magazine / mars 2013

Bassin du Congo : eldorado pour l'huile de palme ?

Travailleurs dans une plantation illégale de palmiers à huile, appartenant à Herakles Farms

Travailleurs dans une plantation illégale de palmiers à huile, appartenant à Herakles Farms

© Jan-Joseph Stok / Greenpeace

Les forêts du bassin du Congo, relativement préservées jusqu'ici, sont aujourd'hui menacées par les plantations de palmiers à huile…

A vous d'agir ! Pour les forêts du Congo

Travailleurs dans une usine d'huile de palme près de Mundemba, au Cameroun

Scène de vie dans un village reculé de la forêt camerounaise : les habitants exploitent les palmiers à huile des environs. Ils utilisent les cendres comme engrais et les racines comme médicament. Le tronc sert à construire des maisons et les feuilles, à confectionner des toitures. Le palmier à huile, originaire de l’ouest et du centre de l'Afrique, est utilisé depuis des siècles par les populations africaines. « Dans les exploitations familiales, il n'est pas question de monocultures à grande échelle. Le palmier à huile côtoie le millet, le cacao, le manioc... », selon Philippe Verbelen, chargé de mission Forêts pour Greenpeace International.

Cette exploitation jusqu'ici limitée de l'huile de palme risque de s'étendre pour satisfaire une demande croissante aux niveaux régional et international... Il faut dire que cette huile, on en demande et redemande ! Elle est devenue, ces dernières années, le numéro un mondial des huiles végétales et est presque incontournable dans nos produits de consommation courante : des shampoings aux pizzas, en passant par les lessives, les margarines ou les chips. Et comme si cela ne suffisait pas, la demande en huile de palme est aujourd'hui dopée par la montée en puissance des agrocarburants.

Jeune gorille

Les forêts du bassin du Congo regorgent de vie

Le bassin du Congo s'étend sur six pays : Cameroun, République centrafricaine, RDC, Guinée équatoriale, Gabon et République du Congo. Il abrite la plus grande forêt tropicale au monde après l'Amazonie. Ces forêts sont essentielles à plus d'un titre : elles servent de refuge à 30 millions de personnes qui en dépendent pour satisfaire leurs besoins alimentaires. Les produits forestiers, qu'ils soient directement consommés ou commercialisés à petite échelle, jouent un rôle clé dans des pays touchés par la pauvreté et la malnutrition.

Ces forêts regorgent par ailleurs d'espèces végétales et animales, dont des animaux menacés comme le gorille des plaines, l'éléphant des forêts et le chimpanzé. Enfin, elles contiennent quelque 25% du carbone stocké par les forêts tropicales mondiales et contribuent par là à la stabilisation du climat mondial.

Le Cameroun et l'ensemble des pays du bassin du Congo risquent-ils de répéter les mêmes erreurs que celles commises en Indonésie et en Malaisie ? A ce jour, la demande mondiale en huile de palme est pratiquement entièrement satisfaite par ces deux pays. Ils totalisent 87% de la production d'huile de palme, exportée vers l'Inde, l'Europe et la Chine. Résultat, les plantations y sont aujourd’hui le principal moteur de la déforestation. Avec une demande en huile de palme qui ne cesse d'augmenter et qui d'ailleurs, dépasse déjà l'offre, les investisseurs cherchent aujourd'hui à étendre leur production en-dehors de l'Asie. « Ils ont jeté leur dévolu sur l'ouest du continent noir, avec des projets au Liberia mais aussi, en Afrique centrale... » avertit Philippe Verbelen.  

Plus de 2 millions d'hectares de plantations...

Le bassin du Congo est devenu la première cible d'une vague d'accaparement des terres. Les investisseurs européens et asiatiques se trouvent derrière deux tiers de ces acquisitions. D'après de récentes recherches, ils convoitent déjà plus de 2,6 millions d’hectares, répartis dans divers pays d'Afrique centrale. Une partie de cette superficie a d'ailleurs déjà été attribuée à des projets de grandes plantations de palmiers à huile qui, pour la plupart, touchent au moins en partie des zones forestières.

 

Huile de palme, moyen de lutter contre la pauvreté?

Les investisseurs étrangers prétendent que leurs projets de plantations favoriseront le développement économique en apportant des capitaux, des infrastructures et des emplois. L'Oakland Institute, qui a analysé différents accords d'acquisitions, est d'un autre avis. Selon lui, ce potentiel de développement économique est limité. Il précise par ailleurs que les investissements engendrent des coûts environnementaux et sociaux pour les pays concernés et la perte de moyens de subsistance et d'opportunités économiques pour la population.

