magazine / septembre 2013

Développement durable: apports et perspectives

Le Rainbow Warrior à Rio, en juin 2012, lors de la Conférence des Nations unies sur le développement durable.

Le Rainbow Warrior à Rio, en juin 2012, lors de la Conférence des Nations unies sur le développement durable.

Greenpeace/Paiva

Concept phare de la fin du XXème siècle, le développement durable a permis des avancées sur le terrain mais est-il encore la voie royale pour construire l’avenir ? Conversations avec quelques spécialistes ou praticiens du développement durable.

Progrès économique, justice sociale et environnement sont les trois piliers qui font aujourd’hui la renommée du développement durable. Ce concept a vu le jour en 1987. S’interroger sur « les limites de la terre » était alors dans l’air du temps au même titre qu’une préoccupation pour « les plus démunis ». A partir des années 1990, le concept s’est progressivement raffiné, entre autres à l’occasion du Sommet de la Terre de Rio de 1992. 

Stop ou encore ?

 ARNAUD, VOYAGEUR DURABLE
Arnaud CollignonJe m'appelle Arnaud, j'ai 36 ans et je travaille depuis 4 ans comme responsable Climat/Energie. J’ai inclus le développement durable dans plus ou moins tous les aspects de ma vie: je circule à vélo, je consomme peu de viande, je suis (très) loin d'être accro au shopping ! Mon premier moteur a toujours été le plaisir. Il y a malgré tout un secteur pour lequel j'ai dû faire un effort: l’avion! J'adore voyager. Prendre l’avion pour Barcelone (et en revenir) est aussi nocif pour le climat que de prendre sa voiture pour aller travailler pendant six mois… Alors que faire ? J'ai fait un petit arrangement avec moi-même. J'ai décidé de ne plus prendre l'avion pour des raisons personnelles pour moins de deux semaines. Je me souviens de ce mariage dans le sud-ouest de la France où mes amis avaient pris un «Ryanair» et où je me suis retrouvé seul à voyager en train... Mais l'un dans l'autre, c'est une question d'habitude. Je travaille dans le train et surtout, j'ai redécouvert des coins où je n'aurais jamais mis les pieds il y a dix ans. C’est le seul aspect qui me « coûte » mais je me dis qu’il a aussi ses bons côtés !

A quelques encablures de Rio+25 (2017), ce concept fait-il toujours recette ? Comment la génération Y, née entre la fin des années 1970 et le début des années 2000, va-t-elle mener l’esquif à bon port ?

Professeur de développement durable à l’ULB, Edwin Zaccai déclare : «Il faut distinguer l’expression de ce qui a été réalisé. C’est pourquoi, je ne parlerais pas de faillite du concept mais plutôt d’un sentiment de ne pas parvenir à résoudre les problèmes qui se posent à nous et qui prend la forme d’un manque d’espoir…»

Pour cet observateur, le blues coïncide avec l’échec de Copenhague, le fameux Sommet sur le climat de 2009, et résulterait d’une « idée de départ trop optimiste » quant à la possible conciliation entre les mondes économique, industriel et l’écosystème. «A l’époque, rappelle-t-il, on pensait que le protocole de Kyoto serait un début, par la suite, on a mieux pris la mesure de la complexité des défis auxquels nous sommes confrontés.» Journaliste spécialisé en environnement depuis 1988, Philippe Lamotte s’étonne pour sa part «qu’à partir de cette époque, et particulièrement aux époques de crises de types économique ou alimentaire, les penseurs ne soient pas parvenus à ancrer progressivement le développement durable comme alternative digne d’intérêt.» Le concept a plu mais il n’a pas « pris » comme on aurait pu l’espérer.

