons prélevés ici et là. Mais ce n'est pas tout : nous réalisons régulièrement des études scientifiques pour le siège de Greenpeace, à Amsterdam ou à la demande d'un bureau national. En fait, nous apportons les preuves qui serviront ensuite à convaincre, à tous les niveaux, que des changements s'imposent."