« Récemment, le taux de déforestation a doublé dans le bassin du Congo »

De plus en plus de communautés locales s'insurgent d'ailleurs contre ces projets. Elles ne se laissent plus leurrer par des promesses fallacieuses de création d'emplois et d'infrastructures. Elles sont en colère parce qu'elle ne sont que rarement impliquées dans la signature des concessions accordées aux entreprises étrangères pour y établir des plantations. Et ce, alors qu'elles sont les principales intéressées. Pour elles, ne plus avoir accès aux forêts signifie perdre l'accès à la nourriture et à l'eau et faire une croix sur des terres cultivables et des revenus...

Kumi Naidoo, directeur de Greenpeace International, s'insurge contre les pratiques douteuses des investisseurs : « En tant que directeur de Greenpeace International, je ne saurais que trop encourager le développement, à condition qu’il respecte l’être humain et la nature. »


Irene WabiwaIrene Wabiwa, avocate et responsable Forêts pour Greenpeace Afrique, se bat contre l'extension des plantations de palmiers à huile, en particulier le projet de Herakles Farms.

Greenpeace s'oppose au projet de Herakles Farms au Cameroun. Pourquoi ce projet en particulier ?

Il est vrai qu'il y a d'autres projets en cours de développement au Liberia, au Congo Brazzaville, en République Démocratique du Congo et au Gabon. Mais le projet de Herakles Farms illustre parfaitement les problèmes sociaux et environnementaux que l’expansion incontrôlée de l'huile de palme pourrait causer dans différentes régions d'Afrique. Herakles Farms est le nom de cette société américaine qui projette d'installer une plantation de palmiers à huile sur une superficie de pas moins de 70.000 hectares, dans la région du sud ouest du Cameroun. Il s'agit d'une superficie plus de quatre fois supérieure à celle de la région de Bruxelles-Capitale ! Il y a quelques mois, j'ai fait le déplacement jusqu'au Cameroun pour discuter des aspects juridiques, sociaux et environnementaux liés au projet. J'ai été surprise par la forte opposition des communautés locales. J'ai aussi été impressionnée par le travail des ONG locales. Elles mettent tout en œuvre pour aider les communautés locales et pour renforcer leur action. 

« Les populations locales ne sont pas consultées et risquent de perdre leurs terres »

Qu'en est-il de l'impact de ce projet au niveau social ? 

Des milliers de fermiers vivent dans la région où Herakles Farms compte s'installer. Ils pratiquent une agriculture locale et bon nombre d'entre eux cultivent aussi le cacao. Ils n'ont pas été consultés et risquent aujourd'hui de perdre leurs terres et leurs moyens de subsistance. A aucun moment la compagnie n'a pensé à leur montrer une carte avec la localisation du projet ou à leur fournir des explications à propos du sort qui leur est réservé. C'est inacceptable.

Et sur le plan environnemental ?

Le projet est aussi un désastre pour ce qui est de l'environnement et de la biodiversité. Greenpeace a survolé la région et analysé des images satellites. Nous avons la preuve que la région concernée est couverte de forêts tropicales denses. Et ce, alors que l'entreprise prétend qu'il s'agit de terres agricoles et de forêts déjà fortement dégradées ! Ce n'est pas tout : les forêts en question sont situées dans une région qui relie entre elles cinq aires protégées. Tout ce vaste territoire constitue l'habitat de nombreuses espèces animales menacées comme l'éléphant des forêts, le chimpanzé et des espèces de primates rares. Tout ces animaux ont besoin d'un vaste espace pour se déplacer. Avec une plantation au beau milieu de ces aires protégées, les animaux ne pourront plus se mouvoir librement sur de grandes distances. Enfin, l'afflux de travailleurs dans les plantations entraînera très probablement une augmentation des activités illégales de braconnage...

Les travaux d'aménagement ont-ils déjà démarré ?

Oui ! Et de manière illégale. Herakles Farms a commencé à raser la forêt pour établir trois pépinières alors qu'elle n'a pas encore obtenu du gouvernement camerounais tous les documents légaux.

Que souhaitez-vous atteindre en vous opposant à ce projet ?

Nous voulons envoyer un message clair aux investisseurs intéressés par l'huile de palme en Afrique : les nouveaux projets de plantations ne doivent en aucun cas constituer une menace pour la vie des communautés locales. Et il est essentiel de respecter leurs droits. Les nouvelles plantations doivent exclusivement être établies dans des zones où elles n'entraînent pas la destruction des forêts. L'huile de palme peut contribuer à assurer la sécurité alimentaire de millions d'Africains, à apporter un revenu aux populations, à développer les économies locales mais aussi à protéger les derniers forêts tropicales qui subsistent. Il faut pour cela qu'elle soit produite dans  dans des systèmes agro-forestiers bien gérés et diversifiés.

 

Dossier complet au format pdf.