Avancées

L’échec magistral du Sommet de Copenhague de 2009 ne doit malgré tout pas nous faire oublier l’empreinte du concept de développement durable sur nos valeurs et dans notre quotidien. «Des solutions de marché ont été trouvées comme le bio ou la voiture moins consommatrice, précise Edwin Zaccai. Elles rendent le développement durable plus concret. En Belgique, dans les années 1990, nous avions des problèmes de décharges. Aujourd’hui, ils ont été pris en charge avec la mise en place de politiques ad hoc. Quand il y a des solutions technologiques peu coûteuses, ça marche, surtout pour des nuisances ressenties directement par des habitants…»

Philippe Lamotte souligne également l’importance des avancées locales. « Ça bouge dans les sphères administratives par exemple, je pense notamment à Bruxelles Environnement (IBGE). Le développement durable fait partie de leurs mœurs depuis longtemps. Ou encore à l’agence belge de coopération au développement, ils compensent leur empreinte écologique. C’est concret, pour le reste, on stagne encore souvent au niveau du discours ou du changement cosmétique... »

Le courage politique manque toujours

Le manque de courage politique pour relever les grands défis planétaires que le développement durable cristallise n’explique pas uniquement l’absence de résultat des grandes messes sur l’environnement ou le développement durable. Il n’est pas impossible qu’il soit à la base de ce qu’Edwin Zaccai a diagnostiqué chez ses étudiants universitaires : une défiance vis-à-vis du politique comme une certaine démobilisation pour l’environnement. « Ils ont une vision fort négative du futur, précise-t-il. Or, les avancées sont là. A Londres en 1830, on vivait moins longtemps qu’aujourd’hui dans certains pays d’Afrique. Il faut lutter contre ce pessimisme, comprendre mieux les obstacles et organiser des changements », conclut-il.

Et l’engagement durable des entreprises ?

DAVID, ARCHITECTE DURABLE
David VerbistJe m’appelle David, j’ai 38 ans et, à côté de mon job chez Greenpeace, j’exerce la profession d’architecte. Je réfléchis à deux fois avant d’acheter un objet : en ai-je besoin ? Est-il solide ? Je suis aussi critique pour ce qui est du matériel utilisé : j’évite le PVC, j'utilise du bois FSC… Cette prise de conscience dépasse le choix des matériaux. Je conçois une habitation de telle sorte que ses habitants occupent l’espace de manière optimale, tout en prévoyant la possibilité de faire des adaptations simples si la composition de la famille venait à changer. Les besoins d’une famille avec enfants ne sont pas les mêmes que ceux d’un couple de pensionnés. La plupart de mes clients ont des budgets limités et j’estime qu’il m’appartient de leur faire prendre conscience des choix qu’ils ont. Et, les options durables ne coûtent pas toujours plus cher. Il faut seulement chercher un peu plus longtemps ! 

Total qui fait sa pub avec des éoliennes. Des petites fleurs qui sortent du pot d’échappement d’une Honda. On croit rêver. Pourtant, cela a existé. Thierry Libaert, professeur en communication de l’UCL avance ces exemples lorsqu’on lui pose la question des entreprises et du greenwashing. Entre 2006 et 2009, le développement durable avait la cote auprès des publicistes. Les secteurs de l’énergie, de la chimie et de l’automobile étaient à l’époque les premiers à valoriser leur image par ce biais.

L’imparfait s’impose toutefois. La crise économique a très certainement mis un frein à leur envie de surfer sur la vague verte. Ce qui fait recette à présent, c’est le facteur « prix ». En France, un autre élément a joué : le contrôle sur la publicité est partagé entre différents acteurs de la société. Sous la pression notamment d’ONG comme Greenpeace, il a été demandé aux publicitaires de mettre un peu d’ordre dans leurs slogans.

En Belgique, cette épée de Damoclès n’existe toutefois pas. Ce qui explique peut-être que des techniques publicitaires agressives comme le « [faux] débat citoyen » ont été tentées. Tout le monde se souvient des placards publicitaires du Forum nucléaire…

Développement durable et entreprises ne riment cependant pas toujours avec greenwashing. «De façon générale, la grande distribution n’est pas perçue comme ayant un impact écologique lourd», précise à ce sujet Thierry Libaert.

Le quatrième pilier à la rescousse

Le monde associatif a historiquement joué un grand rôle pour éviter que le concept de développement durable ne prenne l’eau. Directeur politique de Greenpeace International et à ce titre observateur de nombreuses réunions internationales sur la thématique, Daniel Mittler apportait un peu d’espoir dans un de ses récents blogs: « Une année après RIO+20, je me sens un peu moins sur les rotules que juste après ces négociations fleuves. L’attitude des gouvernements qui n’arrivent pas à lancer les actions décisives dont nous avons besoin m’énerve toujours autant. Par contre, les mouvements que j’observe pour un monde équitable et durable et qui semblent gagner en amplitude et en force me réjouissent. »
La démocratie participative et la culture s’imposent peu à peu comme quatrième pilier pour compléter le concept porté sur les fonts baptismaux en 1987.

