Alors que le monde célèbre ce jeudi 21 novembre la «Journée Mondiale de la Pêche», c’est le  moment opportun de réfléchir davantage sur l’état des pêcheries en Afrique de l’Ouest, qui méritent un deuil plutôt qu’une célébration. En fait, même si les eaux de l’Afrique de l’Ouest comptent parmi les plus poissonneuses et riches du monde, il n’est pas exagéré de dire que le 21 novembre devrait être considéré comme un « Deuil Mondial de la pêche ».

Les océans de l’Afrique de l’Ouest, qui pouvaient autrefois fournir de la nourriture et des revenus à la plupart des pays côtiers et non côtiers de l’Afrique de l’Ouest, sont dans un très mauvais état aujourd’hui, et la situation s’aggrave de jour en jour. La mauvaise gestion, la surpêche, la surcapacité de la flotte artisanale et industrielle, la pêche Illicite, Non réglementée et Non déclarée (INN) et l’augmentation drastique des usines de farine et d’huile de poisson dans la région cette dernière décennie, contribuent à exacerber la situation et à mettre la pression sur des stocks de poisson déjà rares et surexploités.

Depuis la prolifération d’usines de farine et d’huile de poisson dans la région, il y a une concurrence déloyale entre les femmes transformatrices et ces industries. Une concurrence pour les mêmes ressources mais à des fins différentes. Alors que ces braves femmes cherchent un moyen de gagner décemment leur vie en transformant du poisson, ces industries ont besoin des mêmes ressources pour la farine et de l’huile de poisson destinées à nourrir des animaux se trouvant en Asie et en Europe.

Malheureusement, en Afrique de l’Ouest, et au Sénégal en particulier, les autorités ont adhéré à cette mauvaise gestion, en permettant à ces sociétés de s’installer le long de la côte. Cette situation ne s’arrête pas au niveau de la communauté côtière, les ménages et les consommateurs ressentant déjà l’impact de ces usines de farine de poisson dans leurs assiettes et poches. Sur les marchés, le poisson fumé, salé séché et fermenté et les autres produits des femmes transformatrices deviennent de plus en plus rares et coûteux.

Les prix du «Ketiakh» (sardinelle fumée) et du «Guedji» (poisson fermenté séché), deux ingrédients incontournables dans le plat national sénégalais «Thiebou Djeun» (riz au poisson) ont doublé, voire triplé sur les marchés. Il est devenu même un luxe pour une famille sénégalaise d’inclure ces ingrédients dans le plat national de riz au poisson.

Alors que la population sénégalaise, des transformatrices aux consommateurs, ressent durement l’impact des activités liées à la farine de poisson dans leur quotidien, il ne fait aucun doute que les chats, les chiens, les cochons, les volailles et les poissons d’élevage d’autres parties du monde (Europe, Asie…) prennent de l’embonpoint, du fait de l’enrichissement de leur nourriture par des protéines issues de la farine de poisson produite en Afrique de l’Ouest.

Si rien n’est fait maintenant pour mettre fin à cette activité controversée sur la côte ouest africaine, les communautés seront exposées à un risque grave d’insécurité alimentaire. Cette population qui cherche déjà à survivre ne peut pas se permettre d’être laissée pour compte par des autorités dont le rôle principal est d’assurer leur bien-être. Il est grand temps que les autorités écoutent les revendications de la population côtière et arrêtent l’expansion des usines de farine de poisson dans la région.

De Gandiol à Abene en passant par  Joal, et Kayar, personnes âgées, jeunes, femmes et hommes sont tous victimes de cette industrie. Pour vous donner une idée de l’ampleur du problème, la municipalité de Kayar (l’un des plus grands ports de pêche artisanale au Sénégal) dans une allocution publique a affirmé que l’usine construite par Barna (promoteur local) aurait la même taille que celui de Bilbao à Mundaka (la région basque en Espagne) avec une capacité de production totale de 18 000 tonnes de farine de poisson et 6,350 tonnes d’huile de poisson par an. En supposant qu’une telle usine fonctionnera à seulement la moitié de la capacité d’environ 9 000 tonnes de farine de poisson, elle nécessitera jusqu’à 40 000 tonnes de matière première chaque année. Ce chiffre est si énorme ! Il représente plus du total des captures débarquées à Kayar de toutes les espèces pendant la même période.

C’est une perte estimée en protéines de poisson pour plus de 150 000 personnes pendant un an… ou en d’autres termes, 9 millions de personnes privées de protéines de poisson pendant une semaine en raison de l’activité de l’usine de farine de poisson. 

Ceci  est juste insoutenable !

Une autre situation alarmante et insoutenable est celle de la communauté de Gandiol (communauté de pêcheurs du nord du Sénégal), qui subit déjà les effets de l’usine installée dans leur localité. Dans une récente lettre aux autorités sénégalaises, les enfants de cette communauté ont lancé un appel pour la fermeture de cette usine qui lors de ses activités dégage une odeur insupportable qui les empêche de se rendre à l’école.

Sous « l’arbre à palabre » (lieu de rassemblement traditionnel du village), les enfants ont lancé leurs cris de détresse et exhorté le gouvernement à leur venir en aide, car les appels désespérés de leurs parents n’ont pas encore été écoutés. Dans un discours prononcé le 17 novembre, les enfants de Gandiol ont déclaré : « Depuis 2016, année où l’usine SEA PRODUCTION a démarré ses activités, nos cours sont perturbés, car l’odeur qu’elle dégage est insupportable » « Nous demandons la fermeture de cette usine qui détruit notre cadre de vie et menace notre sécurité alimentaire ».

Alors que le nouveau Ministre des Pêches prend ses fonctions au Sénégal, on espère qu’il écoutera le cri de détresse de ces enfants et de nombreux autres et fermera immédiatement ces usines.

C’est alors que la célébration de la Journée mondiale de la pêche pourra commencer !!!