magazine / juin 2013

Climat: vers le point de non-retour?

Le typhon Bopha s'abat sur les Philippines, en décembre 2012.

Le typhon Bopha s'abat sur les Philippines, en décembre 2012.

© Karlos Manlupig / Greenpeace

Selon les scientifiques, la température moyenne ne peut pas augmenter de plus de 2°C si nous voulons garder la maîtrise des éléments climatiques. Or, elles pourraient grimper de 4°C d’ici la fin du siècle… Allons-nous vers le point de non-retour ?

Une chose est sûre : les phénomènes climatiques extrêmes gagnent en fréquence et en intensité et l’augmentation moyenne des températures cache de fortes disparités entre les différentes parties du monde.  Ça descend ici, ça monte là ! 

Froid de canard

Le réchauffement climatique global ne signifie pas que les températures vont augmenter partout, en toute saison. Revenons un instant à l’hiver prolongé que nous venons de traverser en Belgique : froid intense, six périodes de neige… L’hiver 2012-2013 risque de rester gravé dans les mémoires. Saviez-vous que la fonte record de la banquise de l’été dernier en Arctique, due au réchauffement global, explique en partie l’hiver rigoureux que nous avons connu ? Si la banquise réfléchit la chaleur, les eaux océaniques plus sombres font exactement l’inverse : elles absorbent la chaleur du soleil et la bloquent. De l’air chaud s’accumule au pôle, chassant de l’air froid vers nos contrées…

« Cet hiver rude n'est rien par rapport aux phénomènes météorologiques extrêmes constatés ailleurs dans le monde », rappelle Arnaud Collignon, responsable Climat à Greenpeace Belgique. On peut citer à ce propos une centaine de morts suite à une exposition au froid en Inde ou à l’inverse, une canicule persistante en Australie avec à la clé, un regain des feux de brousse... En décembre 2012, c’est un typhon qui s’est abattu sur le sud des Philippines, tandis que deux mois plus tôt, l’ouragan Sandy ravageait les côtes américaines.

Plus de place pour le doute !

Sécheresses, ouragans, canicules, vagues de froid…  Toutes ces anomalies peuvent-elles être reliées aux changements climatiques ? Jean-Pascal Van Ypersele, climatologue et vice-président du GIEC, le groupe d’experts internationaux travaillant sur le climat pour les Nations unies, résume la situation : « Cela va être de plus en plus difficile de ne pas relier les événements climatiques à l’évolution du climat. Cela ne veut pas dire que l’on peut univoquement lier chaque événement aux changements climatiques. Mais dans un climat, qui change bien sûr, la probabilité des événements extrêmes et l’intensité d’une bonne partie des événements extrêmes augmentent. Par exemple, on comprend bien que si la température moyenne augmente, la probabilité d’avoir des vagues de chaleur importantes augmente de manière significative. »

+4°C : va-t-on vers le scénario catastrophe ?

Les experts du GIEC s’accordent par ailleurs pour affirmer que, si nos comportements n’évoluent pas, le scénario « le plus probable » est celui d’une augmentation moyenne des températures de 4°C d'ici la fin du siècle.

« La Banque mondiale met en garde contre une hausse des températures de 4°C »

Plus significatifs encore à ce propos sont les études et rapports émanant d’institutions moins « attendues » dans ce dossier. Ainsi, la Banque mondiale a-t-elle lancé à son tour un fameux pavé dans la mare en dressant un portrait de ce qui nous attend si le seuil des 4°C d’augmentation des températures moyennes est dépassé. Les prédictions de cette institution sont implacables : graves problèmes d’approvisionnement en eau, vagues de chaleur extrême, production agricole fragilisée dans certaines régions, élévation du niveau des mers qui pourrait toucher des centaines de millions de personnes... Toutes les régions du monde sont menacées, même si certaines le seront plus que d’autres,  mais les pauvres sont ceux qui souffriront le plus.

La Belgique, mauvais élève de la classe

L’augmentation de la température que nous observons aujourd'hui est – cela ne fait aujourd’hui plus aucun doute – avant tout due aux émissions de gaz à effet de serre engendrées par l'homme. En cause, la déforestation et l’agriculture mais avant tout, notre addiction aux énergies fossiles.

Ils se mobilisent

Joeri (Gand) : il faut absolument diminuer le nombre de voiture en circulation. Dans ce cadre, il est ahurissant de vouloir agrandir encore le ring de Bruxelles. Personnellement, je n’utilise ma voiture plus que pour de très rares occasions et je n’hésite pas à la partager avec d’autres.