Et en 2052 ? Retroussons nos manches !

HELEEN, FUTURE MAMAN DURABLE
Heleen VankrunkelsvenJe suis Heleen, j’ai 32 et suis coordinatrice des bénévoles. Sans même avoir accouché, j’ai déjà des projets pleins la tête. Il y a tout d’abord les langes ! Les langes jetables créent une montagne de déchets. Je me suis informée et j’ai reçu pas mal d’information sur les couches lavables. Ma décision était prise ! Ensuite, toutes les affaires de Bébé, eh bien, c’est possible de les emprunter ou inversement de les prêter. J’ai même récupéré des vêtements que ma mère a conservés après ses grossesses. Mais, ce n’est pas tout. La sœur du futur papa m’a prêté des tonnes de vêtements de grossesse. En échange, je lui prête des vêtements dans lesquels je n’entre plus pour cause de gros ventre ! Il y a bien sûr aussi l’alimentation. Ce qui me semble le plus durable, c’est l’allaitement. Voilà, ce sont mes plans… Si d’autres parents durables ont des idées, elles sont les bienvenues !

Jorgen Randers, un des auteurs du livre culte du Club de Rome « Les limites de la croissance », paru en 1972, a publié un nouvel opus consacré à une analyse de ce que serait le monde dans 40 ans. Cet ouvrage, basé sur les données aujourd’hui disponibles, brosse un tableau plutôt sombre : des problèmes accrus de répartition des ressources se poseront notamment en Afrique et en Asie ; à politique inchangée, certaines zones ne seront plus viables…

Ces perspectives doivent nous inciter à réagir. Reste à espérer que les décideurs adoptent cet inventaire comme livre de chevet et y puisent le courage politique qui a jusqu’ici manqué pour r[é]volutionner, entre autres, notre paysage énergétique en accordant enfin aux énergies renouvelables la place qu’elles méritent. Et bien sûr, nous pouvons tous contribuer à atténuer ce bilan. En mangeant par exemple moins de viande ou encore, en optant pour des produits peu « énergivores ».

 

  • GREENPEACE ET LE DEVELOPPEMENT DURABLE
    L’histoire du développement durable est indissociable de celle des ONG. Notre campagne Forêts illustre à souhait la diversité des chemins qui mènent à la durabilité.
  • Créé en 1993, le Forest Stewardship Council (FSC) travaille à la promotion d’une gestion responsable des forêts partout dans le monde, selon des critères stricts au niveau social, environnemental et économique. Les trois piliers sont inscrits jusque dans ses gènes puisque le FSC doit sa création à la collaboration d’une centaine de représentants de l’industrie du bois et d’ONG de défense de l’environnement (dont Greenpeace) et des droits sociaux.
  • Force est cependant de constater que, dans de nombreux pays, tout n’est pas sans nuages. Prenons l’Afrique. Tout indique que la gestion forestière  dans des pays comme la RDC laisse à désirer. Fortement aiguillonné par Greenpeace, le label a pris en mai 2013, ses distances du groupe forestier Danzer. Pour obtenir ce résultat, il a fallu porter plainte et démontrer les violations aux droits humains déplorées à l’abri des regards, dans les forêts congolaises. La réaction du FSC a pris du temps - les violences policières déplorées remontent à 2011 - mais en fin de compte, un signal fort a été donné à un des ténors de l’industrie du bois : il ne peut y avoir de développement durable sans respect des populations impliquées.
  • Poursuivant dans cette veine, Greenpeace a entamé la publication d’une série de rapports examinant l’apport du label à travers des cas concrets. Suite à la multiplication des cas problématiques, Greenpeace œuvre pour que le label gagne à nouveau en efficacité et en crédibilité. Un message qui commence à être entendu par le FSC qui s’est engagé à examiner les questions soulevées par ces études de cas de Greenpeace et à identifier les améliorations possibles.