Confronter la colonialité
Je suis une personne blanche d’ascendance coloniale aux racines britanniques et ukrainiennes. J’ai eu la chance de grandir dans une famille qui respectait et valorisait les cultures autochtones ainsi que les apprentissages tirés de leurs histoires, tout en entretenant un lien profond avec le monde naturel. Lorsqu’elle était jeune femme, ma mère a travaillé avec plusieurs communautés autochtones du Nouveau-Brunswick, où elle a contribué à des productions théâtrales professionnelles dirigées par des personnes autochtones. Cette expérience lui a permis de nouer des amitiés durables et d’entreprendre un profond cheminement d’apprentissage. Tout au long de notre enfance, elle s’est attachée à nous faire découvrir, à mon jeune frère et à moi, de nombreux aspects des cultures autochtones : les pow-wow, l’art, les récits et bien d’autres choses. Ces expériences ont joué un rôle déterminant dans la formation de mon rapport au monde naturel et dans l’émergence d’un profond sentiment d’appréciation et de respect à son égard. Pourtant, au fil de mon propre cheminement, j’ai réalisé qu’il me restait encore beaucoup à apprendre – et à désapprendre. J’ai découvert que je portais, et porte encore, en moi des préjugés et des façons coloniales de penser et d’être dont je n’avais, pour la plupart, même pas conscience. J’ai aussi compris qu’il est de ma responsabilité de prendre le temps de reconnaître comment je contribue, consciemment ou non, à perpétuer certaines formes de préjudice, puis de m’engager à poursuivre mon apprentissage afin de passer du soutien à l’action.
La sagesse rayonnante, profonde et empreinte de joie qui m’a été transmise dans le cadre d’activités culturelles autochtones, ainsi que les nombreuses ressources et les enseignements qui m’ont été partagés au fil des ans, ont façonné et enrichi ma vie bien au-delà de ce que je pourrais exprimer dans un seul billet de blogue.
Depuis 2009, le 21 juin marque la Journée nationale des peuples autochtones, un événement qui existe parce que les peuples autochtones ont lutté pour leur visibilité et leur reconnaissance au sein d’un État colonial qui a tenté de les effacer. Pour celles et ceux d’entre nous qui sont d’ascendance coloniale, il s’agit d’une invitation à réfléchir à la façon dont nous accueillons cette vérité. Cette journée s’inscrit dans le cadre du Mois national de l’histoire autochtone, célébré chaque juin, qui met à l’honneur l’histoire, les cultures et les vécus des peuples autochtones de l’île de la Tortue. Elle nous invite aussi à reconnaître les effets persistants de la colonisation et à nous demander comment nous pouvons mettre en pratique les principes de la décolonialité au quotidien.
Vers la décolonisation de Greenpeace Canada
Chez Greenpeace Canada, et dans les mouvements environnementaux et de justice sociale en général, nous partons d’un constat simple : nous vivons sur des terres volées. Les crises de la nature et du climat n’affectent pas tout le monde de la même manière, et ce sont les peuples autochtones ainsi que d’autres communautés marginalisées qui en subissent les conséquences les plus graves. Pour nous, être en bonne relation avec la nature et œuvrer pour la justice écologique, sociale et climatique commence par la reconnaissance de cette réalité.
Ce travail exige que nous nous penchions sur notre propre histoire. Au Canada, les premiers modèles de conservation coloniaux ont mené à l’expulsion des peuples autochtones de leurs territoires, sous prétexte de protéger la nature. Des parcs et des zones protégées ont ainsi été créés en partant de l’idée que ces territoires étaient des espaces inoccupés, occultant la présence des peuples qui y vivaient depuis des temps immémoriaux. Cette logique coloniale ne s’est pas limitée au Canada : elle a été exportée et reproduite à travers l’Afrique, l’Asie et l’Amérique latine, souvent avec des conséquences comparables. Ce qui a changé, dans certains endroits, c’est la reconnaissance croissante des peuples autochtones en tant que gardiens traditionnels et contemporains des terres et des eaux, en tant que détenteurs de droits, porteurs de savoirs et leaders en ce qui concerne le fait de vivre en relation avec le monde naturel. Mais cette reconnaissance ne suffit pas à elle seule. Le consentement libre, préalable et éclairé (CLPE) doit être la norme. Cela signifie que les peuples autochtones ont le droit de dire non, d’établir les conditions de leur participation et d’exercer un rôle de leadership. C’est ce que signifie, dans la pratique, centrer la souveraineté et l’autodétermination des peuples autochtones. Voilà à quoi ressemble la voie que nous nous engageons à suivre.
