Alors que nous alertions, au début de l’été, sur le risque de voir l’Europe confrontée à une nouvelle période de feux de forêt violents, nous avons fait face à un incendie historique. Le plus grand feu que la Belgique ait connu depuis 1911 a ravagé les Hautes Fagnes. Partout en Europe, les incendies se sont multipliés au cours de l’été. Au total, alors que la saison n’est pas finie, 580 000 hectares y sont déjà partis en fumée cette année.

Chez nous, ce sont donc notamment les tourbières qui se sont embrasées dans le parc naturel des Hautes Fagnes, dans un scénario que plusieurs scientifiques de l’UGent et de l’ULiège avaient pourtant déjà identifié comme très probable. Ces écosystèmes particuliers couvrent entre 3 et 5 % du territoire belge. Ils jouent un rôle essentiel dans l’équilibre de nos milieux naturels, mais aussi dans la lutte contre le changement climatique.
Les tourbières sont des zones humides où s’accumulent, au fil des siècles, des matières végétales partiellement décomposées. Cette accumulation forme la tourbe, une matière particulièrement riche en carbone. À l’échelle mondiale, les tourbières ne couvrent qu’environ 3 % des terres émergées, mais elles constituent le plus grand réservoir naturel de carbone des sols. Elles stockent à elles seules près de 30 % du carbone présent dans les sols, soit environ deux fois plus que l’ensemble des forêts du monde.
Leur rôle ne s’arrête pas là. Les tourbières contribuent à limiter les risques d’inondation, à filtrer et purifier l’eau, à préserver la qualité de l’air et à offrir un habitat indispensable à de nombreuses espèces, notamment des oiseaux, des amphibiens et des insectes.
Les tourbières hautes des Hautes Fagnes constituent un milieu et biotope naturel exceptionnel, façonné au fil des siècles par des conditions hydrologiques et climatiques particulières. La couche de tourbe peut mesurer jusqu’à huit mètres d’épaisseur et l’accès y est strictement réglementé.
Des écosystèmes millénaires… qui peuvent s’embraser
Une tourbière se forme très lentement. Les plantes adaptées aux milieux gorgés d’eau s’y accumulent et leur décomposition, ralentie par l’absence d’oxygène, produit progressivement de la tourbe. En Europe, la formation de nombreuses tourbières remonte à environ 10 000 ans, à la fin de la dernière période glaciaire.
La tourbe est une matière composée majoritairement d’eau, mais qui peut contenir jusqu’à 50 % de carbone. Lorsqu’elle est sèche, elle devient extrêmement inflammable et peut brûler comme du charbon. Ce phénomène n’est pas nouveau. Pendant des siècles, la tourbe a notamment été utilisée comme combustible, ce qui a conduit à l’exploitation et à la dégradation de nombreuses tourbières.
Aujourd’hui, ces écosystèmes sont particulièrement fragilisés. Dans l’Union européenne, plus de la moitié des tourbières sont considérées comme étant en mauvais état. Drainées pour l’agriculture, la sylviculture ou l’exploitation de la tourbe, elles ont perdu leur humidité naturelle. En s’asséchant, elles libèrent d’importantes quantités de CO₂ dans l’atmosphère et deviennent beaucoup plus vulnérables aux incendies, particulièrement lors des périodes de sécheresse et de fortes chaleurs comme celle que nous avons connue cet été.

Et lorsqu’une tourbière disparaît, nous perdons un écosystème qui a mis des milliers d’années à se constituer. Il faut en effet environ mille ans pour former un seul mètre de tourbe, soit à peine un millimètre par an.
Autrefois très étendues, les tourbières hautes des fagnes ont perdu 90 % de leur superficie suite au drainage et exploitation de la tourbe. Et les 10 % restantes demeurent fragiles. Raison pour laquelle, afin de conserver la flore et la faune des Hautes Fagnes, une superficie de 4.500 ha a été classée en réserve naturelle depuis 1957 et que des programmes de restauration de la nature se sont attelés à leur réhabilitation.
Restaurer nos tourbières : une urgence climatique et écologique
La restauration de ces écosystèmes est donc essentielle. La loi européenne sur la restauration de la nature, adoptée dans la foulée des accords de Kunming-Montréal, fixe notamment l’objectif de restaurer 30 % des écosystèmes dégradés d’ici 2030. La Belgique a donc non seulement une responsabilité écologique, mais aussi des engagements à respecter.
Restaurer une tourbière signifie avant tout lui rendre son eau. Cela peut sembler simple, mais sur le terrain, c’est un travail complexe qui demande du temps, des compétences et des moyens. Plusieurs projets de restauration sont déjà en cours en Belgique. En collaboration avec les propriétaires fonciers locaux, des associations de protection de la nature (Natuurpunt et Natagora) travaillent à la restauration de tourbières dans sept zones allant de 1 à 250 hectares. L’objectif est notamment de démontrer tout le potentiel de ces milieux en matière de stockage du carbone.
Les techniques utilisées varient selon les caractéristiques de chaque site : interventions manuelles, restauration de l’hydrologie ou encore plantation de sphaignes, ces mousses qui jouent un rôle essentiel dans la formation et le maintien des tourbières.
Ces initiatives s’appuient également sur le travail d’institutions scientifiques. Ensemble, elles développent et testent de nouvelles méthodes permettant de mieux mesurer et anticiper les émissions et la séquestration de carbone dans les tourbières. Des technologies comme les drones et les satellites peuvent notamment contribuer à suivre l’évolution de ces écosystèmes.

Restaurer plutôt que laisser disparaître
Mais ces efforts restent insuffisants si les moyens nécessaires ne suivent pas. Les choix politiques de nos gouvernements ne vont malheureusement pas dans cette direction. Le Département de la Nature et des Forêts (DNF) a lui-même tiré la sonnette d’alarme sur le manque de personnel et de moyens, avec pour conséquence la mise en pause de plusieurs projets de restauration de la nature.
Nous ne pouvons pas nous résigner à voir disparaître l’un des joyaux de notre biodiversité.
L’incendie des Hautes Fagnes doit être un électrochoc. Il nous rappelle que la protection de la nature n’est pas un luxe : elle est une condition essentielle pour nous adapter aux bouleversements climatiques qui s’accélèrent.
Les solutions existent. Nous devons maintenant leur donner les moyens de se déployer :
- Investir massivement dans la décarbonation, pour sortir des énergies fossiles et réduire les émissions qui alimentent le dérèglement climatique.
- Investir dans la restauration de la nature et les écosystèmes capables de stocker du carbone, de protéger l’eau et d’accueillir la biodiversité.
- Donner aux services publics et aux associations les moyens d’agir, afin que les projets de restauration ne soient pas abandonnés faute de personnel ou de financement.
Protéger et restaurer les tourbières, c’est préserver une biodiversité unique. C’est aussi protéger nos sols, notre eau et notre climat. Et surtout, c’est éviter que les paysages qui ont mis des milliers d’années à se former ne disparaissent en quelques jours sous les flammes.