Florence (Bruxelles) : j'ai été scié d’apprendre qu'un simple trajet en avion vers Barcelone nécessitait 280 litres de kérosène par passager. On m'avait toujours dit que l'avion était mauvais pour le climat, mais je ne savais pas que c'était à ce point-là. Mais j'adore voyager ! J'ai donc décidé de ne plus prendre l'avion que pour des vacances d'au moins 10 jours. Finis les city trip !

Christophe (Tubize) : je viens d’acheter une maison et dès le début, j’ai accordé la plus grande importance à son isolation. J’ai mis une double couche d’isolants dans le toit. J’espère qu’ainsi, je pourrai diminuer mon chauffage et donc ma consommation.

Quand on pense aux émissions, on pense en premier lieu à celles qui s’échappent des cheminées de nos usines, de nos voitures ou encore de nos chaudières à mazout ou au gaz. Mais il y a aussi toutes les émissions « cachées » auxquelles on ne pense pas forcément : pour produire l'ordinateur sur lequel nous écrivons ou pour fabriquer le sandwich avalé à midi (a fortiori s’il était au roastbeef), il a fallu brûler ou transformer des énergies fossiles et donc, émettre du CO2 et d'autres gaz à effet de serre. Une bonne moitié de ces émissions cachées ne sont pas libérées en Belgique (la plupart de nos ordinateurs sont fabriqués en Chine...) et ne sont donc pas prises en compte dans la comptabilité carbone de la Belgique. Notre petit pays peut ainsi avancer des chiffres prometteurs… en apparence seulement !

En effet, selon les calculs officiels de 2011, la Belgique émet 0,35% des émissions mondiales et se trouve ainsi loin derrière la Chine qui, avec 22%, est le premier émetteur mondial. Mais quand on intègre les émissions liées à la totalité de notre consommation, le tableau est tout à fait différent : chaque personne en Belgique émet en moyenne 16 tonnes de CO2 par an, ce qui fait de notre pays le sixième plus gros émetteur au monde derrière les Etats-Unis, le Canada ou l'Australie mais très largement devant la Chine qui en émet quelque 3 tonnes par habitant.

Agir : un must !

Pour baisser drastiquement les émissions de gaz à effet de serre, nous devons revoir notre copie sur le plan de la technologie et de nos comportements. Il est temps de quitter l’ère du « tout aux énergies fossiles ». L'éolien, le solaire, la géothermie, les énergies marémotrices, l'hydraulique et, dans une moindre mesure, la biomasse doivent former le mix énergétique de demain si l'on veut résoudre la crise climatique. Mais ne nous leurrons pas, leur mise en œuvre nécessitera un changement de paradigme en matière d'énergie. Principalement, il va falloir apprendre à ne plus gaspiller. Sans retourner à l'âge des cavernes, les entreprises, les décideurs et nous-mêmes devront revoir sérieusement nos comportements en matière d'énergie. C'est sans doute là que réside la plus grande difficulté pour mettre en place la (R)évolution énergétique que préconise Greenpeace.


Peter Wittoeck« Il n’est pas trop tard »
A crise globale, réaction globale. D’où toute l’importance de conclure un traité international sur le climat. Il devrait voir le jour en 2015. Peter Wittoeck, chef de la délégation belge dans les négociations climatiques internationales, livre quelques recettes pour faire de ce traité un véritable outil pour combattre les changements climatiques.

Un traité dès 2015… L’échéance est-elle tenable ?

Ce sera surtout une question de volonté politique. Ce traité doit s’appliquer à tous. 190 pays devront se mettre d’accord sur des objectifs suffisamment ambitieux pour limiter la hausse de la température moyenne sur Terre à maximum 2°C. D’un point de vue technique et économique, tout est encore possible. On n’a malheureusement plus beaucoup de temps alors que négocier au niveau international prend énormément de temps...

Quels sont les trois principaux éléments à inclure dans ce traité pour limiter l'augmentation des températures à 2°C ?

D’abord, les objectifs devront être suffisamment ambitieux. Cela me paraît une évidence. Les efforts que chaque pays devra faire en termes de réduction des émissions de gaz à effet de serre devront ensuite être répartis de façon équitable. Certains pays en transition, comme la Chine, l’Inde ou le Brésil  portent aujourd’hui une plus grande responsabilité et disposent de plus de capacités qu’avant. Doivent-ils dès lors être traités de la même façon que les Etats-Unis ou l’Union européenne ? Ils sont devenus des compétiteurs économiques formidables mais en même temps, ils restent, d’un point de vue social, de véritables pays en voie de développement. La pauvreté est extrême dans de vastes parties de ces pays ou dans des tranches importantes de la population. Sortir toutes ces personnes de la misère est un autre défi pour  ces pays, et devrait l’être pour le monde entier. Lorsqu’il est question d’objectifs à fixer par pays, il est essentiel de tenir compte de toutes ces nuances.