Pour que cet engagement ait réellement un sens, il doit se traduire par la restitution des terres et l’octroi de réparations. Cela exige d’abord de reconnaître que la terre n’est pas une ressource à posséder ou à gérer, mais une entité vivante avec laquelle nous sommes en relation. À partir de cette compréhension, nous nous engageons à soutenir la conservation menée par les peuples autochtones et à remettre en question les structures coloniales qui façonnent encore notre travail. Nous reconnaissons également notre responsabilité à l’égard des 94 appels à l’action de la Commission de vérité et réconciliation, des 231 appels à la justice de l’Enquête nationale sur les femmes, les filles et les personnes 2SLGBTQQIA+ autochtones disparues et assassinées, ainsi que de la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones (DNUDPA).
Qu’est-ce que cela signifie concrètement dans notre travail quotidien? Cela commence par reconnaître ce que nous sommes : une organisation dirigée par des personnes blanches, dont le personnel est majoritairement blanc et qui repose sur une structure coloniale. Malgré cette réalité, beaucoup d’entre nous, moi y compris, cherchons sincèrement à décoloniser nos pratiques, à approfondir nos relations avec les partenaires et les communautés autochtones, et à agir avec davantage de responsabilité et d’humilité. Mais simplement vouloir changer ne suffit pas. Pour pouvoir réellement faire mieux, nous devons comprendre les structures d’oppression qui continuent de causer du tort, y compris au sein de notre propre organisation, et nous engager dans une démarche de responsabilisation qui dépasse nos bonnes intentions.
Poursuivons notre apprentissage ensemble
Les ressources ci-dessous ont été compilées à partir des recommandations de membres de l’équipe de Greenpeace Canada. Elles ne représentent qu’une petite partie d’un cheminement beaucoup plus vaste, et je vous invite à les découvrir avec moi à l’occasion de la Journée nationale des peuples autochtones.
RESSOURCES RECOMMANDÉES
À LIRE
MAMU de Michel Jean
MAMU, qui signifie « ensemble » en innu-aimun, réunit vingt plumes autochtones parmi les plus vibrantes du territoire. Sous la direction de Michel Jean, ces voix puissantes et singulières explorent l’amour sous toutes ses formes : filial, amoureux, ancestral, ou profondément lié à la terre.
Dans ces nouvelles inédites, on retrouve une immense tendresse, une poésie lumineuse et une créativité qui bouscule et émerveille. Un recueil qui célèbre la force des liens, la richesse des cultures des Premiers Peuples et la beauté de raconter ensemble.
Nutshimit : Un bain de forêt de Melissa Mollen Dupuis et Élise Gravel
Partez à l’aventure et découvrez le Nutshimit de Melissa Mollen Dupuis, brillamment illustré par Elise Gravel. Ce documentaire ludique, raconté à la première personne du singulier, s’adresse à tous les amateurs de la nature, petits et grands. Au fil des pages, Melissa nous amène au cœur de la forêt, sa forêt. Elle y décrit le territoire si important pour sa nation et pour toutes les Premières Nations du Canada.
21 aspects méconnus de la Loi sur les Indiens de Bob Joseph, traduit de l’anglais par Natasha Kanapé Fontaine
Depuis sa création en 1876, la Loi sur les Indiens a dicté et restreint la vie et les possibilités des peuples autochtones, et se trouve à l’origine de nombreux stéréotypes. Le livre de Bob Joseph paraît à un moment charnière du processus de réconciliation, alors que la prise de conscience, tant au sein des communautés autochtones que non autochtones, atteint son apogée. Bob Joseph analyse comment les peuples autochtones peuvent retrouver l’autonomie gouvernementale, l’autodétermination et l’autosuffisance, et pourquoi cela contribuerait à faire du Canada un meilleur pays pour tous. Il analyse les enjeux complexes entourant la Loi sur les Indiens et montre pourquoi il est essentiel de comprendre l’héritage cruel et irréversible de cette loi pour que le pays puisse avancer vers une véritable réconciliation.
À ÉCOUTER
Un balado avec André Dudemaine et Alexandre Nequado en vadrouille sur les territoires culturels de l’autochtonie, accompagnés d’occasionnels invités. Joignez-vous à nous pour partager une expérience agréable et joyeuse alors que la conversation roule sur les langues, le cinéma, la littérature, la cuisine, les arts et bien plus encore! Notre mission consiste à explorer ensemble l’étendue des pratiques culturelles des Premiers Peuples.
