magazine / juin 2013

L'Indonésie doit concilier économie et environnement

An : "J'ai des frissons à l'idée que toute cette faune et flore puissent disparaître."

An : "J'ai des frissons à l'idée que toute cette faune et flore puissent disparaître."

Tim Dirven

La Belge An Lambrechts séjourne régulièrement à Djakarta d’où elle co-pilote l’intense travail pour arrêter la déforestation due notamment à l’huile de palme.

L’Indonésie a décidé de prolonger le moratoire sur l’attribution de nouvelles concessions forestières. Qu’en est-il de cet outil de sauvegarde des forêts ?

L’Indonésie vient en effet de décider de prolonger le moratoire ! Il ne sera malheureusement pas suffisant pour protéger de manière efficace l’ensemble des forêts et des tourbières. Pour nous, c’est essentiel. Ce moratoire résulte d'un accord avec la Norvège qui, en 2010, a mis un milliard de dollars sur la table pour obtenir des changements (protection des forêts pour le climat, respect des tourbières…). Sa prolongation est une bonne chose mais nous avons encore beaucoup de pain sur la planche.

Plantation d'huile de palme en IndonésieCet accord entre un pays forestier et un bailleur de fonds européen pourrait servir de modèle. Et pourtant, rien n’est jamais gagné !

En effet, les instances politiques subissent aussi des pressions de la part de l’industrie. Le puissant lobby de l’huile de palme a toujours été opposé à la prolongation du moratoire et risque encore de faire parler de lui, compte tenu du fait qu’il n’a pas obtenu gain de cause…

En matière de gestion forestière, les pays émergents sont confrontés à un fameux dilemme, non ?

L’Indonésie est une jeune démocratie qui ambitionne de se développer économiquement. L’huile de palme fait pour cela figure de voie royale. Le pays est, avec la Malaisie, leader sur le marché dans ce domaine. En même temps, il a conclu des accords impliquant la protection de ses forêts. Et tout cela, sans avoir de politique claire qui réunit ses deux ambitions : développer son économie et protéger ses forêts. Cela fait de l’Indonésie un véritable laboratoire…

C’est un défi énorme pour des ONG comme Greenpeace qui se battent depuis longtemps pour une politique « zéro déforestation » ?

Notre rôle a toujours été de maintenir la pression. Nous le faisions déjà alors que le moratoire n’était pas encore en vigueur et nous continuerons à batailler ferme jusqu’à ce que suffisamment de démarches soient entreprises pour véritablement stopper la déforestation. Heureusement, nous avons aussi obtenu des avancées pour ce qui est de notre travail avec l’industrie : en peu de temps, nous avons réussi à réformer les politiques – au moins sur papier – de deux acteurs clés du marché : les sociétés GAR (huile de palme) et APP (papier).

Cette réussite, Greenpeace la doit in fine aux consommateurs…

Notre option avait été de jouer la carte des réseaux sociaux pour atteindre des grosses entreprises indonésiennes via leurs clients les plus connus. GAR, un des leaders de la production d’huile de palme, vient de lancer un projet pilote pour une production sans déforestation. APP, qui a aussi été la cible d’une de nos campagnes, a fini par se rendre à l’évidence : certains marchés exigent, par le biais des consommateurs, une production responsable. Nous allons encore faire appel aux consommateurs. Restez attentifs !

Une production durable et à grande échelle d’huile de palme est-elle possible ?

Des pistes existent. Il est possible de cultiver des palmiers à huile sur des terres déboisées depuis longtemps. Cela implique une parfaite identification des surfaces disponibles. On peut aussi améliorer le rendement des plantations en sélectionnant mieux les variétés. Dans tous les cas, il est nécessaire de respecter les droits des communautés locales. Nous visons un taux « zéro déforestation » d’ici 2020 !

D’autres essaient d’établir des critères acceptés par la plupart des acteurs, non ?

Il existe une table ronde pour une huile de palme durable, connue sous la dénomination RSPO. Greenpeace n’y adhère pas parce que les critères ne sont pas assez stricts. La solution viendra selon nous des initiatives prises par les entreprises plus progressistes en combinaison avec une  bonne gestion de la part des autorités.

« Arrêter la déforestation est le principal moteur de ma motivation »

On parle d’une « expansion » du problème vers l’Afrique. Qu’en est-il ?

Le marché de l’huile de palme est très lucratif. Des  régions comme le bassin du Congo sont concernées. Nous ne sommes pas en faveur de cette expansion mais bien sûr, la situation varie selon les pays. Au Congo par exemple, il y aurait la possibilité de trouver des terres dans la province du Bas-Congo où les forêts ont déjà été abattues dès l’époque coloniale… Au Cameroun, nous avons dénoncé certains projets contre-productifs.

An Lambrechts

Nom :

An Lambrechts

Age :

36 ans

Profession :

coordinatrice internationale du volet politique de la campagne « Forêts/Indonésie »

Hobbys :

photo, cuisine

Etre belge est-il un atout pour aborder ce genre de difficultés ?

C’est vrai que la complexité du schéma politique belge m’a servi de leçon pour comprendre comment fonctionne un pays aussi diversifié que l’Indonésie ! Pour le reste, j’ai la chance de travailler avec une équipe indonésienne super motivée. J’ai cinq collègues indonésiens qui mènent, avec l’équipe internationale, la campagne « Forêts » et d’autres qui effectuent des recherches sur le terrain. Ce travail est essentiel, il faut que nous puissions suivre la situation de près et maintenir la pression tous azimuts.

Le contraste est énorme entre des centres urbains comme Djakarta et des îles comme Sumatra. Après cinq voyages sur place, as-tu pu goûter à la biodiversité locale ?

Je fais comme les habitants de Djakarta, je profite des week-ends pour la découvrir. J’envisage une visite à un centre de revalidation pour orangs outans. Pour les tigres de Sumatra, ce sera plus difficile ! D’autant qu’il ne reste sans doute pas plus de 400 spécimen à l'état sauvage. J’ai des frissons à l’idée que toute cette beauté, toute cette faune et cette flore puissent disparaître alors que certaines espèces nous sont parfaitement inconnues !