Et le troisième élément ?

Il est d’ordre financier. Dans les négociations qui ont déjà eu lieu, les pays en développement sont restés sur leur faim pour ce qui est des aides que les pays industrialisés doivent leur fournir. Qu’il s’agisse de financer des technologies propres mais aussi, pour les Etats les plus vulnérables, des mesures d’adaptation. Cette aide est pourtant essentielle pour leur permettre de fixer des objectifs ambitieux. 

Certains pays entravent-ils les négociations ?

Il y a surtout un large spectre de visions. Prenons les Etats-Unis : la volonté d’agir pour contrer les changements climatiques semble présente du côté du président Obama et de son administration. Mais de là à transposer leur volonté dans un traité légalement contraignant, qui prévoit entre autres des sanctions en cas de non-respect, c’est autre chose. Leurs ambitions sont aussi bien plus faibles que celles de l’Europe. A l’opposé, on trouve par exemple les « like-minded developing countries » à savoir, des pays qui contribuent à la polarisation en insistant sur le statu quo des responsabilités telles qu’établies dans les années 1990. Quant à la Chine, si elle réalise qu’elle est le plus gros émetteur mondial, elle rechigne à accepter un cadre légal international contraignant.

Et l’Europe ?

Je pense que l’Union européenne joue un rôle important. Elle « bâtit des ponts » entre les positions extrêmes, entre le Nord et le Sud. La Belgique pousse par exemple l’UE à s’ouvrir aux intérêts des pays en développement les plus fragiles.

Ce traité aura-t-il des conséquences sur nous, les consommateurs ?

Oui, et bon nombre de conséquences seront positives. Un traité ambitieux au niveau de l’Europe par exemple sera tout bénéfice pour la qualité de l’air et donc, pour notre santé. Il peut aussi donner une impulsion à l’économie et générer de l’emploi. Les analyses le prouvent. Un tel traité profitera aux industries européennes qui décideront d’innover et d’investir dans des technologies nouvelles et propres. Bien sûr, il faudra agir de façon réfléchie. On va devoir transformer notre économie. Certains secteurs vont perdre en importance, d’autres vont apparaître. Il sera essentiel de fixer un cadre clair pour faciliter cette transition, aussi d’une perspective sociale. Il faudra également faire des efforts. Les gens devront investir davantage dans l’isolation de leur logement, modifier la façon dont ils se déplacent…

« L’équité et le dialogue entre pays sont des éléments clés pour parvenir à un accord efficace »

Suffira-t-il à résoudre la crise climatique ?

De nouveau, cela dépendra de la forme du traité et de son niveau d’ambition. Mais je pense vraiment que le monde se portera mieux avec un traité. C’est d’ailleurs une de mes rares certitudes ! Quand on regarde l’évolution de ces cinq dernières décennies en termes de consommation, on constate que les gens ont de plus en plus tendance à vouloir maximiser leur confort matériel. Parviendra-t-on à inverser cette tendance en peu de temps ? Ce ne sera pas évident, mais je pense que les politiciens ont le devoir de le tenter. L’adoption d’un traité ambitieux peut aider.

Il n’est pas trop tard selon vous ?

Je ne suis pas climatologue mais je déduis de mes lectures qu’il n’est pas trop tard, même si le temps presse. Soyons clairs : plus on attend pour prendre des mesures de réduction des émissions de gaz à effet de serre, plus la transition sera difficile et coûteuse pour l’économie.

Vous pensez que ce traité verra le jour en 2015 ?

Je ne suis pas spécialement un optimiste mais je ne peux pas être pessimiste. Et quand je vois l’évolution dans certains pays en développement et les positions qu’ils prennent dans les négociations, je me dis que tout reste possible. Avant 2009, il était par exemple tabou de parler d’efforts pour ces pays, encore plus de vouloir des objectifs chiffrés. Il y a eu un revirement suite au Sommet de Copenhague. Des pays comme la Chine et l’Inde ont pris des engagements volontaires pour réduire leurs émissions. Cette attitude constitue un énorme pas en avant. En voyant cela, je garde espoir de voir naître ce traité en 2015.


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