Xavier Watso parcourt le territoire et dresse un portrait de la situation des langues autochtones tout en mettant la lumière sur des pistes de solutions individuelles et collectives afin d’assurer leur sauvegarde. Il propose un éveil où la langue n’est pas qu’un outil, mais une façon d’habiter le monde. W8ban : Retrouver nos voix lance un appel à la responsabilité collective – car si la voix des Premières Nations et Inuit s’éteint, c’est tout un pan de notre histoire qui disparaît.
Laissez-nous raconter : L’histoire crochie
Notre histoire collective a été écrite d’un point de vue eurocentriste et colonialiste. Ici, les Premiers Peuples reprennent le bâton de parole pour raconter leur vision de l’histoire. La poétesse innu Marie-Andrée Gill redresse 11 mots lourds de sens pour nos peuples afin de réconcilier le passé et le présent. C’est ensemble, mamu en innu-aimun, qu’on décolonise nos esprits un mot à la fois.
Dans une ambiance chaleureuse et propice à une réelle complicité, l’animateur Charles Bender partage le thé du Labrador avec son invité(e) pour laisser toute la place à des échanges intimes. Ces entretiens se terminent de façon ludique grâce à une joute de questions « bingo »; un clin d’œil assumé à ce boulier très populaire dans les communautés.
Sans réserve lève le voile sur des personnalités autochtones et non autochtones qui ont un réel engagement social, politique et culturel. C’est aussi l’occasion de découvrir des personnalités méconnues du grand public!
MUSIQUE
Une liste de recommandations musicales pour vous accompagner au travail, pendant vos entraînements, dans vos instants de détente ou à tout autre moment de la journée!
Vibrez au rythme des voix puissantes et de l’énergie contagieuse de Old Soul Rebel.
Laissez-vous entraîner et bougez au rythme de The Halluci Nation, un groupe qui fusionne avec brio des sonorités autochtones ancestrales et contemporaines avec des rythmes électro et hip-hop.
Laissez-vous toucher par la voix pleine d’âme et les textes empreints d’émotion de William Prince.
Avec une voix tour à tour aérienne, puissante et mélancolique, qui rappelle parfois celle de Stevie Nicks, Elisapie propose un vaste répertoire de chansons multilingues, dont de magnifiques reprises de classiques interprétées dans sa langue maternelle, l’inuktitut.
Depuis qu’elle est enfant, Ta’Kaiya Blaney utilise sa voix autant pour chanter que pour défendre les causes qui lui sont chères. Sa musique est souvent décrite comme un appel à l’action.
Découvrez des chansons et des histoires auxquelles vous pourrez vous identifier, interprétées par la voix grave et résolument soul de Ruby Waters.
Vous connaissez certainement déjà Tanya Tagaq! Membre de l’Ordre du Canada et lauréate de deux prix JUNO, elle est décrite comme « une figure mondiale à l’avant-garde de profondes transformations sociales, politiques et environnementales ».
PARTICIPER, APPRENDRE ET DÉSAPPRENDRE
Si vous souhaitez amorcer un parcours d’apprentissage, ces ressources constituent un excellent point de départ!
Apprenez à connaître les terres autochtones sur lesquelles vous vivez, travaillez et jouez : https://native-land.ca/
Consultez la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones.
Familiarisez-vous avec les 94 appels à l’action de la Commission de vérité et réconciliation et choisissez-en quelques-uns que vous pouvez mettre en œuvre dans votre vie personnelle et professionnelle.
- Centre national pour la vérité et la réconciliation
- Planifiez des activités pour la Semaine nationale de la vérité et de la réconciliation, qui aura lieu à l’automne : https://trw-svr.nctr.ca/
**À propos du CNVR : Le Centre national pour la vérité et la réconciliation se veut un espace d’enseignement et de dialogue où les vérités sur les pensionnats autochtones seront honorées et protégées, pour qu’en bénéficient les générations futures. Notre service le plus important est celui de fournir aux survivantes, aux survivants et à leurs familles un dossier de leur propre histoire.
Mikana est une organisation établie à Tiohtià:ke (Montréal, au Québec) qui met à la disposition du public des ressources en français et en anglais afin de favoriser les rapprochements entre les personnes autochtones et allochtones, notamment par le partage d’histoires, d’expériences et de perspectives diverses.
Vous souhaitez approfondir votre apprentissage? Profitez de ces cours offerts gratuitement!
Cet article a été rédigé en collaboration avec Jenn Brown, responsable des communications, et Jessica Da Silva, spécialiste des principes JEDIS et de l’intégrité.


