En quatre jours, quatre cas de pêche illégale en Sierra Leone

Nous sommes sur l’Esperanza, peu avant midi, lorsqu’un point apparaît, de façon un peu inattendue, sur notre radar. L’équipage discute alors des quatre kilogrammes d’ailerons de requins que nous avons trouvés quelques heures plus tôt sur le F/V Eighteen, un navire battant pavillon italien. Mais cette interruption semble valoir la peine.

Normalement, le système d’identification automatique (AIS) d’un bateau de pêche doit être activé et nous devrions savoir immédiatement de quel type de bateau il s’agit. Ce n’est pas le cas pour ce bateau. Nous devons nous approcher pour en savoir plus sur son identité et ses activités.

A mesure que nous approchons, la silhouette d’un petit bateau de pêche s’impose progressivement à notre regard. Arrivés tout près du navire, nous remarquons sa coque rouillée et son pont crasseux. Nous constatons également que son nom est masqué par les restes d’un vieux filet, ce qui est illégal au regard de la réglementation sur la pêche.

La première réaction de l’équipage à notre approche est d’essayer de s’échapper. Se rendant compte, néanmoins, que cela est évidemment impossible, il accepte que nous montions à bord avec les responsables des pêches sierra-léonais.

Alors que nous nous préparons à monter à bord du navire, son équipage se met à le nettoyer. Il commence par retirer le filet sinistre qui escamote le nom du bateau. Quatre lettres apparaissent : C. O. N. A. Le Cona.

Notre équipe restée sur le pont de l’Esperanza mène sa petite enquête. Il s’agit d’un bateau coréen, chose peu courante en ces eaux. Le capitaine est chinois, son second est coréen et le reste de l’équipage est composé de ressortissants ouest-africains. Fort heureusement, nous avons des Chinois parmi nous qui peuvent communiquer avec le capitaine.

Malgré le nettoyage, le bateau est dans un état lamentable. Des filets, de la saleté et des poissons morts jonchent le pont rouillé. Nous constatons que ce petit bateau de 21 mètres de long abrite 20 employés, vivant dans la promiscuité et le manque d’hygiène.

L’équipe d’inspection demande à mesurer les filets du bateau. Aux termes de la loi sierra-léonaise, les mailles de filets de ce type de bateau doivent être d’au moins 60 mm, autrement ils pêcheraient des poissons en dehors de leur licence. Les filets du Cona ne mesurent que 53 mm, soit bien en-deçà de la norme.

Nous sommes en présence d’un cas patent de pêche illégale et les inspecteurs des services des pêches sierra-léonais confisquent les passeports du capitaine et de l’équipage et leur demandent de retourner au port. Le bateau écopera d’amendes.

Deux jours plus tard, nous rencontrons deux bateaux chinois, le Fu Hai Yu 1111 et le Fu Hai Yu 2222. Nous les avons suivis toute la nuit et constaté qu’ils dérivaient vers des eaux de haute mer où ils ne pourraient pas pêcher.

Nous lançons Daisy, la « côte » de l’Esperanza – l’un de nos zodiacs rapides – dans la matinée et commençons notre approche.

Dès que nous montons à bord du 1111, le capitaine commence à se comporter de façon étrange. Il nous présente un filet tout neuf, nous portant plus à douter qu’à croire à son innocence. Dès qu’il voit le filet, l’inspecteur sait qu’il n’a jamais servi et commence à rechercher les filets que le navire utilise effectivement.

Au bout d’un moment, nous trouvons deux autres filets, qui ont manifestement l’air d’avoir servi. L’un est caché dans une cabine fermée et l’autre dans la chambre froide. Leurs mailles mesurent 51 mm – encore une infraction caractérisée.

La chambre froide du 1111 contient aussi une montagne de 70 sacs de carcasses. Cela n’est pas illégal lorsqu’il s’agit de prises accessoires, mais nous rappelle de façon terrifiante la désolation que la pêche industrielle laisse sur son passage.

L’équipage du 2222 est plus honnête avec nous, mais nous découvrons à bord des résultats similaires. En plus de l’infraction concernant la taille des filets, les deux bateaux n’ont pas de journal de bord digne de ce nom et affirment qu’ils débarquent leurs prises dans les eaux libériennes, bien que leur licence ne leur permette pas de le faire à bord.

Les deux bateaux sont eux aussi enjoints de rejoindre le port et écoperont d’amendes.

Nous ne rencontrons pas que des navires chinois et coréens dans les eaux sierra-léonaises. Il y a également le navire battant pavillon italien, qui avait à son bord quatre kilos d’ailerons de requins. Malheureusement, cela n’est pas encore illégal en Sierra Leone. Autrement, ce bateau aurait été immédiatement renvoyé au port. Cela constitue néanmoins une violation manifeste des règles de pêche de l’Union européenne. Greenpeace signalera ces violations aux autorités européennes et italiennes compétentes.

C’est le sort de nos précieux océans qui m’a incité à rejoindre Greenpeace. Hélas, depuis six ans que je travaille sur ce sujet, beaucoup de problèmes perdurent.

J’ai vu des bateaux de pêche ignorer la loi de façon flagrante. J’ai vu un équipage applaudir la saisie de son bateau, reconnaissant le caractère abusif des ordres de son capitaine. Et j’ai entendu des gens à terre, partout en Afrique de l’Ouest, parler de leur souffrance.

Il est temps d’agir. Nous devons véhiculer le message selon lequel les gouvernements ouest-africains doivent coopérer dans la gestion de ces océans, pour les océans et pour les populations.

Par Ahmed Diamé, chargé de campagne Océans, Greenpeace Afrique

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