magazine / novembre 2013

La catastrophe de Fukushima est loin d'être finie

Jan: "Revenir vivre près de Fukushima ou non, c'est là tout un dilemne pour les habitants."

Jan: "Revenir vivre près de Fukushima ou non, c'est là tout un dilemne pour les habitants."

Greenpeace/Dirven

Plus de deux ans après la catastrophe de Fukushima, Jan Vande Putte, expert nucléaire, est retourné au Japon en octobre dernier. Comment vivent toutes ces personnes qui, en mars 2011, ont vu leur vie basculer? Interview.

Quel était l’objectif de votre mission ?

L’objectif était double : recueillir des témoignages et procéder à de nouvelles mesures de la radioactivité. Notre première halte ? La ville de Fukushima, à 60 km de la centrale nucléaire accidentée. Pour les habitants de cette ville de 300.000 habitants, la vie continue, même s’ils savent très bien qu’il y a un problème puisque les vents dominants au moment de la catastrophe soufflaient vers le nord-ouest, dans leur direction. Certains quartiers ont été fortement contaminés. Ils n’ont cependant pas été évacués, les pressions politiques étaient fortes pour y maintenir l’activité économique. Comparé à mon dernier voyage à Fukushima, d’importants travaux de décontamination y ont été réalisés, notamment dans les écoles où la radioactivité était telle qu’à l’époque, les enfants devaient rester à l’intérieur toute la journée. Il n’empêche, la décontamination a ses limites car le niveau de radiation reste trop élevé.

Et ensuite ?

De Fukushima, nous sommes descendus vers le sud, jusqu’à la ville de Koriyama, où, comme en de nombreux autres endroits, ont été installés des préfabriqués pour accueillir les personnes évacuées. C’est là que vivent notamment de nombreuses personnes évacuées de Miyakoji. Ce district de la ville de Tamura constitue la troisième et dernière étape de notre tournée.

Près de Fukushima, les habitants vivent sur des îlots décontaminés

Racontez-nous cette troisième étape…

Une petite partie de Miyakoji, composée de 210 maisons, est située dans un rayon de 20 kilomètres de la centrale de Fukushima. Tous les habitants de ce quartier ont été évacués en 2011. Aujourd’hui, 20% des habitants ont réintégré leur habitation. Bientôt, tous risquent de devoir retourner chez eux car le gouvernement devrait décider de lever « l’ordre d’évacuation ». Ce qui implique que les gens ne recevront plus la compensation financière dont ils bénéficiaient en tant qu’exilés. La situation est complexe : certains sont déjà revenus, d’autres veulent revenir, d’autres encore ne le souhaitent pas. Mais tous sont aux prises avec les conséquences financières et sociales de leur choix. Ceux qui ont assez d’argent peuvent décider de ne pas revenir. Mais les autres n’ont pas vraiment le choix. Ils doivent revenir, d’autant plus que la plupart sont propriétaires du logement qu’ils avaient laissé derrière eux à Miyakoji. La situation est pourtant loin d’être revenue à la normale : d’importants travaux de décontamination y ont été réalisés, mais ils se limitent généralement aux maisons et aux routes. Les habitants se retrouvent sur un « îlot » décontaminé et se déplacent à l’intérieur de « corridors » décontaminés. Dès qu’on s’éloigne des « lieux de vie », la situation est toute différente. J’ai rencontré une femme qui, avant la catastrophe, travaillait tous les jours dans son verger. Aujourd’hui, elle a été évacuée. J’ai aussi rencontré un homme qui s’occupait d’aquaculture  à proximité des réacteurs accidentés. Pour survivre financièrement, il participe aux travaux de décontamination.


Jan Vande Putte 

Nom :

Jan Vande Putte

Age :

47 ans

Profession :

Expert nucléaire pour Greenpeace Belgique

 

Aviez-vous une appréhension avant votre départ ?

Pas du tout. Nous prenons toutes les précautions nécessaires. A certains endroits, nous nous protégeons à peine alors qu’à d’autres, nous enfilons nos combinaisons, masques, gants… C’est surtout le cas lorsque nous prélevons des échantillons et manipulons la terre.

Quelle est aujourd’hui la situation du nucléaire au Japon ?

Avant mars 2011, le pays comptait 54 réacteurs. Depuis, quatre d’entre eux ont été détruits et 50 restent « opérationnels ». Aucun n’est en service en ce moment et pourtant, le pays s’en sort. Nous avons fait réaliser une étude sur la situation énergétique au Japon. Il en ressort que le pays peut, d’ici 2020, atteindre ses objectifs de réduction des émissions de CO2 tout en maintenant la fermeture de ses centrales nucléaires. A lui de développer massivement l’efficacité énergétique et les énergies renouvelables. Le potentiel est énorme mais les choses avancent trop lentement. Il faut dire que le gouvernement actuel est pro-nucléaire. Une chose est sûre : s’il veut rouvrir les réacteurs, il devra faire face à une forte opposition émanant des bourgmestres et gouverneurs concernés, de la population et des scientifiques qui sont de plus en plus nombreux à pointer du doigt les dangers du nucléaire dans un pays sismique comme le Japon !